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Full text of "Dépaysements; notes de critique et impressions"

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Fernand  DESONAY 


Invj^tG^ 


et 


EDITIONS   SOLEDl 


DÉPAYSEMENTS 


DU  MEME  AUTEUR  : 

CHEZ  CASTERMAN  : 
Léopold  II,  ce  géant,  15e  raille,  Prix  Rouveroy,  (épuisé). 
Kadou  (épuisé). 

Images  et  visages  de  Meuse   (épuisé). 

Clartés  sur...  le  Roman  français  d'aujourd'hui  (3e  édition). 
Clartés  sur...  les  Littératures  étrangères  du  XXe  siècle  :  I.  L. 

roman  et  le  théâtre  (2e  édition)  ;  //.  La  poésie  et  l'essai 

(2e  édition). 

AUX  EDITIONS  DU  TRIANON  : 
Le    Petit    Jehan     de    Saintré     (en   collaboration   avec   Pierre 
Champion). 

CHEZ  HONORE  CHAMPION  : 
Le  rêve  hellénique  chez  les   poètes  parnassiens    (Prix   Bordin 
de  l'Académie  Française). 

CHEZ   E.  DROZ    : 

Le  paradis  de  la  Reine  Sibylle,  d'Antoine  de  La  Sale  (édition 

critique). 
Œuvres  complètes  d'Antoine  de  La  Sale    (édition   critique)    : 

Tome  I  :  La  Salade;   Tome  II  :  La  Sale. 
Antoine  de  La  Sale,  aventureux  et  pédagogue. 

CHEZ  GEORGES  THONE  : 
Villon. 

AUX  EDITIONS   «   LES  PETITES   ETUDES  DE   BEL- 
GIQUE »  : 
Les  Ducs  de  Bourgogne   (épuisé). 

AUX   EDITIONS  DES  ARTISTES  : 

Le  Grand  Meaulnes,  d 'Alain-F 'ournier   (3e  édition,  épuisé). 

AUX    EDITIONS    DE    LA    LIBRAIRIE    ENCYCLOPE- 
DIQUE : 
Ange,  roman,  10e  édition. 

A  PARAITRE  : 

L'art  d'écrire  une  lettre  (aux  Editions  Baude). 
Pages  choisies  de  Colette  (aux  Editions  Manteau). 


Fernand    DESONAY 


DÉPAYSEMENTS 

NOTES   DE    CRITIQUE 
ET  IMPRESSIONS 


EDITIONS  SOLEDI 

37,   Rue  de   la  Province 
LIEGE 


n 


F£B  Z  3  1965 

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3  S  '?  6 


I. 

«  ...Vers  le  Moyen  Age  énorme 
et  délicat...  » 


COMMENT  LE  MOYEN  AGE 
A  VU  VIRGILE  : 

PROFESSEUR    DE    GRAMMAIRE, 
PROPHETE     DU      CHRIST, 
MAGICIEN,       AMOUREUX. 

Les  professeurs  sont  des  criminels,  quelquefois. 
Pour  ma  part,  je  dois  au  commentaire  de  la  pre- 
mière églogue  l'un  des  souvenirs  les  plus  noirs  de 
mes  études  classiques.  Virgile,  qui  n'y  était  pour 
rien,  faillit  tomber  dans  cette  disgrâce  qui  marque 
à  jamais,  pour  les  collégiens  d'avant-hier,  le  Télé- 
maque,  pour  les  collégiens  d'aujourd'hui,  un 
Boileau  victime  des  Satires.  «  L'antiquité,  ont  dit 
quelque  part  les  Goncourt,  a  été  inventée  pour 
être  le  pain  des  professeurs  ».  Mon  ancien  maître, 
un  bon  Père  tout  féru  de  gloses,  faisait  de  la  buco- 
lique virgilienne  son  pain  quotidien,  ce  qui  n'était 
qu'une  manie,  notre  pain  quotidien,  ce  qui  devint 
vite  un  supplice.  Pendant  six  mois  (j'en  atteste 
les  ombres  de  Tityre  et  de  Mélibée),  nous  te  cui- 
sîmes, ô  cygne  de  Mantoue  et  recuisîmes,  pauvre 
oiseau  mal  plumé,  dans  la  marmite  infâme  où 
dactyles,  allusions,  scoliastes  et  spondées,  codices, 


10  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

interprétations,  chiasmes,  allitérations,  clefs  par- 
ci,  pieds  par-là,  vers  partout  formaient  le  plus 
indigeste  des  hochepots.  Et  cela  se  passait  der- 
rière des  fenêtres  grillagées.  Et  nous  transcrivions, 
à  l'encre  violette,  sous  la  dictée,  le  pédantesque 
commentaire. 

Je  n'ai  compris  l'églogue  que  sous  le  ciel  d'Italie, 
en  ouvrant  les  yeux.  Je  revenais,  aux  premiers 
jours  de  septembre,  d'un  pèlerinage  au  palais  sou- 
terrain d'une  Sibylle.  Toutes  les  Sibylles  ont  quel- 
que chose  de  virgilien.  Le  long  de  l'Adriatique  où 
les  voiles  latines  font  sur  les  flots  céruléens  des 
taches  rousses,  la  vaporiera  m'emportait  vers  la 
plaine  du  Pô,  vers  Mantoue.  Les  «  pommes  d'or  » 
emplissaient  les  corbeilles,  en  bordure  des  champs. 
Mariée  à  l'olivier  dont  le  feuillage  est  d'argent 
clair,  la  vigne  tressait  des  guirlandes  où  mûris- 
saient les  grappes  bieues.  J'ai  vu  des  laboureurs, 
des  «  contadines  »,  des  bergers  chercher  le  frais 
sous  les  frondaisons  immobiles.  J'ai  reconnu  le 
hêtre  de  Tityre,  ce  bois  de  chênes  verts  où  l'écho 
redirait  le  nom  d'Amaryllis.  Le  soir,  des  premiers 
contreforts  apennins,  les  ombres  s'allongeaient  sur 
la  plaine;  et  la  fumée  s'élevait  des  maisonnettes 
rustiques,  comme  un  encens.  Le  mirage  virgilien, 
c'est  là-bas,  en  terre  italique,  qu'il  se  révèle  à 
notre  sensibilité  latine. 

Car  Virgile  est  avant  tout  le  poète  de  la  terre, 
de  cette  terre  douce  et  chaude,  plus  que  d'autres 
bénie,  où  l'existence  n'a  pas  changé  depuis  les 
anciens  jours.  Sait-on  que,  dans  la  montagne,  au 
pied  du  Vettore,  sous  les  étoiles,  les  pâtres  échan- 
gent encore    (qui  n'ont  jamais  lu  un  livre)    des 


VIRGILE   AU   MOYEN  AGE  1  1 

défis  poétiques  en  couplets  alternés?  Royauté  des 
traditions!  Secret  de  ton  génie,  cher  Virgile!  Voici 
quelques  années,  les  fêtes  du  second  millénaire 
ont  célébré  en  ta  personne  l'impérialiste,  le  barde 
national,  l'épique  messager  des  triomphes  promis 
à  la  Rome  future.  Puisse  la  bataille  du  blé  —  leur 
Pan  de  bon  Dm  —  ramener  l'attention  vers  les 
Géorgiques\  Virgile  et  le  vaisseau  d'Enée,  Virgile 
et  Marcellus,  Virgile  et  les  durs  Latins  d'Evandre, 
Virgile  et  Rome  victorieuse,  sans  doute!  Mais 
aussi,  mais  surtout,  Virgile  et  les  ruches,  Virgile 
et  le  vase  plein  de  lait,  Virgile  et  la  flûte  de  Pan, 
Virgile  et  les  nymphes  des  bois,  des  sources  claires, 
dans  l'air  léger... 

Le  moyen  âge  n'a  rien  compris  à  ce  Virgile  le 
plus  virgilien.  Nous  Talions  montrer  tout  à  l'heure. 

*  *  * 

Virgile  professeur  de  grammaire.  Tel  est  un  des 
visages  les  plus  familiers  au  moyen  âge  du  poète 
mantouan. 

La  tradition  vient  de  loin.  Dès  son  vivant, 
l'auteur  de  l'Enéide  avait  connu  chez  les  érudits 
la  renommée,  et  du  meilleur  aloi.  A  côté  de  Ci- 
céron,  représentant  de  la  prose  oratoire  aux  pom- 
peuses ordonnances,  Virgile  tenait,  en  poésie,  le 
sceptre  du  langage  harmonieux.  Les  premiers 
commentateurs  n'eurent  garde  de  s'y  tromper. 
Homère  est  souverain  :  le  dogme  est  intangible. 
Mais  Virgile  arrive  bon  second  dans  la  hiérarchie. 
Grammairiens  et  rhéteurs  se  le  disputent,  passion- 
nément. De  Rome,  sa  gloire  s'étend  aux  provinces. 


12  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

Un  siècle  après  sa  mort,  les  écoliers  gravent  ses 
vers  sur  les  murs  de  Pompéi.  Et  l'on  montre  encore 
un  conticuere  omnes...,  impressionnant  dans  la  cité 
en  cendres. 

Avec  le  développement  des  études  gramma- 
ticales qui  caractérise  les  deux  premiers  siècles 
de  l'Empire,  la  popularité  croît  du  poète  magister, 
étoile  polaire  de  tout  vrai  pédagogue.  La  rhéto- 
rique s'en  mêle,  qui  va  vers  la  logomachie  d'ailleurs. 
Et  c'est  une  période  d'imitation  servile,  faussement 
formaliste,  superstitieuse  et  presque  idolâtrique.  On 
consulte  Virgile  comme  on  a  consulté  les  Livres  si- 
byllins, comme  on  consultera  plus  tard  l'Imitation  : 
pour  trouver  la  solution  de  toute  difficulté,  le  se- 
cours providentiel  qu'apporte  à  point  nommé  une 
voix  inspirée.  Et  qu'on  ne  s'étonne  plus  de  voir 
Silius  Italicus  pèleriner,  le  jour  anniversaire  de  la 
naissance  du  poète,  au  sépulcre  du  demi-dieu. 
Martial  lui  voue  les  Ides  d'octobre,  tandis 
qu'Alexandre-Sévère  le  place  en  effigie  au  milieu 
des  dieux  lares. 

Quand  l'Empire  s'écroule,  Virgile  reste  debout, 
le  flambeau  à  la  main,  sur  les  ruines  d'un  monde. 
Les  centons  ont  popularisé  jusqu'au  dernier  de  ses 
hémistiches.  Donat  et  Servius,  commentateurs 
zélés,  trop  zélés,  ont  ajouté  aux  interprétations 
philosophiques  et  allégoriques  leurs  notes  gram- 
maticales et  qui  n'étaient  pas  méprisables.  Et 
Macrobe  a  consacré,  à  l'applaudissement  général, 
le  renom  d'infaillibilité  et  d'omniscience  d'un 
Virgile  encyclopédiste,  prince  des  astrologues,  roi 
des  philosophes,  rhéteur  de  stricte  observance, 
éloquent   entre   les   éloquents.   Le   moyen   âge  va 


VIRGILE   AU  MOYEN  AGE  13 

recueillir  cette  tradition  glorieuse,  avec  l'héritage 
de  la  langue  latine  et  des  sept  arts  libéraux. 

Parmi  les  sept  arts  la  grammaire  brille  au  pre- 
mier rang.  Or  là  où  règne  la  grammaire,  là  règne 
Virgile.  Virgile  est  la  grammaire,  peut-on  dire,  à 
une  époque  où  Grégoire  de  Tours  confond  la  lec- 
ture des  Bucoliques  et  l'enseignement  gramma- 
tical. Sans  doute,  la  qualité  de  païen  éveillera- 
t-elle  l'un  ou  l'autre  scrupule.  Mais,  d'autre  part, 
quel  fanatisme  chez  certains!  Le  moine  Probus 
veut  canoniser  le  chantre  d'Enée.  Un  évêque  de 
Trêves  le  cite  plus  exactement  que  les  Evangiles. 
Et  le  nombre  extraordinaire  des  manuscrits  que 
nous  possédons  aujourd'hui  de  Virgile  est  la 
meilleure  preuve  de  l'usage  qui  s'en  faisait  dans 
les  écoles.  Sans  compter  que,  fréquemment,  ces 
codices  figurent,  dans  les  inventaires,  au  nombre 
des  richesses  les  plus  précieuses  de  l'église  ou  de 
l'abbaye,  avec  les  bibles,  les  missels,  les  calices  et 
les  ornements  sacrés. 

Quelle  est,  exactement,  la  position  de  Virgile  en 
face  des  grammairiens  de  la  période  médiévale? 
La  question  est  peut-être  mal  posée.  C'est  des 
grammairiens  qu'il  faudrait  partir.  Or  s'ils  sont 
assez  nombreux,  la  qualité  est  nulle.  Pro  fratrum 
mediocritate  :  cette  épigraphe  est  toute  une  devise. 
Pro  fratrum  mediocritate,  chacun  coupe,  émonde, 
abrège,  rapetasse.  L'aventure  nous  paraît  au- 
jourd'hui grotesque  de  ce  Viigile  toulousain  qui 
voulut  s'appeler  Maro  et  qui,  au  début  du  VII" 
siècle,  construisit  le  plus  fantaisiste  des  monu- 
ments grammaticaux,  allant  jusqu'à  distinguer 
douze  espèces  de  latinités  et  à  reporter  son  par- 


14  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

rain  mantouan  à  l'époque  du  déluge.  Mais  les 
manuscrits  ont  conservé  religieusement  ce  fatras; 
Bède  s'y  réfère  avec  tout  le  sérieux  du  monde;  et 
des  disciples  se  rangent  sous  la  marotte  du  folâtre. 

Virgile,  le  vrai,  émerge  encore  toutefois,  pre- 
mière autorité  en  matière  de  grammaire,  principal 
auteur  scolastique.  Tout  au  plus  peut-on  déplorer 
de  déshonorantes  promiscuités.  Des  étoiles  de 
trente-sixième  grandeur  sont  autant  de  soleils 
rivaux.  Ainsi  voyons-nous  un  Prudence,  le  pru- 
dentissimus  Prudentius,  jouer  dans  l'orbite  virgi- 
lienne  le  rôle  de  Virgile  dans  l'orbite  homérique. 
Quant  au  commentaire,  on  pille  Servius,  effron- 
tément. Les  gloses  interpolées  ont  quelque  chose 
d'  «  hénaurme  ».  De  qui  se  moque-t-on?  Que 
penser  d'un  commentateur  qui  explique  efficiam 
par  effigiem  (imaginera),  ou  qui,  lisant,  pour  Quo 
te  Mœri  pedes,  Quot  Emori  pedes,  trouve  dans  ce 
passage  une  allusion  aux  quatre  pattes  d'un  che- 
val de  race  sarrasine,  très  rapide  à  la  course,  et 
qui  s'appellerait  Emoris?... 

La  rhétorique,  le  second  des  sept  arts,  continue, 
vaille  que  vaille,  la  tradition  classique.  Comme 
aux  temps  de  l'Empire,  Virgile  bénéficie  de  sa 
réputation  de  grammairien.  Le  même  professeur, 
passant  de  l'une  à  l'autre  discipline,  pratique  évi- 
demment le  même  texte.  La  poésie  du  moyen  âge 
se  ressentira  de  cette  influence,  plus  d'une  fois. 

Ce  serait  ici  le  lieu  de  dire  un  mot  de  la  poésie 
latine  des  clercs,  poésie  de  forme  tiaditionnelle, 
mais  que  l'idée  chrétienne  ne  pouvait  vivifier,  au 
contraire.  Rien  de  commun,  en  effet,  entre  l'idéal 
païen  et  la  doctrine  du  Christ.  Emile  Gebhart  s'est 


VIRGILE  AU  MOYEN  AGE  15 

donné  beaucoup  de  mal  pour  faire  de  Virgile 
rêveur  et  solitaire,  virginaliste  et  délicat,  un  moine 
avant  la  lettre.  Quelle  que  fût  la  personnalité  de 
l'homme,  l'antinomie  subsistait,  tout  entière,  entre 
une  religion  qui  divinisait  la  chair  et  la  religion  de 
l'esprit.  Aphrodite  et  Jésus  :  il  ne  faut  pas  essayer 
de  concilier  les  inconciliables.  Le  problème  est 
insoluble,  qui  fait  le  nœud  des  Noces  corinthiennes. 
Sans  doute,  nous  verrons  tout  à  l'heure  les  hommes 
du  moyen  âge  s'ingénier  à  baptiser  Virgile  en  en 
faisant  un  prophète  du  Christ.  Mais  ce  n'est  là 
qu'un  tour  de  passe-passe.  La  poésie  virgilienne, 
comme  toute  la  poésie  classique,  échappe  dans  son 
essence  à  ces  tentatives  d'annexion.  D'où  il  résulte 
que  l'effort  est  gauche  —  et  souvent  ridicule  — 
qui  s'acharne  à  revêtir  du  linceul  de  pourpre  où 
dorment  les  dieux  morts  l'idée  chrétienne  à  base 
d'ascèse  et  de  mysticisme.  Présenter  en  hexa- 
mètres la  Vie  du  Christ  ou  les  Vies  de  Saints 
constituait  une  sorte  de  gageure.  Le  sentiment 
religieux  ne  pouvait  qu'y  perdre.  Quant  à  la  forme 
classique,  cuirasse  vide,  corps  sans  âme,  elle 
sombre  bientôt  dans  tous  les  artifices  les  plus 
froids,  les  plus  étriqués,  les  plus  vains.  Décla- 
mation, répétition,  abus  des  lieux  communs,  épi- 
thètes  conventionnelles  :  autant  de  procédés  qui 
dissimulent  mal  l'essoufflement  du  poète  condamné 
à  exprimer  dans  la  langue  des  divinités  de  l'Olympe 
les  mystères  du  Golgotha. 

En  instituant  Virgile  professeur  de  grammaire, 
le  moyen  âge  n'a  fait  que  répéter  une  leçon  qui 
porte  à  faux.  Mais  ce  culte  scolaire,  artificiel, 
donnera  ses  fruits,  malgré  tout.  Chaque  fois  qu'elle 


16  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

affirmait  la  royauté  virgilienne,  la  poésie  française 
^  tournait  à  ses  origines.  Nous  sommes  ,1s  de 
la  Louve.  Se  romaniser,  c'est  se  aviliser.  11  n  est 
nas  inutile  de  fréquenter  les  bons  maîtres,  dut-on 
tester  piteux  élèves.  Et  c'est  faire  preuve  de  goût 
que  bien  choisir  ses  dieux. 


*  *  * 


l'en  arrive  à  un  autre  aspect  du  Virgile  mé- 
diéval :  Virgile  prophète  inspiré,  le  prophète  du 
Christ 

Pour  les  gens  d'église,  l'antiquité  païenne  ne 
constituait  pas  seulement  une  mine  ineputfabe  de 
figures  de  style,  mais  encore,  et  de  préférence 
sans  doute,  un  réservoir  toujours  alimenté  d'argu- 
ments plus  ou  moins  spécieux  en  faveur  de  1«  lo. 

n°Vif"ile    qui   passait  depuis  Macrobe   pour  le 
parangon'  des  doctes,  la  source  de  toute  connais- 
sance  Virgile  dont  on  s'accordait  à  louer  d  autre 
par     les  mœurs  pures  et  l'extrême  candeur    fut 
Particulièrement  sollicité.    Nul  mieux  que  lu,  ne 
paraissait   digne    du  bienfait    de   la   grâce.    On 
S  e  pas  que  Dante  s'est  gardé  soigneusement 
degle  mettre  en  enfer,  et  lui  réserve  une  place  de 
choix  dans  ces  limbes  où  séjournent  pour  1  eterm  e 
les  âmes  non  coupables  de  ceux  de  qui  la  seule 
faute  est  de  n'être  pas  nés  à  la  fo,  du  Christ  Jésus 
Une  tradition  charmante,  et  dont  on  retrouve  les 
traces  jusqu'à  la  fin  du  XV  siècle,  .llus  trait  .dans 
son  pays  natal,  cette  compassion  pour  Virgile  du 
moyen    âge    chrétien.    La    messe    de    Saint-Paul 


VIRGILE  AU  MOYEN  AGE  17 

chantée  à  Mantoue  comportait  une  lamentation  de 
l'Apôtre  au  tombeau  du  Poète,  «  le  plus  grand  des 
poètes  ».  «  Ah!  que  ne  t'ai-je,  hélas!  rencontré  sur 
ma  route!  »  gémit  le  grand  convertisseur.  En  vé- 
rité, ce  regret  a  quelque  chose  de  touchant.  Quoi 
qu'il  en  soit,  Virgile  est  embrigadé  dans  les  rangs 
des  apologistes. 

Qu'il  s'agît  de  l'unité,  de  la  spiritualité  ou  de  la 
toute-puissance  divines,  saint  Augustin,  saint  Jé- 
rôme, Lactance,  Minucius  Félix  n'hésitaient  pas  à 
déceler  en  des  vers  habilement  choisis  une  sorte 
de  christianisme  latent.  Mais  c'est  surtout  le  pas- 
sage célèbre  de  la  IVe  églogue  qui  élève  Virgile, 
dans  la  tradition  du  moyen  âge,  à  la  dignité  de 
prophète  du  Christ. 

On  connaît  ces  vers  d'allure  mystérieuse  où  le 
règne  de  l'âge  d'or,  ère  de  félicité,  de  justice  heu- 
reuse, d'amour  et  de  paix  devra  coïncider,  sous  le 
signe  de  la  Sibylle,  avec  l'apparition  d'un  enfant 
nouveau-né  :  * 

Magnus  ab  integro  sœclorum  nascitur  ordo; 
Jam  redit  et  Virgo;  redeunt  Saturnin  régna; 
Jam  nova  progenies  cœlo  demittitur  alto. 

Le  messianisme  allégorisant  allait  s'emparer  de 
l'oracle. 

S'il  faut  en  croire  Eusèbe,  l'empereur  Constantin 
lui-même  aurait  déjà  interprété  dans  le  sens  d'une 
prédiction,  d'une  véritable  prophétie,  la  déclaration 
de  Virgile.  Saint  Augustin  n'est  pas  d'un  autre 
avis.  Et  bien  que  saint  Jérôme  ait  traité  l'idée  de 
burlesque,  elle  n'en  demeurera  pas  moins  vivante 
pendant  tout  le  moyen  âge,  au  point  de  donner 


18  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

naissance  à  la  légende,  relatée  dans  la  Divine  Co- 
médie, de  la  conversion  de  Stace.  C'est  au  chant 
XXIIe  du  Purgatoire  que  Dante  et  son  guide  Vir- 
gile rencontrent  le  poète  latin  condamné,  parce  que 
son  adhésion  fut  timide  aux  vérités  révélées,  à  se 
purifier  longuement  sur  les  corniches  de  la  mon- 
tagne d'expiation.  Or  que  dit  Stace  à  Virgile? 

...   Tu  prima  m'inviasti 

Verso  Parnaso  a  ber  nelle  sue  grotte, 

E  poscia,  appresso  Dio,  m  alluminasti. 

Facesti  corne  quei  che  va  di  notte, 
Che  porta  il  lume  dietro  e  se  non  giova, 
Ma  dopo  se  fa  le  persone  dotte, 

Quando  dicesti  : 

(et  ce  tercet,  qui  n'est  guère  que  la  traduction  des 
vers  latins  que  je  citais  tout  à  l'heure) 

«  Secol  si  rinnova; 
Torna    giustizia    e    primo    tempo    umano, 
E  progenie  discende  dal  ciel  nuova  ». 

Per  te  poeta  fui,  per  te  cristiano! 

(«  Par  toi  je  fus  poète,  par  toi  je  fus  chrétien!  ») 

Ainsi  Virgile,  devenu  compagnon  de  la  Sibylle, 
prend  place,  à  côté  de  David,  d'Isaïe  et  des  autres 
prophètes,  dans  la  iphalange  inspirée.  Des  papes 

—  et  non  des  moindres  :  Innocent  III,  par  exemple 

—  défendent  le  sens  apologétique  de  la  IVP  églo- 
gue.  Et  c'est  ce  que  confirme,  à  travers  toute  la 
chrétienté,  le  langage  muet  des  monuments  figurés. 


VIRGILE  AU  MOYEN  AGE  19 

Dans  les  stalles  de  la  cathédrale  de  Zamora,  qui 
date  du  XIIe  siècle,  parmi  les  nombreuses  figures 
des  prophètes  de  l'Ancien  Testament,  on  reconnaît 
Virgile  au  mot  progenies  détaché  du  vers  fati- 
dique. Tel  l'a  fixé  le  pinceau  de  Vasari  au  mur 
d'une  église  de  Rimini.  Et  les  paroles  Jani  nova 
progenies  servent  de  signe  distinctif  —  de  devise, 
en  quelque  sorte  —  à  la  Sibylle  de  Cumes,  dans 
la  fresque  de  Raphaël,  à  Santa  Maria  délia  Pace. 

Le  goût  du  moyen  âge  pour  l'allégorie  devait 
singulièrement  faciliter  cette  interpréta  lion  à  la  fois 
séduisante  et  fort  hasardée.  Comparetti,  l'éminent 
spécialiste  à  qui  nous  empruntons  le  meilleur  de 
ces  observations,  rappelle  avec  raison  l'aventure 
de  ce  Fulgence  qui,  dans  le  De  Continentia  Virgi- 
liana,  un  des  écrits  les  plus  curieux  du  moyen  âge 
latin,  prétend  passer  V Enéide  tout  entière  au  crible 
de  sa  méthode  divinatoire. 

D'après  Virgile  lui-même,  lequel  lui  aurait  apparu 
sous  la  forme  d'un  spectre,  l'épopée  latine  serait 
une  image  de  la  vie  humaine.  Et  la  démonstration 
s'étale,  lourdement  pertinente,  depuis  le  premier 
vers  longuement  commenté  jusqu'au  triomphe  final 
de  la  sagesse.  Il  est  impossible  de  suivie  dans  le 
détail  ces  divagations  insanes.  Pourtant,  le  moyen 
âge  leur  fit  un  accueil  plein  de  chaleur  et  de  révé- 
rence. Sigbert  de  Gembloux  s'effrayerait  volontiers 
d'une  telle  subtilité,  d'une  pareille  pénétration 
d'esprit.  Bernard  de  Chartres  et  Jean  de  Salisbury 
défendront  sans  sourciller  des  thèses  analogues. 
Dante  lui-même  rappellera,  dans  le  Convito,  «  /'/ 
figurato  che  del  diverso  processo  délie  etadi  tiene 
Virgilio  neïï  Enéide  ». 


20  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

A  cette  interprétation  de  Virgile  prophète  du 
Christ  se  rattache  parfois  l'idée  du  millénaire.  C'est 
ainsi,  par  exemple,  que  Lactance  a  toujours 
compris,  pour  sa  part,  les  vers  de  la  IVe  églogue. 
A  son  sentiment,  il  ne  peut  s'agir  de  la  naissance 
de  Jésus,  mais  du  retour  promis  d'un  Dieu  vain- 
queur dans  le  royaume  des  justes.  On  sait  à  quel 
point  cette  perspective  du  millénaire  a  troublé  les 
esprits  au  siècle  fatal.  Sans  doute  Michelet  exagère. 
Mais  les  transes  du  monde  chrétien  n'en  furent 
pas  moins  vives  quand  approcha  l'an  mille.  Et  la 
terreur  s'est  prolongée  jusqu'au  XIIIe'  siècle,  entre- 
tenue par  les  prédictions  sinistres  du  pauvre 
Joachim  de  Flore.  Parce  qu'on  redoutait  l'Anté- 
christ, les  luttes  sanglantes,  le  grand  combat,  on 
se  tourna  avec  amour  vers  le  poète  très  compa- 
tissant qui  avait  eu  sur  ses  lèvres  inspirées  des 
mots  de  bénédiction,  d'apaisement,  de  joie  douce  : 

i 

Aspice  venturo  laetantur  ut  omnia  sœclo. 

Nous  voici  tout  près  de  notre  cher  Virgile! 
*  *  * 

Un  nouvel  avatar  allait  modifier  encore  la  physio- 
nomie virgilienne. 

Nous  avons  vu  que,  pour  le  moyen  âge  chrétien, 
la  Sibylle  avait  prédit  la  venue  du  Christ  :  «  ...teste 
David  cum  Sibylla  ».  Virgile,  que  les  pseudo- 
allusions de  la  IVe  églogue  entraînent  désormais 
dans  le  sillage  de  l'envahissante  prophétesse,  va 
partager  le  sort  de  cette  Cuméenne.   Dès  le  XIe 


VIRGILE  AU  MOYEN  Avp 

21 

siècle,  le  Mystère  latin  de  la  Nativité^-epr(. 
l'abbaye  Saint-Martial  à  Limoges,  nouen    J1  e  a 
curieux  témoignage.  Après  le  défilé  des  -0Du^te 
Moïse,    Isaïe,    Jérémie,    Daniel,    Habaci    p.     ?  ' 
Siméon,  Elisabeth,  Jean-Baptiste,  voici  qiy    !  ' 
est  cité  à  la  barre  :  °1  e 

Vates  Maro  gentilium 
Da  Christo  testimonium. 

Le  poète  latin  apparaît  sous  l'aspect  d'un  je 
homme,   pour  déclarer  : 

Ecce  polo,  demissa  solo,  nova  progenies  est. 

Au  tour  de  la  Sibylle  enfin,  flanquée  de  Nabu- 
chodonosor  en  personne,  de  rendre  à  chacun  témoi- 
gnage. Parfois,  —  et  le  cas  se  présente  dans  une 
vaste  compilation  dramatique  du  XVe  siècle,  —  c'est 
la  Sibylle  qui  invoquera  Virgile  comme  une  autorité. 

Autour  de  ces  rapports  de  plus  en  plus  étroits 
entre  la  prophétesse  et  le  poète  devait  se  déve- 
lopper une  production  abondante  qui,  après  maintes 
transformations  dont  il  serait  trop  long  de  retracer 
ici  les  phases  successives,  finit  par  se  combiner 
avec  la  légende  de  Virgile  magicien.  C'est  le  troi- 
sième trait  sur  lequel  je  voudrais  insister  quelque 
peu. 

Nous  sommes  loin  de  la  grammaire  et  de  l'art 
des  rhéteurs.  Nous  nous  éloignons  même  de  l'idée 
apologétique  d'un  Virgile  prophète.  L'imagination 


v,.tGILE  AU  MOYEN  AGE 

'd'évale  v^'emParer  avec  J°'e  ^e  ce  personnage 
T   tastique4)rom's  a  toutes  les  aventures. 
a  1  a  lége^e  ^e  Virgile  magicien  vient  de  Naples. 
,    •  ^/superstitieuse    et    populaire    (bien   que 

r    Tioar'  exa8ere  ^a  Part  ^u  peuple  dans  cette 
,  .^/poétique),  elle  nous  apparaît  fondée  sur 
,      jvenirs  locaux,  et  plus  particulièrement  sur 
jence  et  la  célébrité  du  iombeau  de  Virgile 
,   la  cité  napolitaine.  Sous  sa  forme    la    plus 
ine,  elle  fait  du  poète  un  protecteur,  le  palla- 
sacré,    et  lui  attribue    une   série  d'oeuvres 
illeuses  qui  consistent  surtout  en  talismans. 
/Ainsi,  par  exemple,  la  célèbre  mouche  de  bronze, 
la  taille  d'une  grenouille,  qui  se  serait  trouvée 
/en  premier  lieu  sur  une  des  portes  fortifiées,  puis 
à  une  fenêtre  du    Castel    Capuano,    et  enfin  au 
Castel  Cicala.  Virgile  l'aurait   fabriquée   dans    les 
circonstances  suivantes.  Marcelîus  se  proposant  de 
faire  un  grand  carnage  d'oiseaux  de  toute  espèce, 
le  poète  lui  demanda  ce  qu'il  préférait  :  qu'on  lui 
fît  don  d'un  oiseau  qui  détruisît  tous  ses  congé- 
nères, ou  d'une  mouche  qui  exterminât  toutes  les 
mouches.  Sur  les  conseils  d'Auguste,  et  par  égard 
pour  les  habitants  de  Naples,  Marcelîus  choisit  la 
mouche.  Et  depuis  lors  (mais  Virgile,  tout  comme 
Plutarque,  a  menti),  les  mouches,  frappées  d'in- 
terdit, respectent  la  cité  et  les  lazzaroni. 

Il  y  avait  aussi  la  statue  de  l'archer  opposée  au 
Vésuve,  le  réceptacle  merveilleux  où  la  chair  des 
animaux  tués  se  conservait  imputrescible  pendant 
six  semaines.  II  y  avait  le  cheval  d'airain,  produit 
d'incantations  magiques,  qui  guérissait  de  la  frac- 
ture dorsale  —  mal  endémique  —  tous  les  chevaux 


VIRGILE  AU  MOYEN  AGE  23 

du  pays.  A  Virgile  on  devait  la  création  des  bains 
miraculeux  de  Pouzzoles,  le  présent  fait  aux 
Napolitains  d'une  Naples  en  miniature,  enclose 
dans  une  bouteille  au  goulot  fort  étroit  :  et  ce 
fétiche  préserverait  les  remparts,  à  jamais. 

Dans  ces  légendes  talismaniques  Virgile  appa- 
raît comme  le  Sage  par  excellence.  Connaissant  à 
fond  tous  les  secrets  de  la  nature,  il  peut  s'élever 
sans  effort  au-dessus  des  solutions  accessibles  au 
vulgaire.  C'est  un  grand  mathématicien,  un  illustre 
astrologue.  Ce  n'est  pas  encore  le  véritable  né- 
cromant,  dans  le  sens  péjoratif  du  mot.  Mais  à 
courir  l'Europe,  la  renommée  du  poète  magicien 
va  s'encombrer  d'éléments  adventices,  à  la  vérité 
plutôt  diaboliques.  Nous  allons  examiner  très 
rapidement  ce  Virgile  curieux  homme  dans  quelques 
œuvres  françaises  :  le  Roman  des  Sept  Sages,  Cléo- 
madès,  d'Adenet  le  Roi,  et  Renard  contrefait,  un 
texte  du  XIVe  siècle. 

Antérieurement  au  Roman  des  Sept  Sages,  le 
Dolopathos,  traduit  en  français  vers  1210,  avait 
déjà  mis  en  scène,  et  presque  dans  les  mêmes  cir- 
constances, le  poète  omniscient.  Nous  sommes  au 
siècle  d'Auguste.  Dolopathos,  roi  de  Sicile,  a  un 
fils,  Lucien,  qu'il  envoie  à  Rome  suivre  les  leçons 
de  Virgile,  lequel  instruit  l'enfant  en  toutes  disci- 
plines, mais  surtout  en  astronomie.  Sur  ces  entre- 
faites, la  femme  de  Dolopathos  vient  à  mourir.  Le 
roi  commet  l'imprudence  d'épouser  en  secondes 
noces  un  tendron.  Lucien  est  rappelé  à  la  Cour. 
Mais  Virgile,  qui  lit  dans  les  astres,  lui  impose  de 
garder  obstinément  le  silence  jusqu'à  ce  que  lui- 


24  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

même  l'autorise  à  parler.  Le  jeune  homme,  ques- 
tionné par  son  père,  ne  pipe.  C'est  alors  que  la 
nouvelle  reine  l'emmène  dans  ses  appartements,  et, 
désespérant  de  lui  arracher  une  parole,  finit  par  lui 
jouer  la  grande  scène  de  Madame  Putiphar.  Peine 
perdue.  La  marâtre  accuse  Lucien  d'avoir  voulu 
abuser  d'elle.  Le  roi  condamne  son  fils  à  mort. 
Survient  un  sage,  qui  suspend  l'exécution  de  la 
sentence  en  racontant  une  histoire  passionnante. 
Tour  à  tour,  d'autres  narrateurs  retardent  la  fatale 
échéance,  jusqu'à  ce  que  Virgile,  arrivé  le  septième 
jour,  débite  sa  nouvelle  et  délie  la  langue  de  son 
élève.  Coup  de  théâtre.  La  reine  sera  brûlée  vive. 
Après  la  mort  de  Dolopathos  et  de  Virgile,  Lucien 
se  convertira  à  la  foi  du  Christ. 

La  principale  différence  entre  le  Dolopathos  et 
le  Roman  des  Sept  Sages  réside  dans  la  part  attri- 
buée à  Virgile.  Alors  que  la  version  traditionnelle 
du  vieux  conte  indien  confie  l'éducation  du  jeune 
prince  au  collège  des  sept  précepteurs,  ici  Virgile 
seul  est  chargé  d'enseigner  Lucien.  Au  demeurant, 
le  magister  unique  nous  apparaît  —  conception 
éminemment  scolastique  —  comme  le  maître  de 
toute  science  profane  et  sacrée,  le  clerc  par 
excellence. 

Le  Dolopathos  est  intéressant  à  plus  d'un  titre. 
Surtout  parce  qu'il  marque  assez  exactement  la 
transition  entre  le  Virgile  des  écoles  médiévales, 
le  Virgile  des  grammairiens  et  des  sept  arts  libé- 
raux, le  Virgile  de  la  tradition  littéraire  et  cléricale 
et  le  Virgile  magicien,  prince  des  sortilèges.  Astro- 
logue déjà;  mais  l'astrologie  fait  partie  intégrante 
du  bagage  scientifique  selon  les  canons  de  l'époque. 


VIRGILE  AU  MOYEN  AGE  25 

La  magie  ne  viendra  qu'après,  corollaire  poétisé. 
Et  nous  n'aurons  garde  de  négliger  l'allusion  fort 
transparente  au  prophète  du  Christ.  Les  vers  de  la 
IVe  églogue  figurent,  sous  la  plume  du  pieux 
moine  auteur,  au  nombre  des  arguments  qui  con- 
vertiront Lucien  au  christianisme.  Un  tournant  de 
l'aventure  virgilienne,  comme  on  disait  au  temps 
de  Godefroid  Kurth.  Un  virage,  dirions-nous 
aujourd'hui. 

Le  Roman  des  Sept  Sages,  Cléomadès  et  Renard 
contrefait  situent  à  Rome,  et  non  plus  à  Naples, 
la  légende  de  Virgile.  Le  nom  du  plus  grand  poète 
latin  ne  pouvait  en  effet  demeurer  plus  longtemps 
séparé  de  la  Ville,  de  cette  capitale  dont  il  avait 
immortalisé  les  destins.  Sous  le  titre  de  Salvatio 
Romae,  le  moyen  âge  connaît  bientôt  une  floraison 
de  talismans  virgiliens,  gardiens  du  Panthéon,  du 
Colisée,  du  Capitule.  Cette  idée  de  la  «  salvatio  Ro- 
mae» on  la  rapprocha  d'un  vieux  thème  oriental  : 
celui  des  miroirs  magiques  dans  lesquels  on  pou- 
vait découvrir  ce  qui  se  passait  au  loin.  Un  de  ces 
miroirs  se  trouvait,  disait-on,  au-dessus  du  phare 
d'Alexandrie,  où  l'aurait  fait  placer  Alexandre  lui- 
même  pour  apercevoir  à  plus  de  500  parasanges 
(la  parasange  dépasse  sensiblement  notre  lieue) 
les  flottes  ennemies  qui  cingleraient  vers  l'Egypte. 
Cet  autre  miroir  pareillement  merveilleux,  situé  à 
Rome  et  attribué  à  Virgile,  le  Roman  des  Sept 
Sages  va  nous  dire  sa  triste  fin.  Un  roi  étranger 
qui  ne  pouvait  supporter  le  joug  de  Rome  accepta 
la  proposition  que  lui  firent  trois  guerriers  d'abattre 
le  talisman.  Nos  stipendiés  arrivent  dans  la  ville 
où  ils  enfouissent  de  l'or  en  plusieurs  endroits,  et 


26  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

se  donnent  pour  des  <  sourciers  >  du  précieux 
métal.  Poussé  par  la  cupidité,  l'empereur  veut 
éprouver  leur  talent.  Le  résultat  ne  se  fait  pas 
attendre.  C'est  alors  qu'ils  révèlent  au  prince  l'exis- 
tence d'un  trésor  fabuleux  caché  sous  le  pilastre 
qui  soutenait  le  miroir.  On  les  autorise  à  creuser. 
Ils  s'arrangent  pour  disposer  sous  le  miroir  des 
fiches  de  bois  auxquelles  ils  mettent  le  feu,  et 
prennent  tout  aussitôt  la  fuite,  cependant  que  le 
talisman  se  brise  en  mille  pièces.  Indigné,  le  peuple 
de  Rome  condamne  l'empereur  à  ingurgiter  de  l'or 
en  fusion. 

Dans  Cléomùdès,  fables  napolitaines  et  légendes 
romaines  forment  pêle-mêle  un  bizarre  salmigondis. 
Fantaisiste  impénitent,  Adenet  le  Roi  écrivait  chez 
nous  à  la  fin  du  XIIIe  siècle. 

Quant  au  Renard  contrefait,  il  nous  a  conservé 
l'histoire  de  la  tête  enchantée,  douée  non  seulement 
de  la  parole,  mais  encore  de  la  vision  prophétique. 
Virgile  serait  mort  pour  avoir  mal  compris  une  de 
ses  prédictions.  Un  jour  qu'il  la  consultait  avant 
d'entreprendre  un  voyage,  elle  lui  aurait  répondu 
que,  «  s'il  gardait  bien  sa  tête.  »,  il  ne  lui  arriverait 
rien  de  fâcheux.  Virgile  crut  qu'il  s'agissait  de 
la  tête  magique  elle-même.  Il  se  mit  en  route  sans 
se  garantir  du  soleil  :  une  congestion  cérébrale 
l'emporta.  S'il  est  vrai,  au  témoignage  des  bio- 
graphes, que  le  poète  mourut  en  voyage  d'une 
maladie  provoquée  par  l'ardeur  des  rayons  solaires, 
il  semble  que  nous  ayons  ici  affaire  à  une  tra- 
dition plutôt  littéraire,  singulièrement  déformée 
d'ailleurs. 


VIRGILE  AU  MOYEN  AGE  27 

*    *    * 

Virgile  amoureux.  La  tradition  médiévale  est,  à 
cet  égard,  d'autant  plus  suggestive  qu'elle  réunit, 
en  une  sorte  de  diptyque  galant,  deux  des  aspects 
les  plus  caractéristiques  du  poète  :  le  docte  et  le 
magicien. 

Eustache  Deschamps,  misogyne  par  vocation,  a 
fait  allusion  quelque  part  à  la  «  corbeille  Virgile  ». 
Que  signifie  cette  corbeille?  Et  quelle  mésaventure 
y  attendait  notre  clerc  omniscient? 

Une  princesse  de  haut  lignage  —  la  propre  fille 
de  l'empereur,  s'il  faut  en  croire  la  plupart  des 
versions  —  s'est  amourachée  du  héros  national. 

Virgile,  qui  n'est  pas  farouche,  se  montre  fort 
empressé  à  couronner  une  flamme  aussi  vive.  Mais 
ce  sera  «  par  druerie  »  :  il  n'a  pas  la  vocation 
d'épouseur.  Désespoir  de  la  belle  enfant  qui,  dans 
son  dépit  amoureux,  médite  une  vengeance  cruelle. 
Que  le  séducteur  s'en  vienne  la  rejoindre,  à  la 
nuit,  dans  cette  chambrette  de  la  tour  où  la  tient 
prisonnière  un  père  plein  de  rage.  Une  corbeille 
qu'on  hissera,  au  moyen  d'une  corde,  jusqu'à  la 
fenêtre  entre-bâillée  servira  d'ascenseur.  Bien  avant 
Roméo,  les  amants  ont  rêvé  d'escalader,  un  soir, 
le  balcon  de  l'aimée.  Virgile  accourt,  impatient  et 
joyeux,  tout  prompt  à  l'assembler.  Comme  poisson 
dans  la  nasse,  il  est  entré  dans  le  panier.  Il  s'élève... 
Mais  qu'est-ce?  Le  treuil  s'arrêterait  à  mi- 
hauteur?...  Et  voilà,  infamie!  l'ascenseur  improvisé 
en  panne  entre  les  étages  !  Là-haut,  derrière  les 
fenêtres  qui   s'éclairent,   on   pouffe   de   rire,   bien 


28  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

sûr!...  Le  jour  est  venu.  Le  peuple  s'est  attroupé. 
Virgile,  honteux  et  confus,  jura,  mais  un  peu  tard... 
if  est  vrai  qu'une  seconde   partie,  visiblement 
ajoutée  au  récit  traditionnel,  se  chargeait  de  ré- 
tablir  le   poète   dans   sa   dignité   une   nuit    com- 
promise. Les  clercs  ont  passé  là!  Pour  laver  son 
affront,    Virgile    amoureux    en    appelle  à  Virgile 
magicien.  Le  feu  qui  brûle  dans  Rome  —  et  jus- 
qu'au feu   sacré   des    Vestales  —   s'éteint   brus- 
quement à  dix  lieues  à  la  ronde.  Un  valet  proclame 
alors,  à  son  de  trompe,    que    quiconque    voudra 
rallumer  sa  chandelle  devra  le  faire  sur  la  per- 
sonne même   de  l'indigne   princesse,   exposée   en 
plein  Forum. dans  une  posture  que  nos  vieux  con- 
teurs   se  font    une  joie  grasse    de  préciser    sans 
équivoque  possible...  Et  la  flamme  ainsi  obtenue 
ne   peut  se  communiquer  d'un  cierge   à  l'autre  : 
chacun  est  tenu  de  la  recueillir  à  la  source.  Le 
supplice  dura  longtemps  :  Virgile  était  vengé. 

Au    conte    de    la    corbeille    nous    rattacherions 
volontiers    l'aventure    italienne    dite    délia    Bocca 
délia  Verità.  Parce  que  Virgile  est  devenu  sceptique 
sur  la  vertu  féminine,  il  a  machiné,  en  guise  de 
banc  d'épreuve,  une  tête  de  pierre.  Si  quelque  mari 
ou  quelque  galant  conçoit  des  doutes  sur  la  fidélité 
conjugale  ou  sur  la  chasteté  d'une  femme  mariée 
ou  à  marier,  qu'il  lui  fasse  introduire  la  main  dans 
la  bouche  béante.  Vertueuse,  elle  l'en  retirera  sans 
dommage;  coupable,  elle  sera  tout  à  la  fois  mordue 
et  confondue.   Or  une  Romaine  adultère  et  jus- 
tement   soupçonnée,    appelée    à    subir    l'épreuve, 
trouva  le  moyen  de  mettre  en  défaut  la  perspi- 
cacité du  talisman.  Elle  conseille  à  son  amant  de 


VIRGILE  AU  MOYEN  AGE  29 

se  vêtir  à  la  façon  d'un  fou  et  de  se  tenir  au  pied 
de  la  tour;  dès  qu'il  la  verra  arriver,  il  s'élancera 
vers  elle  et,  comme  par  folie,  il  la  saisira  dans  ses 
bras.  Ainsi  dit,  ainsi  fait.  Elle  rougit,  proteste,  se 
débat.  Mais  le  mari  et  les  assistants,  croyant  avoir 
affaire  à  un  pauvre  simplet,  ne  s'émeuvent  guère. 
Alors  la  dame  de  jurer  qu'elle  n'a  connu  de  sa  vie 
d'autres  embrassements  que  ceux  de  son  mari... 
et  aussi,  évidemment,  de  cet  individu  qui  vient  de 
l'outrager  en  public.  (C'est  la  ruse  de  la  reine 
Iseut  et  du  ladre  Tristan,  au  gué  aventureux).  Elle 
peut  désormais  plonger  sans  crainte  sa  main  dans 
la  terrible  bouche...  Et  Virgile  dut  confesser  que 
les  femmes  en  savaient  plus  long  que  lui  sur  le 
chapitre  de  l'astuce. 

*  *  * 

Ainsi  les  légendes  virgiliennes  vont  se  déve- 
loppant, au  point  de  constituer  les  éléments  d'une 
ample  biographie  poétique  que  nous  trouvons, 
soigneusement  compilée,  dans  la  chronique  lié- 
geoise de  Jean  d'Outremeuse,  in  itulée  Myreur  des 
Histors. 

Nous  y  consacrerons  un  article  spécial,  qui  fait 
suite  à  celui-ci. 

La  chronique  liégeoise  de  Jean  d'Outremeuse  ne 
représente  pas,  cependant,  la  véritable  tradition 
populaire  en  France.  Cette  tradition,  nous  la  cher- 
cherions plutôt  dans  les  Faits  merveilleux  de 
Virgile,  œuvre  très  répandue,  dont  nous  ne  possé- 
dons pas  un  seul  manuscrit  d'ailleurs,  et  qui  n'est 
peut-être  pas  antérieure  à  la  découverte  de  l'impri- 


30  VIRGILE  AU  MOYEN  AGE 

merie  Qu'il  suffise  d'indiquer  en  deux  mots  les 
1  1  dP  ce  nouvel  et  dernier  remaniement . 
oTufdevlg  le  prophète;  le  magicien,  fabricant  de 
taHsmans  a  presque  complètement  disparu;  en 
Manche  une  série  de  variations  romancées  sur  les 
or  gines  du  poète,  ses  aventures  Pentes  sa  mort 
^entoure  le'mystère,  en  pleir -^surj^u^ 

Nous  sommes  au  seuil  du  XVI  siècle. Le  ™ 
de  Virgile  cingle  vers  d'autres  terres,  «  reserves 
de  l'érudiiion. 


*  *  * 


nTorZaes   douceur  des  chants  qui  se  repondent 
ombrf ^crépusculaires,  silences  pleins  dMntirmte  de 
Tlune  amie  au  ciel  clair,  herbe  qui  penche,  ros- 
slno.  chassé  du  nid,  larmes  des  choses  :  le  moyen 
^lefc^^atrVirgUe-grammairien;^ 

pie^— ateursdela^^^ 
comme  fer  au  prophète  inspire  de  D  eu    les  .ma 
ginations    de    tous   ces    grands   enfant»   *   "nt 
enchantées   de  la  mouche  de  bronze,  d»  cheval 
vétérinaire,  du  palladium  en  bouteille,  de    a  me 
chante    princesse    devenue    lampadaire.    Et   nous 
Ss  voir  que,   chez  nous,    à  Liège    anion  no 
aûtes,  Jean  d'Outremeuse  a  soun,  dans  un  miroir 


VIRGILE  AU  MOYEN  AGE  31 

qui  n'était,  ni  de  Venise,  ni  d'Italie,  mais  de  Djus- 
d'-là,  au  Virgile  le  plus  fantasmagorique,  ami  de 
saint  Paul,  précurseur  de  Mickey,  amant  narquois 
de  cette  peste  de  Fébille  qui  n'a  même  pas  réussi 
à  le  faire  monter  dans  une  corbeille. 


VIRGILE 
SELON  JEAN  D'OUTREMEUSE 

Que  la  biographie  virgilienne  de  Jean  d'Outre- 
meuse  doive  être  tenue  pour  un  hors-d'œuvre, 
inséré  dans  le  Myreur  des  Histors  au  hasard  des 
dates  (vraies  ou  fausses),  c'est  ce  qu'on  admettra 
sans  barguigner.  Virgile  apparaît  à  un  moment 
où  l'histoire  romancée  des  rois  et  des  évêques  de 
Tongres  —  élément  d'emprunt  à  la  Geste  de  Liège 
—  s'entrelace  aux  événements  de  l'histoire  uni- 
verselle, de  l'histoire  romaine  surtout.  Moment 
«  historique  »  dans  toute  l'acception  du  terme.  Or, 
tandis  que  Marius  et  Sylla  ont  été  à  peine  allégués, 
que  César  et  Pompée  voient  singulièrement  abrégée 
la  relation  de  leur  décisive  querelle,  les  faits 
merveilleux  de  Virgile  tissent,  d'un  bout  à  l'autre 
des  quelque  cinquante  feuillets  du  manuscrit  de 
Jean  de  Stavelot,  publié  par  Borgnet,  la  trame 
fantaisiste  d'un  beau  roman  sans  proportion,  roman 
de  magie,  de  piété  crédule  et  d'amour. 

Nous  nous  garderons  bien  de  dire  in  extenso 
par  quel  fil  blanc  l'aventure  fabuleuse  de  Virgile 
est  cousue  aux  origines  de  Tongres.  Il  suffira  de 
savoir  qu'il  a  déjà  été  question,  chez  Jean  d'Outre- 
meuse,  d'un  roi  Virgile,  d'Athènes;  que  ce  Virgile 
athénien   a   pris   femme   dans  la   lignée   d'un  roi 


VIRGILE   SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE        33 

Virgile  de  Sicile,  dont  le  fils  aîné,  Gorgile,  roi  de 
Bugie,  «  li  plus  grans  clers  qui  soit  en  monde  », 
sera  le  père  du  poète.  Or  c'est  le  second  fils  du 
Virgile  sicilien,  certain  Grégoire,  qui,  consul  dé- 
signé de  Rome,  marche  contre  Tongris.  Gorgile 
lui-même  prendra  part  à  la  lutte.  Grégoire  est  tué, 
avec  six  de  ses  frères,  sénateurs  romains.  Le  con- 
sulat passe  à  un  Pompée,  beau-frère  de  Gorgile... 
Le  neveu  Virgile  entre  en  scène. 

Ainsi  «  notre  »  Virgile,  fils  d'un  roitelet  exo- 
tique, a  cependant  des  intelligences  dans  Rome, 
dans  Rome  où  il  est  né  d'ailleurs,  à  l'occasion  des 
festivités  qui  marquèrent  le  consulat  de  l'oncle 
Pompée.  C'est  ce  qui  explique,  entre  autres,  l'atti- 
tude favorable  qu'adopteront  à  son  égard  les 
sénateurs  et  ceux  «  de  sa  lignie  »,  lors  des  dé- 
mêlés qui  le  mettront  aux  prises  avec  la  sotte  et 
jalouse  et  méchante  Fébille. 

Virgile-  né  le  6  mai  519  du  cinquième  âge,  meurt, 
d'après  Jean  d'Outremeuse,  à  52  ans.  Il  y  a  là  une 
approximation  assez  exacte,  s'il  est  vrai  que  l'an 
519  du  cinquième  âge  (lequel  va  de  la  migration 
de  Babylone  à  l'incarnation  du  Christ)  correspond, 
dans  la  chronologie  —  d'ailleurs  flottante  —  de 
Jean  d'Outremeuse,  aux  années  72-68,  selon  les 
calculs. 

Nous  nous  en  voudrions  d'attacher  à  ce  détail 
chronologique  plus  d'importance  qu'il  ne  mérite. 
La  critique  moderne,  autrement  sévère  pour  Jean 
d'Outremeuse  que  ses  deux  éditeurs  (Borgnet  et 
Bormans),  a  remis  à  sa  vraie  place,  qui  est  hors 
de  l'histoire,  en  pleine  légende  dédorée,  la  compi- 
lation du  plus  audacieux  des  arrangeurs.  Il  reste 


34        VIRGILE    SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE 

cependant  que  Jean  d'Outremeuse  a  connu  pas  mal 
de  textes,  a  dû  puiser  à  toutes  les  sources,  les- 
quelles ne  devaient  pas  être  indistinctement  cor- 
rompues, et  que  Comparetti  exagère  quand  il  dénie 
à  cette  biographie  en  marge  de  l'histoire  tout  reflet 
historique. 

Pour  l'éminent  spécialiste,  cette  absence  d'histo- 
ricité serait  intentionnelle  («  fatta  di  proposito  »)  : 
Jean  d'Outremeuse  aurait  mis  tous  ses  soins  «  ad 
allontanare  ogni  idea  che  rammentasse  in  modo 
troppo  preciso  il  personaggio  storico  ».  C'est 
pourquoi,  de  propos  délibéré  à  son  tour,  Compa- 
retti n'envisage  du  Virgile  du  Myreur  que  le  triple 
aspect,  triplement  légendaire,  d'un  magicien  pro- 
phète et  amoureux.  C'est  sur  quoi  nous  le  chica- 
nerions volontiers. 

*  *  * 

Certes,  le  magicien  a  bonne  part  chez  Jean 
d'Outremeuse.  Les  deux  figures  d'airain  disposées 
aux  portes  de  Rome,  le  miroir  enchanté  où  se  lit 
un  péril  pressant,  le  Capitole  fait  en  une  seule  nuit 
avec  ses  timbres  avertisseurs,  le  cavalier  de  cuivre, 
le  brasero  public  gardé  par  ce  pompier  à  l'arc,  les 
douze  images  des  douze  mois  et  celles  des  Quatre- 
Temps,  la  mouche  de  bronze,  les  pantins  d'étoupe, 
le  Château  d'Œf,  le  portt  suspendu,  le  jardin  en 
l'air,  l'enchantement  des  ânes,  les  cierges  inextin- 
guibles, la  tête  qui  sert  d'oracle,  l'aqueduc  pour  le 
vin  et  l'huile,  le  cheval  qui  est  veilleur  de  nuit  et 
le  cheval  qui  est  vétérinaire,  la  maison  dont  l'accès 
est  défendu  par  les  fléaux  battants,  les  bains  mer- 


VIRGILE    SELON   JEAN    D'OUTREMEUSE        35 

veilleux  de  Pouzzoles,  le  dîner  dans  un  local  exten- 
sible, avec  des  mets  de  Gastronomy  Club  et  des 
déguisements  de  music  hall,  les  prodiges  enfin  de 
la  toute  dernière  heure,  depuis  les  herbes  au  pot 
jusqu'à  la  chaire  sculptée  :  notre  Liégeois  n'a  rien 
oublié.  Il  «  en  remettrait  »  plutôt! 

De  même,  l'importance  est  grande  accordée  au 
prophète  du  Christ. 

Pour  ce  qui  est  du  Virgile  galant,  nous  allons 
y  insister,  il  convient  de  mettre  l'accent  sur  l'inno- 
vation psychologique  qu'introduit  avec  bonheur, 
dans  l'épisode  de  la  corbeille,  le  génie  clérical  et 
misogyne  de  Jean  d'Outremeuse,  lequel  ne  peut 
admettre  que  soit  berné  par  une  fillette  le  très  sage 
héros  qu'il  admire. 

*  *  * 

On  se  rappelle  (voir  l'article  précédent),  la 
double  donnée  —  féministe,  puis  misogyne  :  Vir- 
gile dupé,  Virgile  vengé  —  que  le  chroniqueur 
wallon  retrouve  en  ses  compilations.  Notre  Liégeois 
ne  saurait  prétendre  à  la  rigueur  historique.  Collec- 
tionneur de  légendes,  il  lui  suffit  de  nouer  la  gerbe. 
Trop  heureux  s'il  peut  piquer,  çà  et  là,  quelques 
fleurettes  artificielles!  De  même  qu'il  a  fait  du  pro- 
phète messianique  un  véritable  apôtre  du  Christ 
(Virgile  prêche  aux  Romains  et  aux  Egyptiens  le 
monothéisme  et  le  mystère  de  la  Trinité,  professe 
les  articles  d'un  Credo  avant  la  lettre,  convertit  les 
païens  à  la  religion  future,  se  fait  baptiser  à  titre 
provisoire,  rédige  une  somme  des  vérités  à  révéler, 
et  grave  de  sa  main,  sur  le  siège  «  tout  de  cy- 


36        VIRGILE   SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE 

presse  »  où  il  trouvera  la  mort  d'un  saint,  les  fastes 
du  Nouveau  Testament,  l'Assomption  incluse), 
ainsi,  ajoutant  à  la  fable  de  la  corbeille  son  propre 
grain  de  sel,  Jean  d'Outremeuse  a  réalisé  une 
œuvre  personnelle  —  et  perspicace,  en  vérité. 

Virgile  est  bel  homme  :  «  mult  belle  personne  », 
«  \y  plus  beals  de  corps  que  ons  posist  regardeir, 
drois,  grans,  gros  et  aligniés,  fours  tant  que  ilh 
astoit  curbés  ».  Cette  dernière  indication  ne  cadre 
guère  avec  l'épithète  «  drois  »;  mais  un  philosophe 
ne  serait  plus  un  philosophe  qui  ne  porterait,  médi- 
tatif, les  épaules  tombantes  «  et  le  chief  un  pou  ». 
Julius  (Jules  César)  prise  fort  son  grand  homme; 
et  tous  les  sénateurs.  Tant  et  si  bien  que  Fébille, 
la  fille  de  l'empereur,  en  devient  amoureuse,  sans 
l'avoir  jamais  vu. 

Passion  dévorante  :  la  princesse  n'y  peut  plus 
tenir!  Et  de  dépêcher  auprès  de  l'élu  de  son  cœur 
un  messager  diligent.  Virgile,  très  gracieux,  se 
hâte  au  rendez-vous,  «  a  grant  compangnie  de 
nobles  gens.  Et  la  dammoisel  vient  contre  luy  et 
le  saluât,  et  Virgile  l'enclinat  mult  gentinement  ». 
Fébille  a  le  cœur  d'une  amoureuse,  et  les  sens. 
Elle  brûle  aussitôt  ses  vaisseaux.  Prenant  Virgile 
par  la  main  :  «  Sire  Virgile,  dites  moy  se  vos  aveis 
amie;  car  se  vos  me  voleis  avoir,  je  suy  vostre  por 
prendre  a  femme  ou  estre  vostre  amie  ».  Elle  sera 
épouse  ou  maîtresse,  au  choix!  Le  philosophe  n'a 
cure  de  mariage;  mais  la  princesse  est  si  jolie  :  il 
en  fera  tout  son  plaisir...  C'est  Tityre  Don  Juan! 
Fébille  se  sent  ravalée  :  «  Marions-nous!  marions- 
nous,  Virgile!  »  —  J'ai  souvenance  d'un  bon  vieux 
professeur,  qui   considérait  comme  un  homme  à 


VIRGILE   SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE        37 

la  mer  tout  jeune  philologue  engagé  dans  les  liens 
du  conjungo.  La  science  s'accommoderait-elle 
mieux  d'un  court-le-guilledou  que  d'un  mari  pan- 
touflard? —  Virgile,  en  tout  cas,  ne  dit  pas  autre 
chose.  Des  doléances  de  sa  belle  il  ne  donnerait 
une  noix,  «  car  ilh  n'at  aultre  entente  que  del 
studier  tousjours  ».  Il  sert  Fébille  de  belles  paroles: 
c'est  elle  qu'il  préfère;  «  et  s'il  avenoit  par  aven- 
ture qu'ilh  presist  femme  a  espeuse,  ilh  ne  pren- 
deroit  aultre  de  lée  ». 

En  attendant,  il  ne  cesse  d'opérer  des  prodiges, 
les  plus  étonnants  qui  se  puissent  imaginer.  Or, 
comme  d'aussi  mirifiques  inventions  font  au  magi- 
cien une  réputation  de  jour  en  jour  croissante,  la 
jalousie  a  mordu  la  princesse.  Dolente  et  chétive, 
elle  mettra  en  demeure  son  amant  trop  fêté  :  «  Sire, 
merchi;  ains  que  vos  vo  parteis  de  moy,  me 
weulhiés  dire  se  vos  entendereis  a  my  del  prendre 
a  espeuse;  mon  peire  moy  weult  marier,  dont  je 
en  suy  fortement  corochie,  car  je  ne  weulhe  avoir 
aultre  de  vos,  jasoiche  que  vos  n'aiez  cure  de  moie; 
se  vos  prie  que  moy  dites  vostre  pensée,  car  je  le 
weulh  savoir,  et  ne  moy  plaist  plus  a  maintenir 
Testât  que  j'ai  maintenu  :  je  suy  belle  et  bonne 
asseis  por  vos  ».  Prière  toute  chargée  de  menaces. 
La  réponse,  dilatoire,  est  d'une  cruelle  sérénité  : 
«  Repassez,  ma  chère  amie!  Un  autre  jour,  je  vous 
prie  :  «ilh  moy  convient  penseir  a  aultres  chouses»! 
Et,  de  fait,  Virgile  est  le  plus  occupé  des  hommes  : 
ne  lui  faut-il  pas  donner  des  leçons  d'agriculture, 
orner  des  statues  des  douze  mois  les  douzes  portes 
de  la  cité,  fixer  le  commencement  de  l'année  à 
janvier  et  déterminer  la  date  des  Quatre-Temps, 


38        VIRGILE    SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE 

confesser  la  foi  catholique,  prédire  la  nativité 
du  Sauveur,  le  crucifiement  et  la  résurrection,  con- 
vertir moult  sénateurs  à  la  loi  «  qui  encors  n'astoit 
venue  »,  expliquer  le  prodige  du  pain  qui  jette  du 
sang  et  débarrasser  les  Romains  d'une  invasion 
de  mouches?  C'est  beaucoup  pour  un  homme; 
c'est  trop  pour  un  amoureux. 

Fébille  en  fera  la  dure  expérience,  quand  elle 
s'entendra  éconduire  en  ces  termes,  lors  de  nou- 
velles et  vaines  objurgations  :  «  Vos  asteis  lourde, 
quant  vos  controveis  teiles  fables,  dont  veneis  a 
dire  vostre  peire  que  je  vous  veulhe  prendre  a 
femme;  je  ne  le  pensay  oncques  en  ma  vie,  ne  ja 
ne  feray,  car  a  marier  ne  poroy  entendre;  ilh  me 
faroit  lassier  l'aprendre,  et  me  tolroit  l'estudier. 
Et  certe  ilh  soy  destruit  qui  femme  prent;  je  n'ay 
cure  de  mariage,  car  far  oie  malaventure  ».  Cet 
apophtegme  que  je  souligne,  et  que  Jean  d'Outre- 
meuse  semble  bien  prendre  à  son  compte  per- 
sonnel, constitue  un  des  leitmotive  de  la  littérature 
cléricale.  Le  copiste  n'a  pas  manqué,  du  reste,  de 
transcrire  dans  la  marge  supérieure  l'original  latin: 
Qui  feminam  ducit,  ipse  se  destruit;  non  euro  ma- 
trimonium,  ne  incurram  infortunium. 

C'est  alors  seulement  que  la  princesse,  par 
pensée  «  orde  et  vilaine  »,  prépare  la  machination 
de  la  corbeille.  Mais  ici,  Jean  d'Outremeuse  inter- 
vient. Le  chroniqueur  liégeois  n'aime  pas  les 
femmes.  A  preuve,  cette  insistance,  désobligeante 
pour  Fébille,  qu'il  met  à  souligner  les  refus  de 
Virgile.  Le  maître  de  toute  clergie  ne  sera  pas  ridi- 
culisé. Son  omniscience  l'en  défend. 

Dès  que  Fébille  a  parlé  d'un  rendez-vous  noc- 


VIRGILE    SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE        39 

turne,  il  est  au  fait  :  «  si  pensât  tôt  chu  que  voir 
astoit  ».  Et,  tandis  que  la  fillette  —  Dieu  la  con- 
fonde! —  prie  au  spectacle  du  philosophe  sus- 
pendu le  ban  et  l'arrière-ban  des  rieuses  pucelles, 
Virgile  emmène  avec  lui  des  sénateurs  amis  que 
ses  charmes  rendent  invisibles  :  ils  seront  témoins 
de  la  contre-ruse.  A  maligne,  malin  et  demi  ! 
L'amant  magicien  a  fabriqué  un  fantoche  à  son 
image  et  à  sa  ressemblance.  C'est  lui  qu'il  dépose 
dans  l'insidieuse  corbeille;  et  puis  s'en  va,  tout 
guilleret.  «  Et  quant  Phebilhe  sentit  tireir  la  corde, 
si  sent  la  corbilhe  pessante;  si  at  sachiet  la  cor- 
bilhe  amont  lée  et  ses  damoiselles,  plus  qu'ai  moien 
de  la  thour,  et  puis  vont  atachier  la  corde  à  une 
piler  de  marbre  ».  Or  le  fantoche  est  animé  par 
un  méchant  esprit,  qui  va  bien  abuser  la  belle. 
Toute  la  nuit,  il  soupire,  implore,  demande  merci, 
se  laisse  agonir  des  injures  les  plus  vilaines.  Mais 
au  petit  matin,  comme  l'empereur  est  accouru  pour 
châtier  d  un  maître  coup  d'épée  le  suborneur  de 
sa  fille,  «  chis  (le  génie)  laissât  fours  de  sa  boche 
une  bruyne  espesse  et  si  flairant  »,  que  voilà  les 
Romains  plongés  dans  une  nuit  la  plus  noire  du 
monde!  Le  duel  de  Julius  et  de  l'esprit  est  d'un 
grotesque  achevé.  Le  pseudo-Virgile  descend,  re- 
monte, redescend,  s'élève  encore,  allume  les  chan- 
delles pour  les  éteindre  tout  aussitôt,  et  ne  laissera 
enfin  entre  les  mains  des  poursuivants  qu'une 
défroque  vîde,  au  chef  branlant,  aux  membres  bal- 
lants, fabriquée  d'étoupe...  Cependant  Virgile  fait 
bonne  chère  avec  des  jouvenceaux  et  les  sénateurs 
ses  compagnons. 

«  Marie,  la  royne  »  —  il  s'agit  de  la  mère  de 


40         VIRGILE    SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE 

Fébille  —  est  assoiffée  de  vengeance.  Mais  le 
sénat  défend  Virgile,  auquel  sa  magie  vient  en 
aide.  Car  il  a  éteint  le  feu  dans  Rome,  et  ne  le 
rallumera  qu'une  fois  la  paix  conclue.  Et  voici 
que,  pour  punir  la  gent  féminine,  il  oblige  les 
matrones,  par  la  vertu  d'on  ne  sait  quel  décret,  à 
confesser  publiquement  leurs  fornications  :  «  et  la 
fut  par  Phebilhe  publyet  clerement  comment  et 
quant  fois  Virgile  î'avoit  ewe  carnelement  ». 

On  le  voit,  Jean  d'Outremeuse  multiplie  à  plai- 
sir les  pointes  du  misogyne.  Aussi  n'aura-t-il 
garde  de  laisser  tomber  l'épiso.de  classique  de  la 
prncesse  devenue  foyer.  Dans  le  Myror,  cela  se 
passe  beaucoup  plus  tard,  après  le  meurtre  de 
César.  Octoviain  (Octave)  est  monté  sur  le  trône. 
Mais  l'impératrice  douairière  (ou  la  reine  —  Jean 
d'Outremeuse,  n'en  déplaise  à  Bormans,  n'est  pas 
très  regardant),  et  qui  ne  s'appelle  plus  Marie, 
mais  Enye,  n'a  pas  désarmé.  De  concert  avec 
Fébille,  et  dupée  par  le  trop  habile  enchanteur  qui 
les  manœuvre,  elle  n'hésite  pas  à  faire  appel  à  un 
monarque  étranger.  Dans  leur  haine  farouche,  les 
deux  femmes  vont  jusqu'à  lever  le  glaive  sur  des 
mannequins  (les  mannequins  jouent  décidément  un 
grand  rôle  dans  tout  ce  roman),  fabriqués  par 
Virgile  pour  les  "besoins  de  la  mise  en  scène,  et 
qui  le  représentent  en  personne  avec  le  nouvel 
empereur  Octoviain.  On  va  les  condamner  pour 
crime  de  lèse-majesté,  quand  un  messager  apporte 
la  nouvelle  de  leur  évasion.  Dépité,  Virgile  quitte 
la  ville,  non  sans  éteindre  le  feu  une  seconde 
fois;  mais,  pour  le  recouvrer,  il  faudra  désormais 
l'aller  prendre  où  l'on  sait.  Le  wallon  dans  ses 


VIRGILE    SELON    JEAN   D'OUTREMEUSE        41 

mots  brave  l'honnêteté.  Jean  d'Outremeuse  ap- 
pelle un  chat  un  chat;  et  le  langage  qu'il  prête,  à 
cette  occasion,  à  Virgile  en  colère  n'a  rien  de  buco- 
lique. Fébille  mourra  de  honte.  Pour  une  fille 
d'empereur,  c'est  assez  naturel. 

i 

*  *  * 

! 
Misogyne    impénitent,    tel    nous  apparaît    bien 

Jean  d'Outremeuse,  remanieur  narquois  ou  féroce 
du...  Virgile  amoureux.  Mais  qu'est-ce  qui  défend 
Virgile  de  s'aventurer  comme  un  béjaune,  de  pren- 
dre place  dans  la  corbeille?  Son  omniscience,  pré- 
cisément, le  don  de  clergie.  Et  c'est  ici  que  nous 
touchons  au  point  central  de  notre  thèse  sans  pré- 
tentions :  le  Virgile  du  Myreur  des  Histors  est, 
d'abord  et  surtout,  le  Virgile  savant. 

*  *  * 

Qu'entendons-nous  par  le  Virgile  historique,  ce 
Virgile  historique  dont  Comparetti  ne  balance  pas 
à  déclarer  que  sa  personnalité  échappe  totalement 
à  Jean  d'Outremeuse?  Certes,  un  poète,  le  prince 
des  poètes;  un  homme  de  lettres,  en  somme;  et 
donc,  pour  les  gens  du  moyen  âge,  un  clerc,  et 
le  plus  clerc  de  tous. 

Il  n'est  que  de  feuilleter  le  premier  livre  du 
Myreur  pour  s'apercevoir  que  cette  royauté  poé- 
tique, cléricale,  Jean  d'Outremeuse  la  note,  la  sou- 
ligne avec  une  visible  complaisance. 

Nous  n'irons  même  pas  alléguer  cette  trans- 
parente allusion  aux  Géorgiques  qui  se  lit  dans  le 


42         VIRGILE    SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE 

manuscrit  de  Jean  de  Stavelot,  tout  au  début  : 
«  ...  fut  Virgile  requis  des  Romans  qu'ilh  leur 
donnast  la  practique  de  ahanneir  (labourer)  les 
terres  et  cultiveir,  et  leurs  donnât  l'art  et  la  prac- 
tique, qui  est  ors  encors  en  usaige  de  faire  ».  Si 
l'on  considère  cependant  l'endroit  qu'occupe  cette 
remarque,  d'ailleurs  sommaire,  dans  le  cadre  de 
la  biographie  virgilienne;  si  l'on  tient  compte  sur- 
tout du  membre  de  phrase  qui  suit  :  «  Je  ne  feray 
mie  mension  de  tout  chu  que  Virgile  fist  à 
Romme  »,  on  sera  tout  de  même  impressionné  par 
une  indication  liminaire  aussi  nette,  et  qui  ne  fait 
que  reprendre  la  toute  première  mention  du 
Myreur  à  Virgile:  «  ...  Virgile  de  Bugie,  qui  les 
(les  Italiens)  aprist  à  ahanneir  les  terres  enssi 
c'on  fait  maintenant  ». 

Venons-en  tout  de  suite  au  Virgile  savant. 

D'entrée  de  jeu,  le  chroniqueur  wallon  carac- 
térise ainsi  le  personnage.  Virgile,  nous  le  savons 
déjà,  a  de  qui  tenir  :  de  ce  père  Gorgile,  qui  règne 
au  pays  de  Bugie  où  sont  «  escolles  de  toutes 
scienches  ». 

Virgile  est  né.  Première  note  :  une  bonne  note  à 
l'école,  au  palmarès  l'excellence!  «...  Portant  qu'ilh 
n'avoit  clers  ne  maistres,  en  tout  Libe  ou  ilh  avoit 
apris,  que  Virgile  ne  rendist  contre  luy  raison  de 
toutes  questions,  de  queile  scienche  que  chu  fuist; 
et  oppoisoit  contre  tous  les  plus  grans  maistres  ». 

Il  arrive  à  Rome.  Nanti  de  cette  fiche  signa- 
létique  :  «  Chis  Virgile  fut  mult  gran  clers  de 
toutes  scienches,  et  fut  des  septes  ars  mult  expers, 
et  fut  .1.  gran  philosophe  et  naturiens  »;  polyglotte 
aussi  («  savoit  parleir  de  tous  langaiges  »);  et  si 


VIRGILE    SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE        43 

déformé  professionnellement  («  n'entendoit  à 
aultre  chouse  que  a  studier  »),  si  enfoncé  —  jus- 
qu'au col  —  dans  Je  fatras  du  trivium  et  du  qua- 
drivium,  qu'il  porte  du  pédagogue,  du  Topaze  du 
1er  acte,  tous  les  stigmates  :  dos  rond  et  les  épaules 
en  goulot  de  bouteille. 

Invoque-t-il  contre  les  exigences  matrimoniales 
de  Fébille  des  motifs...  ou  des  prétextes?  La 
science,  maîtresse  exclusive,  le  sauvera  du  con- 
jungo  :  «  car  ilh  n'at  aultre  entente  que  del  studier 
tousjours  »...;  «  à  marier  ne  poroy  entendre  :  ilh 
me  faroit  lassier  l'aprendre,  et  me  tolroit  l'estu- 
dier  »;  nous  avons  déjà  cité  l'un  et  l'autre  de  ces 
deux  passages. 

Sa  compétence  s'étend  à  la  législation;  et  les 
sénateurs  ont  trouvé  leur  Pic  de  La  Mirandole. 
C'est  lui  qui  fera  le  «  compte  d'or  »  de  la  lune. 
Et  quand  il  aura  terminé  l'aménagement  de  la  sta- 
tion hydrothérapique  de  Pouzzoles,  ses  études 
aimées  le  reprendront  tout  entier  :  «  après  chu 
estudiat  Virgile  sens  issir  de  son  hosteil  ».  Sa 
seule  distraction  —  parfois  :  dîner  en  ville.  On 
dirait  de  tel  «  cher  maître  »  grison,  dont  s'achève 
la  carrière  après  une  activité  fébrile  d'homme 
de  science,  et  qui,  sentant  venir  la  fin,  troque 
contre  la  robe  de  chambre  le  smoking. 

Au  demeurant,  Virgile  connaîtra  le  privilège  de 
ne  point  vieillir.  Ni  l'amour  ne  l'a  brisé,  ni  la 
magie,  ni  ses  vaticinations  épuisantes;  mais  l'étude: 
«  ...  ilh  n'astoit  nient  vies,  et  si  astoit  par  l'estude 
continuel  et  le  travalhe  de  labure...  brisiés  à  mer- 
velhe  ».  Une  victime  du  surmenage,  quoi  ! 

La  tête  enchantée  ayant  prononcé  la  sentence  de 


44         VIRGILE    SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE 

mort,  c'est  à  la  science  que  le  condamné  demandera 
de  le  soustraire  à  l'inéluctable  :  «  Adont  com- 
menchat  Virgile  fort  à  estudier,  por  savoir  se  ilh 
poroit  troveir  remeide  al  encontre  ».  Mais  les  astres 
interrogés  ne  laissent  aucun  espoir  :  il  reste  à 
Virgile  —  tout  juste  —  22  mois  à  vivre.  Du  moins, 
mourra-t-il  en  grand  clerc,  devant  son  lectionarium 
paré  «  de  tous  libres  de  toutes  scienches  »,  singu- 
lièrement d'un  livre  de  théologie,  reine  de  sapience, 
et  dont  la  philosophie  elle-même  n'est  que  la  très 
humble  servante.  Une  robe  bleue  le  vêt,  noblement, 
à  la  façon  des  clercs.  Et  comme  il  a  une  excellente 
raison  d'être  fort  bien  assis,  «  son  capiron  sour 
ses  eux  »,  les  gens  qui  l'entrevoient  par  la  fenêtre 
ouverte  sur  sa  gauche  chuchotent,  en  s'éloignant  à 
pas  feutrés  :  «  Virgile  n'est  pas  mort  :  il  étudie 
comme  devant  ».  «  Enssi  morut  Virgile,  li  gran 
clers  ». 

*  *  * 

Ces  quelques  traits,  qu'il  nous  a  suffi  de  re- 
grouper au  fil  de  la  biographie  virgilienne,  permet- 
traient, nous  semble-t-il,  de  conclure.  Non,  le 
Virgile  de  Jean  d'Outremeuse  n'est  pas  que  ma- 
gicien, prophète  et  amoureux,  le  Virgile  romancé. 
En  négligeant  le  Virgile  plus  ou  moins  historique, 
le  clerc  Virgile,  Comparetti  fait  un  raccourci  amu- 
sant et  incomplet.  Le  chroniqueur  wallon,  qui 
invente  ce  qu'il  ignore,  dit  aussi  tout  ce  qu'il  a 
appris.  Et  il  a  appris,  il  a  repris,  avec  tout  le 
moyen  âge,  la  tradition  fort  avouable  d'un  Virgile 
doctissime. 


VIRGILE    SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE        45 

Comparetti,  à  qui  n'a  pas  échappé  cet  aspect  — 
le  moins  déconcertant  —  du  Virgile  nel  Medio 
Evo,  a  tort  de  n'accorder  à  Jean  d'Outremeuse 
que  ce  Virgile  fantaisiste  qui  fait  des  tours,  an- 
nonce l'Enfant-Dieu  et  dupe  les  femmes.  S'il  avait 
lu  la  Geste  de  Liège,  ce  poème  fabuleux  dont 
Godefroid  Kurth  a  pu  dire  que  le  Myreur  n'en 
constitue  qu'une  paraphrase  en  prose,  il  eût  sans 
doute  revisé  un  jugement  trop  sommaire. 

Cette  Geste  de  Liège,  c'est,  pour  notre  propos, 
la  preuve  surérogatoire.  Trois  fois,  il  y  est  ques- 
tion de  notre  Virgile  (v.  1143-1148,  v.  1333-1339 
et  v.  1553-1574).  Les  trois  fois,  l'attention  du 
poète  est  fixée  sur  le  clerc. 

Chis  fut.  une  grans  poiete  et  plains  de  grans  saveure. 
Mult  fist  de  Uns  à  Romme  par  scienche  et  labeur; 

ainsi  parlent  les  vers  1145  et  1147. 

«  Virgiles  le  poète  »  :  c'est  l'épithète  du  vers 
1335.  Et  nous  lisqns,  plus  bas  : 

Ly  plus,  grans  fut  de  sanc  qui  fust  en  monde  enclouse, 
Et  de  sienche  aussi  rins  ne  li  astoit  clouse  (v.  1338-39). 

Enfin,  le  vers  1570  donne  encore  à  Virgile  son 
vrai  titre  :   «  le  poète  ». 

Nous  aurions  mauvaise  grâce  d'insister.  Deux 
traits,  si  nous  ne  sommes  abusé,  ont  frappé  Jean 
d'Outremeuse  dans  la  biographie  virgilienne  : 
l'aventure  de  la  corbeille,  dont  il  est  question  trois 
fois  dans  la  Geste,  et  à  laquelle  il  sut  imprimer 
le  dénouement  le  plus  habile  du  monde;  et  la 
forte  culture  du  clerc  entre  les  clercs. 


46         VIRGILE   SELON   JEAN   D'OUTREMEUSE 


Il  reste  que  sur  ce  Virgile  clérical  plane  le  sou- 
rire frondeur  de  la  gaîté  wallonne.  Pas  plus  qu'il 
ne  respecte  Fébille  à  sa  tour  exposée,  Jean  d'Outre- 
meuse  ne  respecte  l'attitude  suprême  de  Virgile  en 
sa  chaire.  Cette  chaire  est  une  chaire...  percée, 
tout  simplement  («  le  chaire  qui  fut  treweit  en 
fons  »).  Or,  voici  comment  le  moribond  s'en 
accommode.  Il  «  prist  une  buse  d'erain  qui  al  une 
de  chief  oit  une  coviercle  qui  tout  covroit  le  terien 
et  les  herbes,  et  l'autre  chief  de  la  buse  si  ranpoit 
desus  parmy  le  trau  de  la  chaire.  Et  Virgile  s'asit 
sour  le  trau  :  se  li  entrât  la  buse  en  trou  de  son 
fondement...  ». 

C'est  encore  ce  même  Virgile  qui,  lors  d'un 
banquet  plein  d'artifices,  ayant  changé  les  hommes 
en  femmes  et  les  femmes  en  hommes  (barbe  com- 
prise), les  fait  tout  nus  danser,  «  salhans  et  trip- 
pans  à  grant  joie  —  et  leurs^membres  natureis, 
que  ons  se  doit  honstier  del  monstreir  veirent  tout 
clers  ». 

Le  clerc  exhibitionniste,  qui  meurt  sur  une  chaise 
percée  avec  «  dedens  son  ventre  plus  de  .II.  pal- 
mes »  :  vous  avez  reconnu,  au  portail  de  la  cathé- 
drale, la  gargouille  grimaçante.  Jean  le  tonsuré 
aime  Virgile,  il  le  vénère;  il  l'a  dit.  Nous  l'aurions 
voulu  dire  après  lui.  Mais  il  ne  serait  pas  «d'Outre- 
meuse»,  s'il  n'avait  glissé  dans  son  histoire  —  qu'il 
romança  —  le  ballet  des  nudistes,  le  tuyau  d'échap- 
pement. 


LA 

LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

AU  MOYEN  AGE 

Le  moyen  âge  est  sans  pitié.  Livré  à  son  propre 
démon,  l'esprit  gaulois  fait  de  la  misogynie.  Qu'on 
ne  m'objecte  pas  les  Cours  d'amour,  Iseut  la 
Blonde.  Les  Cours  d'amour  nous  viennent  de  châ- 
teaux en  Provence;  Iseut,  nimbée  de  légende  et  de 
songe,  des  rivages,  des  mirages  celtiques...  Or  le 
règne  fut  bref  des  fiers  seigneurs  de  Limousin 
épris  jusqu'au  trobar  d'une  belle  inconnue;  Jaufré 
Rudel  a  tôt  fini  d'accorder  son  luth,  de  cingler, 
voiles  claires,  vers  la  Princesse  lointaine.  Quant 
aux  héroïnes  de  l'aventure  bretonne,  elles  n'en- 
chanteront plus  que  les  fols.  Au  XVe  siècle,  si  Don 
Quichotte  de  la  Manche  n'est  pas  né,  Amadis  de 
Gaule  est  bien  près  de  mourir. 

C'est  qu'à  s'embourgeoiser,  la  poésie  française 
s'encanaille.  A  se  cléricaliser,  aussi.  Pour  un  Guil- 
laume de  Lorris,  que  de  malgracieux  Jehan  de 
Meun!  La  commère  du  fabliau  passe  en  stéréotype: 
hypocrite,  dépensière,  sensuelle,  jacassante,  sac  à 
malices,  tombeau  des  maris,  providence  du  curé, 
du  moine  glouton  qui  porte  les  reliques,  du  che- 
valier —  parfois  —  sans  goût  et  sans  scrupules, 
ou  du  voisin  paillard,  vigoureux  au  déduit. 


48  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

Les  savants  à  lunettes  ont  cherché  à  ce  courant 
d'antiféminisme  des  sources,  comme  ils  disent,  des 
raisons  sur  fiches.  On  invoqua  l'origine  orientale, 
l'origine  boudhique  de  la  littérature  narrative.  Au 
demeurant,  le  nirvana  s'accommode  mal  de  la  ten- 
tation constante  d'Eve  éternelle.  Pour  s'abîmer  en 
Câkya-Mouni,  il  faut  se  déprendre  de  l'amour.  Et 
comme  une  tradition,  infiniment  respectable  et 
précaire,  fait  de  Shéhérazade  l'aime  Mère  Gigogne 
des  conteurs  d'Occident,  les  indianistes  nés  malins 
rejetèrent  sur  l'Orient  le  très  vilain  péché  de  lèse- 
galanterie. 

Il  ne  faut  jurer  de  rien.  Observons  simplement 
que,  du  XIIe  au  XVIe  siècle,  et  jusqu'aux  contro- 
verses de  Tiraqueau  chez  qui  hanta  Rabelais  sous 
la  tonnelle,  l'antiféminisme  est  de  rigueur.  Seuls, 
d'ailleurs,  ou  quasi  seuls,  les  hommes  écrivent.  Et, 
parmi  les  hommes,  trop  de  clercs,  des  clercs  sans 
vocation,  et  donc  deux  fois  suspects. 

Ce  qui  n'empêche  pas  cette  littérature  —  dite 
misogyne  —  du  moyen  âge  français  de  tourner  le 
plus  souvent  à  l'extrême  confusion  de  l'homme. 
Adam  peut  bien  écrire  ses  mémoires.  Il  reste  qu'il 
accepta  le  fruit  qu'on  lui  tendait. 

Femme  chevaucha  Aristote  : 

Il   n'est   rien    que  femme   n'assote... 

gémissait  un  anonyme  sans  illusions.  Hercule  l'a 
prouvé,  qui  filait  de  la  laine,  tout  comme  dans 
Zamacoïs.  Et  Samson,  le  grand  tondu.  Et  Hippo- 
crate  fait  quinaud.  Et  Virgile  dans  sa  corbeille, 
entre  ciel  et  terre,  dans  cette  corbeille-ascenseur 
en  panne  entre  les  étages,  Virgile  bafoué  par  une 


AU  MOYEN  AGE  49 

fillette  rieuse,  et  qui  m'a  toujours  fait  songer  à  la 
mule  du  Pape,  nageant  des  pattes  dans  le  vide 
comme  un  hanneton  au  bout  d'un  fil. 

Femme  chevaucha  lAristote... 

Le  sexe  fort  n'a  pas  le  droit  d'être  fier. 
*  *  * 

La  fin  du  XIIe  siècle  est  marquée,  pour  le  sexe 
féminin,  d'un  pavé  noir.  C'est  l'époque  où  se  pose 
dans  toute  son  acuité  la  question,  déjà  débattue, 
du  célibat  des  prêtres.  Et  la  décision  du  concile 
de  Latran  qui  prétendit  l'imposer,  en  1205,  ne 
devait  pas  mettre  fin  à  la  querelle.  L'ascétisme 
se  fait  agressif.  Vénus  est  la  diablesse.  Tous  les 
moyens  sont  bons  qui  serviraient  à  dégager,  d'une 
interprétation  d'ailleurs  trop  rigoriste  des  textes 
évangéliques,  la  responsabilité  d'Eve  dans  l'éco- 
nomie de  la  damnation. 

Un  bénédictin  de  Cluny,  Bernart  de  Morlas, 
auteur  du  De  contemptu.  mundi,  se  distingue  tout 
particulièrement  dans  cette  croisade  antiféministe. 
Il  écrit  en  latin,  comme  la  plupart  de  ses  congé- 
nères en  misogynie.  Ce  qui  suffirait  à  prouver  que, 
nées  dans  le  monde  clérical,  c'est  à  l'audience  clé- 
ricale que  sont  destinées  ces  anciennes  diatribes. 
Il  nous  reste  de  cette  production  latine  pas  mal 
de  fatras,  et  fort  peu  de  bons  vers. 

Désistât  igitur   çlerus   nunc    nubere! 

«  Et  maintenant  que  le  clerc  renonce  donc  à  pren- 


50  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

dre  femme!  »  Tel  sonne  un  leitmotiv  très  cher  aux 
gens  d'église.  Et  il  n'est  pas  rare  de  rencontrer, 
en  marge  des  manuscrits,  ou  tracées  d'une  main 
rageuse  sur  les  feuillets  de  garde,  de  ces  réflexions 
désabusées,  malicieuses  ou  cyniques,  qui  trahissent 
chez  le  copiste  la  tournure  d'esprit  et  l'abandon 
du  cœur. 

Je  n'en  veux  citer  que  deux  exemples,  qui  me 
sont  familiers.  Quand  il  eut  achevé  de  transcrire 
le  manuscrit  fr.  19169  du  Petit  Jehan  de  Saintré, 
cette  aventure  lamentable  d'une  grande  coquette, 
la  Dame  des  Belles  Cousines,  qui  «  par  druerie  » 
se  perdit,  le  copiste,  sous  l'explicit,  conclut  en 
latin  :  Optima  femina  que  rarior  fenice  est  non 
potest  amari  absque  amaritudine  metus  et  solici- 
tudinis  («  La  meilleure  femme,  plus  rare  que  le 
phénix,  tu  ne  peux  l'aimer  sans  l'amertume  de  la 
crainte,  des  soucis  »)  !  Et  j'ai  trouvé  récemment, 
dans  le  manuscrit  de  Jean  de  Stavelot  qui  nous  a 
conservé  le  texte  de  Jean  d'Outremeuse,  un  pas- 
sage du  même  genre  en  marge  de  la  légende  de 
Virgile  amoureux  (voir  l'article  précédent)  :  Qui 
feminam  ducit  ipse  se  destruit;  non  euro  matrimo- 
nium,  ne  incurram  infortunium... 

Arrêtons-nous  un  instant  à  cette  sorte  d'incan- 
tation, toute  chargée  de  maléfices,  et  que  se  chante 
à  lui-même,  sur  un  rythme  de  séquence,  le  tonsuré 
dont  court  le  calame.  Enfermés  dans  leurs  cloîtres 
trop  accueillants  à  la  tourbe  des  médiocres,  ayant 
perdu  jusqu'à  la  notion  de  cet  idéal  clair  qui  avait 
inspiré  aux  Pères  de  l'Eglise  la  défense  et  illus- 
tration du  célibat  par  l'attraction  mystique  de  la 
virginité,  tout  disposés  à  n'envisager  la  vie  à  deux 


AU  MOYEN  AGE  51 

qu'à  travers  le  miroir  tavelé  où  le  mariage  fait  la 
plus  pauvre  des  chères,  comment  auraient-ils  pu 
s'élever,  ces  gratteurs  de  parchemin,  au-dessus  du 
cercle  étroit  des  laideurs,  des  vulgarités,  des  com- 
promissions conjugales?  Cléricale,  la  misogynie 
des  diatribes  latines  porte  en  soi  sa  condamnation. 

Le  mauvais  exemple  donna  ses  fruits.  Nos 
rimeurs  en  langue  vulgaire,  parce  qu'ils  sont  d'avis 
que  médire  des  femmes  —  ou  les  calomnier  —  est 
le  meilleur  moyen  de  gagner  l'oreille  des  hommes, 
ne  tardent  pas  à  concurrencer  sur  leur  propre  ter- 
rain les  clercs  misogynes.  Il  faut  ajouter,  pour  être 
équitable,  que  la  lyrique  courtoise  s'était  singu- 
lièrement affadie.  Une  réaction  s'imposait.  Com- 
parés aux  élans  sincères  de  la  chanson  vibrante 
où  passe  le  tourment  d'un  Bernart  de  Ventadour, 
les  raffinements  d'une  poésie  toute  formaliste  d'où 
le  cœur  est  chassé  au  profit  de  la  «  pointe  »,  de 
la  rime  jolie  ou  simplement  pédante,  les  ratioci- 
nations  verbeuses  et  toutes  verbales  où  l'on  discute 
sans  plus  finir  les  mérites  transcendantaux  d'une 
imaginaire  madonna  expliquent,  s'ils  ne  l'excusent 
point,  la  fuite  des  gens  de  plume  vers  des  horizons 
moins  fermés,  une  humanité  plus  vivante  et  plus 
proche,  dussent  en  pâtir  les  belles  —  qui  ne  seront 
plus  châtelaines,  princesses  inexorables,  lis  virgi- 
naux ou  saintes  de  vitrail,  mais  des  femmes,  des 
femmes  de  chair  et  de  sang,  avec  leurs  armes  natu- 
relles qui  s'appellent  coquetterie,  langue  prompte, 
taille  fine,  œil  malin,  joues  vermillonnées  comme 
pommes  d'amour. 


52  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

Des  innombrables  productions  sorties  de  plumes 
aussi  méchantes,  beaucoup  ne  sont  dommageables 
que  pour  leurs  auteurs.  La  platitude  de  tel  procédé 
nous  écœure,  et  la  facilité  aussi  :  d'un  procédé  qui 
consiste,  par  exemple,  à  rapprocher,  en  des  vers 
d'une  incontinence  et  d'une  impertinence  assez 
sottes,  la  femme  des  animaux,  et  naturellement  des 
animaux  les  plus  dangereux,  les  plus  malfaisants  : 

Femme  est  lion  por  dévorer; 

Femme  est  gorpil  (renard)  pour  gent  deçoivre; 

Femme   est   orse   pour   cous   reçoivre,   etc. 

Il  n'y  a  aucune  raison  de  s'arrêter.  Le  jardin  zoolo- 
gique est  mis  en  coupe  réglée.  Les  Bestiaires  du 
moyen  âge,  ces  recueils  didactiques,  pris  à  des 
sources  pseudo-savantes,  fournissent  à  profusion 
le  vocabulaire  de  l'injure.  Comme  il  y  a  aussi  des 
Volucraires,  les  misogynes  ne  sont  nullement  en 
peine  :  ils  ne  manqueront  pas  de  noms  d'oiseaux. 
Tout  cela  serait  assez  insignifiant.  Et  l'on  accor- 
derait tout  juste  une  mention  à  ces  quatrains 
d'allure  paradoxale,  qui,  commencés  par  une  ma- 
xime à  la  louange  du  beau  sexe,  se  terminent  iro- 
niquement par  une  autre  maxime  d'un  sens  tout 
opposé,  —  jeu  puéril,  —  si  le  Roman  de  la  Rose, 
œuvre  maîtresse,  la  Bible  et  la  Somme  du  moyen 
âge  allégorisant,  ne  venait  verser  au  débat  les 
arguments  singulièrement  contradictoires  que  pro- 
posent tour  à  tour,  avec  un  bonheur  presque  égal, 
pour  la  Femme,  contre  la  Femme,  Guillaume  de 
Lorris  et  maître  Jehan  de  Meun. 

*  *  * 


AU  MOYEN  AGE  53 

L'importance  du  Roman  de  la  Rose  dans  la 
littérature  médiévale  —  et  non  pas  seulement  dans 
la  littérature  française,  mais  dans  la  littérature 
européenne  —  n'est  plus  aujourd'hui  contestée  par 
personne.  Alors  que  le  temps  travaille,  semble-t-il, 
contre  l'œuvre  surfaite  —  ou  plutôt,  mal  entendue 
—  d'un  Villon,  pour  ne  citer  que  lui,  au  fur  et  à 
mesure  que  nous  pénétrons  plus  avant  au  Verger 
de  Liesse  où  fleurit  le  Bouton  vermeil,  moins 
rebutés  par  les  proportions  colossales  de  ce 
monumentum  en  quelque  22.000  vers,  nous  en 
comprenons  mieux  la  séduction  puissante  sur  des 
esprits  que  l'habitude  de  la  personnification  intro- 
duisait de  plain-pied  dans  la  sphère  poétique  où 
les  dames  portent  un  nom  de  fleur.  L'allégorie  est 
le  langage  naturel  des  hommes  du  moyen  âge.  La 
Rose  qui  est  une  jeune  fille,  la  jeune  fille  aimée, 
devait  éclore  d'elle-même  dans  un  terrain  parfai- 
tement préparé,  dans  son  climat. 

Ce  qui  nous  intéresse  au  premier  chef,  c'est 
l'attitude  diverse  des  deux  jardiniers  au  jardin 
clos.  Cependant  qu'Amour,  dans  le  premier  poème, 
signé  Lorris,  recommande  avant  tout  de  respecter 
les  femmes,  Jehan  Clopinel  (dit  de  Meun)  leur  dé- 
coche, dans  le  second,  dans  cette  véhémente  et 
non  compendieuse  suite  qui  compte  18.000  vers, 
les  insultes  les  plus  vilaines. 

Expliquerons-nous  ces  différences  par  une  trans- 
formation radicale  des  mœurs,  quelque  boule- 
versement social?  Lorris  écrivait  entre  1225  et 
1240;  Jehan  de  Meun,  huit  ou  neuf  lustres  plus 
tard.  Mais  si  rapide  qu'ait  été  l'évolution  des 
esprits  au  XIIIe  siècle,  elle  ne  suffit  pas  à  rendre 


54  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

compte  des  contradictions  du  poème.  La  vérité, 
c'est  que  les  deux  parties  du  Roman  de  la  Rose 
s'adressent  à  deux  publics,  à  deux  mondes  qui 
coexistent,  à  partir  d'une  certaine  époque  tout  au 
moins.  Le  monde  que  voulait  toucher  Lorris,  il 
n'avait  pas  cessé  de  vivre  quand  Jehan  Clopinel 
prit  la  plume.  Il  ne  cessera  jamais  de  vivre.  Monde 
fermé,  le  monde,  le  «  grand  monde  »  (qui  est 
petit),  qu'il  crée,  avec  Charles  d'Orléans,  la  cou- 
rette provinciale,  avec  les  ducs  de  Bourgogne,  la 
fastueuse  maison  du  prince,  qu'il  se  fixe  à  Paris, 
avec  François  Ier,  qu'il  sévisse,  avec  les  Précieuses, 
dans  les  ruelles,  qu'on  le  trouve  au  salon,  au  bou- 
doir, au  flirtoir,  c'est  le  milieu  choisi,  c'est  le  milieu 
«  sélect  »,  et  c'est  le  milieu  snob,  très  souvent,  où 
la  galanterie  est  faite  surtout  d'étiquette,  où  l'on 
pratique  le  baisemain,  la  bouche  en  cœur  et  le 
rond  de  jambe,  où  les  talons  sont  rouges  et  les 
lambris  dorés,  où  la  révérence  appelle  le  coup 
d'éventail,  le  compliment  la  boîte  de  dragées,  où 
l'Amour  a  cousu  sous  son  loup  de  velours  un  déli- 
cieux bavolet  de  dentelle.  Attaquer  la  Femme,  idole 
artificielle  de  ce  monde-là  pourri  d'artifices,  c'était 
faire  besogne  frondeuse,  revendiquer,  en  face  de 
l'aristocratie,  les  droits  au  soleil  d'un  tout  nouveau 
parti  :  le  parti  bourgeois,  celui  de  Jehan  de  Meun. 
A  la  fin  du  XIIIe  siècle,  et  depuis  deux  ou  trois 
générations  déjà,  voici  venir  des  hommes  nou- 
veaux, au  sang  jeune.  Ils  feront  la  France  organi- 
satrice et  bien  organisée,  la  France  administrative 
et  bien  administrée,  la  France  des  juristes  et  des 
terriens.  Et  contre  la  féodalité  des  barons  tur- 
bulents ils  seront  les  plus  fermes  soutiens  de  la 


AU  MOYEN  AGE  55 

couronne.  La  littérature  va  leur  permettre  de  faire 
entendre  leur  voix,  qui  est  railleuse.  Que  rail- 
lent-ils donc,  avec  leurs  fabliaux,  leurs  satires, 
leurs  parodies?  Tout  ce  que  l'aristocratie  a  de  plus 
cher,  et,  entre  autres,  le  culte  de  la  femme.  Des 
moines  fort  peu  «  moinants  »  en  voulaient  à  Eve 
d'un  célibat  qui  leur  pèse;  les  bourgeois  en  veulent 
à  madonna  de  ses  privilèges  qui  les  déclassent.  A 
une  jalousie  succède  une  jalousie  encore.  Guil- 
laume de  Lorris  est  du  côté  de  Guermantes;  Jehan 
de  Meun,  du  côté  de  chez  Swann. 

*  *  * 

J'ai  cité,  au  nombre  des  manifestations  de  cet 
esprit  bourgeois  hardiment  rnisogyne,  les  fabliaux. 
On  sait  que  ces  contes  à  rire,  fort  peu  édifiants  et 
la  plupart  obscènes,  donnent  aux  femmes,  par 
esprit  discourtois,  le  laid  rôle.  Gauthier  le  Loup 
est  un  délicieux  humoriste,  pourtant.  D'avoir  écrit 
la  Veuve,  sur  le  rythme  franc  et  si  cordial  de  l'octo- 
syllabe, il  faut  lui  savoir  gré. 

On  a  porté  en  terre  le  mari  de  cette  ribaude  : 

Et  sa  femme  le  suit  après. 
Ceux  gui  à  elle  sont  plus  près 
La  retiennent,  par  bras  et  mains, 
De  se  frapper  à  tout  le  moins. 


Je  traduis 


Car  elle  crie  à  haute  voix  : 

«   Cest  merveille  comment  je   vais, 

Douce  dame,   sainte  Marie, 

Tant  je  suis  dolente  et  marrie!  * 


56  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

Qu'on  la  mette  avec  son  seigneur!  Et  elle  recom- 
mence son  «  métier  »  au  seuil  de  l'église,  tandis 
que  le  prêtre 

Qui    convoite   l'offrande   à  prendre, 

Se    hâte  les    chandelles    esprendre    (allumer) 

Et  ne  fait  pas  longues  trioles. 

La  Fontaine  n'a  pas  mieux  dit.  Les  simagrées  ne 
cessent  point  à  la  maison  mortuaire,  où  voisins, 
commères,  les  amis,  toute  la  parenté  s'efforcent  en 
vain  (on  ira  jusqu'à  lui  faire  avaler  un  broc  d'eau 
froide!)  de  consoler  l'inconsolable. 

Les  jours  ont  passé  —  quelques  jours.  La  veuve 
a  mis  tous  ses  soins  à  se  renipper  :  elle  a  taillé, 
cousu,  lavé.  Ses  surcots  sont  de  fin  gris,  sa  cotte 
de  bonne  brunette,  son  chaperon  le  mieux  fourré 
du  monde.  Elle  sort.  On  la  rencontre  par  les  rues, 
«  plus  douce  que  cannelle  ». 

Et  dit.  souvent  :  «    Ce  m'est  avis, 

Je  'conviendrais  à   celui-ci  : 

Et  c'est  qu'il  porte   beau,  ma  foi! 

Cet  autre  n'a  cure  de  moi. 

Un  tel  !ne  m'aurait  pour  néant, 

Lui  qui  n'a  pas  douze  oeufs  vaillant. 

Pierre   est  trop  grand;   Jacques,  trop   vieux  : 

Je  pourrais  certes  trouver  mieux...  p» 

Elle  se  saigne,  pour  devenir  pâle.  Pour  mieux  dis- 
simuler ses  rides,  elle  tire  sa  guimpe  par  devant. 
Les  voisines  ont  sa  visite.  Surtout  la  plus  can- 
canière, sa  parente  à  la  mode  de  Bretagne.  «  Ah! 
mon  seigneur  que  j'ai  perdu!  Il  avait  toutes  les 
qualités!  Mais  si  chenu,  si  courbé  sous  le  har- 
nais!... Moi,  quand  je  me  suis  mariée  : 


AU  MOYEN  AGE  57 

Oh!  j'étais    une   baiselette 
A    une   tendre  mamelette ; 
Et  vous  étiez  un  enfançon, 
Petit,  petit  comme  un  pinson; 
Vous   couriez  après  votre  pière. 
Qui  de  la  mienne  était  commère  » 

Elle  a  fait  le  compte  de  ses  biens  :  poêles  et  pots, 
huches,  sièges,  châlits,  blanches  toiles,  draps  fins; 
le  compte  de  ses  écus.  Ne  peut-on  rien  savoir  des 
affaires  de  Dieudonné,  de  Herbert,  de  Baudouin, 
le  fils  à  Gobert?  Au  demeurant,  une  devineresse, 
qui  l'a  fait  coucher  sur  un  cerceau,  lui  a  prédit 
qu'elle  épouserait  dans  l'année  le  jouvencel  de 
ses  rêves... 

Et  le  caquet  continue.  Est-elle  méchante,  cette 
satire  de  Gauthier  le  Loup?  Touche-t-elle  juste? 
Je  n'aurai  garde  de  me  prononcer.  La  malice  des 
filles  d'Eve  est  aussi  un  thème  littéraire.  Les  va- 
riations que  brode  sur  ce  thème,  avec  une  joviale 
virtuosité,  notre  rimeur  trop  bien  en  souffle  tien- 
nent du  jeu,  dirait-on,  de  l'exercice  de  haute  école. 
Pour  ma  part,  je  reste  disposé  à  voir  dans  le 
fabliau  une  des  manifestations  de  cette  littérature 
bourgeoise  dont  nous  avons  constaté  tout  à  l'heure 
qu'elle  substitue  à  la  galanterie  des  dilettanti 
d'amore  (type  Guillaume  de  Lorris)  la  raillerie 
assez  prosaïque  de  ceux  (type  Clopinel)  qui  se 
targuent  de  connaître,  plus  naturelles  que  sous  les 
fanfreluches,  les  femmes  en  cotte  simple  de  la  vie 
simple  de  tous  les  jours. 
^  Les  fabliaux  mettent  dans  la  littérature  anti- 
féministe du  moyen  âge  le  rire,  qui  n'est  pas  mé- 
chant, d'une  compagnie  qui  n'est  point  toujours 


58  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

fort  honnête.  Ne  soyons  pas  scandalisés.  La  solide 
santé  de  la  vieille  France,  elle  est  là  aussi,  derrière 
cette  joie  sans  remords  et  sans  haine  qu'ont  les 
hommes,  si  souvent  dupés,  de  chercher  aux  lèvres 
du  conteur,  qui  les  dupe  à  son  tour,  la  revanche 
—  enfin!  —  du  mari. 

*  *  * 


Qui  donc  a  dit  que  les  disputes  de  longue  durée 
portent  toujours  sur  un  point  fondamental?  L'œu- 
vre de  Guillaume  de  Lorris  et  de  Jehan  de  Meun, 
qui  n'avait  cessé  d'être  lue,  commentée,  imitée  en 
France,  en  Italie,  en  Angleterre;  cette  œuvre  dont, 
il  faut  bien  l'avouer  d'ailleurs,  la  personnalité  de 
son  premier  auteur,  Lorris  le  très  courtois,  tendait 
à  s'effacer  au  bénéfice  du  bourgeois  Clopinel,  à 
telles  enseignes  que  nous  la  voyons  prendre  place 
dans  la  librairie  royale  sous  le  titre  exclusif  : 
Roman  de  la  Roze  Maistre  Jehan  de  Meun,  cette 
œuvre  hybride,  mais  où  la  satire  l'emportait  ainsi 
sur  la  louange,  allait  déclencher,  à  la  limite  des 
XIVe  et  XVe  siècles,  une  véritable  bataille.  Et  le 
champion  des  dames,  c'est  une  dame  :  noble  et 
très  haute  dame  Christine  de  Pisan. 

Ce  qui  la  choque,  l'intrépide  amazone,  c'est 
l'irrespect,  la  démesure  surtout  de  cet  antifémi- 
nisme qui  est  devenu,  aux  mains  des  clercs,  une 
machine  de  guerre  brutale  et  sans  nul  frein.  De  ces 
exagérations,  elle  souffre  à  la  fois  dans  sa  dignité 
de  femme,  de  veuve  et  de  mère,  dans  son  culte 
pour  cette  Raison  (la  Ratio)  dont  elle  se  prétend 
l'humble  servante.  Car  Christine  est  une  lettrée  et, 


AU  MOYEN  AGE  59 

par  endroits  même,  un  bas  bleu.  Cependant,  quelle 
sincérité  dans  cet  accent  grêle!  Et  comme  il  est 
attachant,  dans  son  ingénu  joli,  le  plaidoyer  pro 
femina,  qui  est  aussi  un  plaidoyer  pro  domo,  de 
celle  qui  risque  dans  l'aventure  toutes  les  res- 
sources de  son  esprit  et  de  son  cœur!  11  y  avait, 
dans  la  misogynie  cléricale,  du  dépit;  dans  la 
misogynie  des  fabliaux,  du  poncif.  Chez  Christine, 
nous  sentons  —  et  c'est  tant  mieux  —  vibrer 
d'indignation  les  fibres  profondes.  Et  nous  ne 
devons  pas  oublier  que  cette  jeune  femme  s'est 
trouvée  seule,  à  vingt-cinq  ans,  sans  appui,  sans 
expérience  des  difficultés  matérielles,  avec  la 
charge  de  trois  enfants,  la  charge  de  sa  mère  et 
de  ses  deux  frères  cadets,  dans  un  milieu  indif- 
férent, sinon  hostile. 

Seulete  suis   et  seulete  veux   estre, 
Seulete  m'a  mon  doulx  ami  laissiée, 
Seulete  suis  en)  ma  chambre  [enserrée, 
Seulete  suis  en  un  anglet  muciée  (cachée)... 

•La  voyez-vous  au  fond  de  son  hôtel,  dans  l'em- 
brasure d'une  fenêtre  dont  les  verrières  peintes 
tamisent  une  lumière  avare,  et  qui  cherche  dans 
le  souvenir  de  son  doux  ami  mort  le  réconfort  de 
l'âme  en  butte  aux  malgracieux? 

Je  ne  conterait  point  en  détail  les  péripéties  de 
la  querelle  du  Roman  de  la  Rose.  Comment  Jean 
de  Montreuil,  humaniste  éloquent  et  dignitaire 
plein  d'honneurs,  a  relevé  le  défi.  Ni  comment 
Jean  Gerson,  le  Docteur  très  chrétien,  est  venu  en 
aide  au  beau  sexe,  jetant  dans  la  balance  sa  répu- 
tation de  chancelier.  Ni  comment  les  frères  Col, 


60  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

Pierre  et  Gonthier,  rudes  jouteurs,  renforcèrent  le 
parti  de  maître  Jehan  de  Meun.  «  Débat  gracieux  », 
dira  quelque  part  Christine  de  Pisan.  Mais  qui  n'a 
rien  de  courtois,  au  sens  actuel  du  mot.  Et  l'on 
s'étonne  tout  autant  du  sans-gêne  d'un  chanoine 
en  ses  imputations  que  des  libres  propos  de  la 
■femme  polémiste.  Débat  sans  conclusion,  d'ail- 
leurs. Comme  à  l'accoutumée,  les  adversaires  cou- 
cheront sur  leurs  positions.  Christine  était  la  der- 
nière à  se  faire  illusion  :  «  Je  ne  sçay,  termine- 
t-elle  une  épître  à  Pierre  Col,  à  quoy  tant  nous: 
debatons  ces  questions  :  car  je  croy  que  toy  ni 
moy  n'avons  talent  de  mouvoir  nos  oppinions.  Tu 
dis  que  il  est  bon;  je  dis  que  il  est  mauvais*  ». 

Il  s'en  faut  pourtant  que  cette  querelle  du 
Roman  de  la  Rose  n'ait  fait  long  feu.  Et  si  je  m'y 
suis  arrêté  quelque  peu,  c'est  qu'il  me  paraît  qu'elle 
présente,  —  abstraction  faite  des  résultats  immé- 
diats, qui  sont  pauvres,  —  dans  notre  histoire  lit- 
téraire, une  réelle  importance.  Les  batailles  d'idées 
étaient  jusqu'alors  l'apanage  des  clercs.  C'est  dans 
la  rue  du  Fouarre,  ainsi  appelée  du  nom  de  la 
paille  dont  on  jonchait  le  sol  des  auditoires  où  les 
«  escoliers  »  —  robe  noire  et  capuchon  de  menu 
vair  —  demeuraient,  pour  écouter  le  pédagogue, 
assis  par  terre;  c'est  dans  cette  rue  de  la  Montagne 
Sainte-Geneviève,  fermée  aux  deux  bouts  par  des 
barrières  de  bois,  qu'argumentaient  sur  les  uni- 
versaux  les  logiciens,  rien  qu'eux.  Fini  désormais 
le  règne  des  professionnels!  Les  gens  du  monde, 
à  leur  tour,  entrent  dans  la  mêlée.  Ils  donnent  des 
coups,  ils  en  reçoivent.  Ils  se  battent  :  contre  des 
moulins  à  vent,  plus  d'une  fois.  Mais  ils  se  battent. 


AU  MOYEN  AGE  61 

Donc  ils  s'intéressent.  Donc  ils  se  passionnent.  Et 
ceci,  qui  était  très  neuf,  est  devenu  très  vieux.  Si 
nos  salons  retentissent  du  bruit  de  discussions  qui 
ne  concernent  pas  uniquement  le  retroussis  d'une 
aile  de  chapeau,  les  amants  de  Mme  Une  Telle,  un 
quatre  cœur  «  contré  »  ou  le  championnat  de  hot 
and  swing,  c'est  un  peu  à  Christine  que  nous  en 
sommes  redevables,  à  cette  Christine  qui,  coura- 
geusement, seule  bien  souvent  contre  les  hommes, 
qui  ne  sont  pas  toujours  bien  chevaleresques,  con- 
tinuera, jusqu'à  son  dernier  souffle,  de  soutenir  le 
los  et  le  renom  de  ses  sœurs,  de  toute  Dame,  de 
toutes  les  dames... 


*  *  * 

J'en  arrive  aux  Quinze  Joyes  de  Mariage,  un 
malicieux  opuscule,  de  père  inconnu,  de  date  in- 
connue, mais  qui  mérite,  à  n'en  pas  douter,  une 
audience  attentive.  Par  le  réalisme  du  récit  et  du 
dialogue,  la  valeur  psychologique  de  certains  traits, 
d'ailleurs  caricaturaux,  par  l'art  du  style  surtout, 
les  qualités  d'une  langue  savoureuse  entre  toutes, 
elles  offrent,  ces  Quinze  Joyes,  une  réussite  du  plus 
vif  intérêt. 

*  *  * 


L'œuvre  est  anonyme.  Et  les  tentatives  nom- 
breuses des  érudits,  qui  se  résignent  mal  aux  ré- 
ponses lacuneuses,  se  sont  heurtées  au  mur  d'airain 


62  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

d'une  énigme,  sous  forme  de  rébus,  dont  j'ai  moi- 
même  proposé  une  solution  phonétique  (Lerse)  qui 
vaut  ce  que  vaut  le  rébus,  c'est-à-dire  pas  grand- 
chose. 

Nous  ignorons  le  nom  de  l'auteur.  Nous  ignorons 
la  date  précise  de  composition,  bien  que  des  rai- 
sons, qui  ne  sont  pas  toutes  pertinentes,  nous  per- 
mettent de  situer  entre  les  années  1400  et  1420 
ce  traité  «  au  plaisir  et  à  la  louange  des  maris  », 
pour  reprendre  l'expression  même  du  texte. 

Lequel  texte  procède  ici  par  antiphrase.  Car 
c'est  un  bien  lamentable  bréviaire  de  l'amour  con- 
jugal que  cette  parodie  mâtinée  de  satire. 

Tout  comme  l'antiféminisme,  et  par  voie  de 
corollaire,  diraient  les  mathématiciens,  le  déni- 
grement du  mariage  est  à  l'ordre  du  jour  dans 
cette  levée  de  porte-plume  cléricaux.  Célibataires 
endurcis  (je  veux  dire  :  au  cœur  dur),  les  assail- 
lants ne  s'encombrent  point  de  références.  L'Au- 
reolus  de  Théophraste,  conservé  dans  une  épîtré 
de  saint  Jérôme,  la  VIe  satire  de  Juvénal,  Gautier 
Map,  le  Valère  des  Quinze  Joyes,  et  surtout  Ma- 
theolus,  Matheolus  le  «  bigame  »  (il  avait  épousé 
une  veuve),  l'homme  des  Lamentations  et  que  tra- 
duisit Jean  Le  Fèvre  :  voilà  bien  l'essentiel  d'un 
coktail  ne  varietur.  Ajoutez  quelques  gouttes  du 
Roman  de  la  Rose  estampillé  Jehan  de  Meun,  un 
filet  du  Miroir  de  Mariage  de  l'hépatique  Eustache 
Deschamps  :  la  mixture  est  à  point. 

i 

*  *  * 


AU  MOYEN  AGE  63 

Comme  le  titre  l'indique,  le  livre  se  divise  en 
quinze  chapitres  —  tant  de  «  joyes  »  —  d'inégale 
importance.  Imaginez  un  film  en  quinze  épisodes, 
un  Chemin  de  la  Croix  agrémenté  d'une  station 
supplémentaire.  La  croix,  c'est  le  mari  qui  la  porte, 
invariablement.  La  femme,  qui  l'en  a  chargé,  elle 
regarde,  elle  sourit,  elle  compte  les  chutes,  à  moins 
qu'elle  ne  pèse  de  tout  son  poids  sur  le  lourd,  très 
lourd  fardeau. 

Le  procédé  de  composition  est  simple.  Début 
ex  abrupto.  L'homme  est  «  dans  la  nasse  »  (nous 
dirions  aujourd'hui  «  dans  la  poêle  »).  Pour  telle 
ou  telle  raison,  qui  ne  dépend  pas  de  lui,  le  voici 
en  fâcheuse  posture.  Une  scène  vigoureusement 
enlevée...,  un  bout  de  dialogue  verveux...,  le 
dénouement  a  quelque  chose  de  fatidique  :  abattu, 
abêti,  bon  mari  cède.  Dans  la  nasse  il  restera.  Il 
s'y  enfonce,  plus  profond.  Pour  longtemps.  Pour 
toujours. 

On  nous  expose  ainsi,  successivement,  comment 
la  femme  se  procure,  par  mal  engin,  la  toilette 
neuve  qui  lui  fait  envie  (Joie  I),  et  comment  elle 
assouvit,  sous  ombre  de  pèlerinage,  —  la  confrérie 
conduit  à  tout,  au  moyen  âge,  à  condition  d'y  en- 
trer, —  sa  soif  de  plaisirs  profanes  (Joie  II).  La 
troisième  Joie  est  la  scène  haute  en  couleur  des 
caquets  de  l'accouchée.  Les  commères  s'entendent 
pour  rompre  la  tête  à  l'époux,  vider  sa  cave,  piller 
sa  bourse.  Les  enfants  grandissent.  Il  faut  les  éta- 
blir, doter  les  filles.  Quel  surcroît  de  peine!  C'est 
le  sujet  de  la  Joie  IV.  Vient  ensuite,  exposée  avec 
force  détails,  l'aventure  de  l'infidélité  conjugale  : 
Madame,  instiguée  par  sa  chambrière,  prend  un 


64  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

galant.  Elle  est  capricieuse,  refuse  de  recevoir  les 
invités  de  son  mari  (Joie  VI),  fantasque  (Joie  VII). 
Et  la  voici  qui  profite  de  la  maladie  d'un  enfant 
pour  se  rendre  —  toujours  le  prétexte  d'un  vœu 
à  quelque  saint,  guérisseur  de  fièvre!  —  chez  son 
doux  ami  alerté.  La  Joie  IX  nous  décrit  un  vieux 
ménage.  La  femme  accuse  son  époux  de  folie. 
Tant  et  si  bien  qu'on  finit  par  la  croire  et  à  laisser 
le  pauvre  homme  à  ses  gémissements  solitaires. 
La  dixième  Joie  raille  les  maris  physiquement  di- 
minués; la  onzième,  le  niais  qui  recueillit,  bénévole, 
une  fillette  compromise;  la  douzième,  ce  couard  à 
qui  sa  femme  interdit  de  porter  les  armes.  Passe- 
t-il  outre  à  la  défense,  il  trouve,  en  revenant  de  la 
guerre,  sa  place  prise  (Joie  XIII).  Est-ce  un  mal- 
heur?... L'avant-dernier  morceau  nous  met  au 
courant  des  difficultés  que  suscite  une  trop  grande 
différence  d'âge  entre  les  époux.  C'est  encore 
«  bon  mari  »  qui  fera  les  frais.  Enfin,  la  quinzième 
nouvelle  enseigne  comment  un  homme  qui  a  sur- 
pris sa  femme  en  flagrant  délit  finit  par  être  con- 
vaincu —  à  la  belle-mère  impudente  se  joignant 
les  amies,  les  servantes  et  le  confesseur  —  que  ses 
propres  yeux  l'ont  trompé. 

J'ai  écrit  le  mot  «  nouvelle  ».  Non  sans  quelque 
abus.  La  Joie  XI  exceptée,  où  tout  concourt  au 
développement,  à  la  marche  rectiligne  du  sujet, 
l'auteur  intervient  dans  le  récit,  il  le  parsème  de 
considérations  personnelles,  il  l'étoffe  —  ou  il 
l'alourdit  —  d'applications  générales.  Et  cela  ne 
va  pas  sans  ralentir  l'intérêt. 


AU  MOYEN  AGE  65 

Que  l'on  compare,  à  cet  égard,  les  Quinze  Joyes 
au  Décaméron.  Chez  Boccace,  nul  souci  de  mora- 
liste, pas  la  moindre  intention  didactique.  Seul  le 
conteur  apparaît,  prodigieusement  habile  à  dérou- 
ler, sur  un  rythme  bondissant,  le  fil  d'une  anecdote 
uniquement  plaisante.  Mais  Boccace  est  un  homme 
de  la  Renaissance,  un  artiste  de  l'art  pur,  pour  qui 
la  forme  est  reine,  rien  que  la  forme  et  ces  joli- 
vetés  qui  sont  tout.  L'auteur  des  Quinze  joyes 
appartient  encore  à  ce  moyen  âge  dont  le  didac- 
tisme fut  la  loi.  Il  narre,  il  peint  ;  mais  il  enseigne 
aussi. 

Certains  tics  de  style  sont,  à  ce  propos,  des  plus 
significatifs.  Je  citerai  pour  mémoire  la  répétition 
d'expressions  ou  de  tournures  telles  que  «  qui 
avient  souvent  »,  «  à  l'aventure  ».  Or  le  propre  de 
la  nouvelle  n'est-il  pas  d'exposer  dans  sa  réalité 
individuelle  un  cas  particulier?  Rappelons  aussi 
que  chacun  de  nos  quinze  tableaux  se  termine  par 
un  refrain-ritournelle  :  «  Là  usera  sa  vie  en  lan- 
guissant toujours  et  finira  misérablement  ses 
jours  »,  et  que  la  métaphore  de  la  nasse,  reprise 
sous  toutes  les  formes,  sorte  de  leitmotiv  ou  de 
point  de  rebondissement  dans  la  progression  mé- 
thodique d'une  thèse  en  quinze  arguments,  hausse 
a  la  dignité  d'exemplum  démonstratif,  aux  dépens 
de  sa  vie  singulière,  chacun  de  ces  cas  d'espèce. 

*  *  * 

Démonstratives,  les  Quinzes  Joyes  n'ont  pour- 
tant rien  d'abstrait.  Le  réalisme  fait,  au  contraire, 
le  meilleur  de  leur  mérite. 


66  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

Et  j'y  insisterais  plutôt  que  sur  une  psychologie 
pleine  d'observation,  mais  aussi  d'exagération. 
L  auteur  prend  parti.  Ce  qui  n'est  pas  nécessai- 
rement une  faute.  L'objectivité,  quel  mythe!  En 
pareille  matière  surtout.  Il  a  raison  contre  les  fem- 
mes. Ce  qui  n'est  pas  toujours  un  tort  (qu'on  me 
pardonne  ce  vilain  à  peu  près!).  Mais  il  a  une 
façon  déplaisante  d'avoir  toujours  raison.  Déplai- 
sante et  maladroite.  Il  ne  connaît  que  les  mégères. 
Coquetterie  effrénée,  méchanceté  impitoyable, 
égoïsme  sec,  duplicité,  cautèle,  cynisme,  manque 
de  foi  :  autant  de  vices  congénitaux  chez  toutes 
et  chacune!  Il  exagère.  Et  ce  n'est  pas  seulement 
la  femme  mariée  qui  est  ainsi  traînée  dans  la  boue. 
La  mère,  la  belle-mère  n'est  pas  logée  à  meilleure 
enseigne.  Qu'il  s'agisse,  nouvelle  Richeut,  de  pro- 
curer à  sa  fille  un  galant  généreux,  le  rendez-vous 
en  marge  du  contrat,  qu'il  s'agisse  surtout  de  sau- 
ver une  situation  difficile,  de  réparer  la  faute  irré- 
parable, elle  intervient,  hardiment,  sûre"  de  son 
fait,  avec  l'expérience  que  lui  donnent  ses  chevrons 
de  campagne  au  service  de  Danger,  de  Maie 
Bouche  et  de  Paillardise.  Et  il  y  a  encore  la  cham- 
brière, prompte  à  toutes  les  manœuvres,  la  nourrice 
confidente  des  moins  avouables  secrets.  Il  y  a  le 
bataillon  serré  des  commères,  suprême  espoir  et 
suprême  pensée,  des  commères  fortes  en  gueule, 
point  bégueules,  —  ah!  ça,  non!  —  toujours  dis- 
posées à  encourager  leur  voisine  dans  ses  idées  de 
rébellion,  à  troubler  par  de  mauvais  rapports  la 
paix  précaire  du  ménage,  à  se  donner  en  domp- 
teuses,  en   harpies   que   nul   n'apprivoisa,   triom- 


AU  MOYEN  AGE  67 

phatrices  et  dominatrices  de  ce  pleutre,  de  ce 
couard  de  mari. 

Le  mari,  par  antithèse,  est  dépeint,  lui  aussi, 
d'une  façon  unilatérale  :  paisible,  indulgent,  naïf, 
bonasse,  bêta.  Il  y  a  là,  je  le  répète,  un  parti  pris 
évident.  L'auteur  ne  manque  pas  de  pénétration. 
Il  connaît  à  merveille  les  mille  et  une  ressources 
de  l'astuce  féminine.  Et  pour  n'en  citer  qu'un 
exemple,  les  péripéties  de  l'infidélité  sont  retra- 
cées de  main  de  maître. 

Ce  que  l'on  regrette  de  ne  pas  trouver  dans  les 
Quinze  Joyes,  c'est  la  nuance,  le  sens  des  pro- 
portions, la  mesure.  Notre  anonyme  charge,  il  «  en 
remet  ».  Lourde  rançon  d'un  sujet  comme  le  sien! 
Non,  le  monde  n'est  pas  fait  que  de  maris  débon- 
naires et  d'épouses  revêches.  Les  Quinze  Joyes  de 
Mariage  auraient  une  autre  valeur  humaine  si  à  la 
kyrielle  des  méchantes  femmes  s'opposait,  pour 
la  compléter,  la  série  des  hommes  mal  embouchés  : 
joueurs  de  dés,  coureurs  de  tavernes,  amateurs  de 
cervoise  et  de  fillettes  délurées,  qui,  tôt  sortis, 
rentrant  tard,  cassent  les  meubles,  vident  l'escar- 
celle, hument  le  piot,  sacrent,  menacent,  haussent 
le  poing,  et  servent  de  rudes  bourrades  et  de 
soufflets  bien  appliqués  celle  qui  attend  au  logis 
devant  la  soupe  froide  et  le  feu  presque  éteint. 

Aussi  bien,  et  sans  méconnaître  les  très  réelles 
qualités  psychologiques  d'une  satire  qui  a  le  grand 
mérite  de  substituer  à  l'idée  abstraite,  schématique 
de  «  mauvaise  femme  »  et  de  «  bon  mari  »  telle 
virago,  le  poing  sur  la  hanche  ou  les  yeux  au  ciel, 
qui  gronde,  marmonne,  gémit,  se  plaint,  regrette, 
accuse,  invoque,  supplie,  minaude,  pleurniche,  san- 


68  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

glote,  hulule,  se  déchire  les  paumes,  se  prend  aux 
cheveux,  se  tord  les  bras;  tel  preud'homme  au  poil 
gris,  que  nous  voyons  se  tourner  et  retourner  sous 
la  courtine,  s'inquiéter,  s'adoucir,  s'empresser,  sou- 
rire, essayer  en  vain  d'avaler  le  morceau  de  lard 
rance  ou  le  quignon  de  pain  dur,  songeur  en  ses 
pensers,  la  tête  entre  les  mains,  planter  le  couteau 
dans  la  miche,  sortir  au  jardin,  revenir,  trouver  à 
peine  la  force  de  lever  au  ciel  des  bras  rompus; 
sans  méconnaître,  disions-nous,  les  progrès  admi- 
rables que  marquent  ces  croquis  finement  esquissés 
sur  les  allégories  du  Roman  de  la  Rose,  Ma- 
theolus,  tustache  Deschamps,  les  fabliaux  eux- 
mêmes,  d'un  dessin  trop  linéaire,  d'une  observation 
trop  superficielle,  il  nous  paraît  cependant  que 
c'est,  avant  tout,  par  ses  qualités  d'écrivain  que 
l'auteur  des  Quinze  Joyes  mérite  de  survivre,  d'être 
lu,  d'être  goûté.  Le  scénario  a  des  erreurs  de  per- 
spective ;  la  mise  en  œuvre  est  de  tout  premiei 
ordre. 

*  *  * 

Ici,  je  demanderai  la  permission  d'ouvrir  devant 
le  lecteur  le  livre  cinq  fois  centenaire.  Je  citerai 
dans  le  texte  original.  Il  existe  des  Quinze  Joyes, 
dans  la  Collection  «  Poèmes  et  Récits  de  la  vieille 
France  »,  une  version  en  français  d'aujourd'hui. 
J'ai  toujours  protesté,  pour  ma  part,  contre  ces 
«  arrangements  »  qui  sont  autant  de  mutilations. 
Nous  devons  à  ceux-là  qui  nous  ont  précédé  le  res- 
pect —  maxima  reverentia  —  non  seulement  de 
leur  pensée,  mais  aussi  de  la  forme  dont  ils  ont 


AU  MOYEN  AGE  69 

voulu  la   revêtir.    Arrière,    les   Viollet-le-Duc    de 
l'édition! 

Voici  un  fragment  de  la  scène  nocturne  entre  le 
mari  et  la  femme  qui  veut  sa  robe  neuve  (Joie  I)  : 

Lors  regarde  lieu  et  temps  et  heure  de  parler  de 
la  matière  à  son  mary;  et  voulentiers  elles  devr oient 
parler  de  leurs  choses  especialles  là  où  leurs  mariz 
sont  plus  subjets  et  doivent  estre  plus  enclins  pour 
octrier  (accorder)  :  c'est  ou  lit...  Lors  commence 
et  dit  ainsi  la  Dame  :  «  Mon  amy,  lessez-moy,  car 
je  suis  à  grand  mal  aise.  —  M  amie,  dit-il,  et  de 
quoy?  —  Certes,  fait-elle,  je  le  doy  bien  estre,  mais 
je  ne  vous  en  diray  jà  rien,  car  vous  ne  faites 
compte  de  chose  que  je  vous  dye.  —  M'amiex 
fait-il,  dites-moy  pour  quoy  vous  me  dites  telles 
paroles?  —  Par  Dieu,  fait-elle,  sire,  il  n'est  jà 
mestier  (besoin)  que  je  vous  le  dye  :  car  c'est  une 
chose,  puis  que  je  la  vous  auroye  dite,  vous  n'en 
feriez  compte;  et  il  vous  sembler  oit  que  je  la  feisse 
pour  autre  chose.  —  Vraiment,  fait-il,  vous  me  le 
direz  ».  Lors  elle  dit  :  «  Puis  qu'il  vous  plest,  je 
le  vous  diray.  Mon  amy,  fait-elle,  vous  savez  que 
je  fuz  Vautre  jour  à  telle  feste,  où  vous  m'en- 
voiastes,  qui  ne  me  plaisoit  gueres...;  mais  quand 
je  fus  là,  je  croy  qu'il  n'y  avoit  femme,  tant  fust- 
elle  de  petit  estât,  qui  fust  si  mal  abillée  comme  je 
estoye.  Combien  que  je  ne  le  dy  pas  pour  moy 
louer;  mais,  Dieu  mercy!  je  suis  d'aussi  bon  lieu 
comme  dame,  damoiselle  ou  bourgeoise  qui  y  fust  : 
je  m'en  rapporte  à  ceulx  qui  scevent  les  lignes  (les 
généalogies).  Je  ne  le  dy  pas  pour  mon  estât,  car 
il  ne  m'en  chaut  comme  je  soye;  mais  je  en  ay 


70  LA  LITTERATURE   ANTIFEMINISTE 

honte  pour  l'amour  de  vous  et  de  mes  amis.  — 
Avoy!  dist-il,  m'amie^  quel  estât  avoient-elles  à  ceste 
{este?  —  Par  ma  foy,  fait-elle,  il  n'y  avoit  si  petite 
de  ï estât  dont  je  suis  qui  n'cust  robe  d'écarlate 
ou  de  Malignes,  ou  de  fin  vert,  fourée  de  bon  gris 
ou  de  menu  vair,  à  grands  manches,  et  chaperon 
à  l'avenant,  à  grant  cruche  (bec),  avecques  un 
tissu  de  soye  rouge;  ou  vert  traynant  jusques  à 
terre  et  tout  à  fait  à  la  nouvelle  guise.  Et  avoie 
encore  la  robe  de  mes  nopces,  laquelle  est  bien 
usée  et  bien  courte,  pour  ce  que  je  suis  creue 
(grandie)  depuis  qu'elle  fut  faite,  etc.  » 

Quel  naturel  dans  le  dialogue,  n'est-il  pas  vrai! 
La  femme  est  coquette.  C'est  son  moindre  défaut. 
Elle  est  rusée  surtout.  Elle  a  bien  choisi  son  heure. 
Elle  feint  d'être  lasse,  d'être  morne,  sans  courage. 
Le  mari  s'étonne.  Il  interroge.  Il  insiste.  Il  obtient 
à  grand-peine  fade  réponse.  A  la  dernière  fête  où 
elle  s'est  rendue,  —  car  elle  court  de  bal  en  pèle- 
rinage, de  noces  en  festins,  cependant  que  lui 
touche  les  bœufs,  répare  la  grange,  est  renvoyé 
du  clerc  au  bailli,  —  elle  était  la  plus  mal  «  tif- 
fée  ».  Et  comme  elle  décrit  en  détail  les  toilettes 
des  autres,  des  autres  qui  ne  la  valent  guère,  des 
autres  qu'elle  devait  mépriser!  Pour  elle,  elle  n'a 
plus  que  sa  robe  de  mariée,  qui  est  devenue  trop 
courte,  hélas!... 

Et  quand  le  mari  lui  rétorquera  les  lourdes 
charges  du  ménage,  elle  prend  pour  un  reproche 
personnel  cette  observation  sans  malice,  elle  tour- 
ne le  dos,  se  répand  en  jérémiades  hors  de  pro- 
pos :    Las!  que    n'a-t-elle    épousé    cet  autre!    ou 


AU  MOYEN  AGE  71 

celui-là!  Comme  elle  est  malheureuse!  Elle  vou- 
drait mourir!... 

Mais,  la  nuit  suivante,  la  promesse  une  fois  ar- 
rachée de  la  robe  nouvelle  qui  fera  pâlir  de  maie 
rage  toutes  les  amies,  quel  revirement!  Cette  robe, 
elle  ne  l'a  jamais  demandée,  elle  n'y  tient  plus, 
elle  n'y  tint  jamais!  Si  elle  sort,  c'est  uniquement 
pour  plaire  à  son  mari!  Elle-même  ne  désire  qu'une 
chose  :  garder  le  logis,  et,  parfois,  se  rendre  à 
l'église,  en  dévotion.  Et  bon  mari  d'être  «  aise  et 
mal  aise  ».  Mais  la  dame  :  «  aucune  fois  il  avient 
qu'elle  est  si  rusée  que  elle  cognoist  bien  son  fait, 
et  s'en  rit  tout  par  elle  soubz  les  draps  »... 

Jamais  ne  s'était  exprimé  avec  ce  réalisme 
direct,  un  accent  aussi  spontané,  l'illogisme  fémi- 
nin, déconcertant  dans  sa  fuyante  malice. 

Naturel!  C'est  le  mot  qui  revient  sans  cesse  sur 
les  lèvres.  Et  ce  mot  est  vite  dit.  Les  fabliaux  aussi 
étaient  naturels.  Ils  l'étaient  même  presque  trop. 
Comme  est  trop  naturelle  une  photographie, 
comme  était  trop  naturel  ce  dialogue  du  Théâtre 
Libre  où  l'auteur  avait  la  prétention  de  travailler 
au  microphone  et,  pour  mieux  apprendre  son  mé- 
tier, d'apprendre  la  sténo  Duployé.  Or  vous  n'ob- 
tiendrez pas  une  prose  d'art  en  reproduisant  le 
langage  coloré  des  poissardes  et  des  «  noiseux  ». 
Ce  qui  ajoute  aux  qualités  de  naturel  tout  le  pres- 
tige de  l'œuvre  composée,  ce  qui  empêche  ces 
historiettes  d'être  l'écho  trop  brutal  de  criailleries 
d'ailleurs   assez   vulgaires,    c'est  le    goût  et    c'est 


72  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

l'esprit.  L'auteur,  qui  a  tout  entendu,  a  eu  soin  de 
ne  pas  tout  retenir.  Il  arrange,  il  combine,  il  étof- 
fe, il  resserre,  il  taille,  il  invente  :  il  écrit. 

Et  ceci  est  très  significatif.  Le  moyen  âge  ignora 
trop  souvent  l'artifice  (mais  dans  artifice  il  y  a  le 
mot  art)  qui  consiste  à  déformer  la  réalité  pour 
donner  l'impression  du  réel.  Je  songe  aux  archi- 
tectes du  Parthénon,  renflant  vers  le  milieu  les 
colonnes,  les  lignes  horizontales,  inclinant  vers  le 
centre  les  lignes  verticales,  pour  duper  la  vue  et 
pour  l'enchanter,  lui  offrant  l'illusion  de  cylindres 
parfaits  et  de  droites  harmonieuses,  dans  le  paros 
pur,  sur  le  lumineux  éther. 


Mais  ce  serait  une  erreur  de  croire  que  les 
Quinze  Joyes  se  passent  uniquement  en  dialogues 
joliment  filés.  Il  y  a  des  récits,  des  descriptions. 
Et  l'on  retrouve,  dans  celles-ci  comme  dans  ceux- 
là,  les  mêmes  qualités,  'du  meilleur  aloi. 

Quelle  vivacité  donne  au  début  de  la  Joie  III  la 
répétition  du  mot  or\  «  Or  approche  le  temps  de 
l'enfantement;  or  convient  qu'il  ait  compères  et 
commères  a  l'ordonnance  de  la  dame.  Or  a  grant 
soussy  pour  quérir  ce  qu'il  faut  aux  commères  et 
nourrisses  et  matrones,  qui  y  seront  pour  garder 
la  dame  tant  comme  elle  couchera,  qui  beuvront 
de  vin  autant  comme  l'en  bouteroit  en  une  bote. 
Or  double  sa  paine;  or  se  voue  la  dame  en  sa  dou- 
leur en  plus  de  vingt  pèlerinages,  et  le  pouvre 
homs  aussi  la  voue  à  touz  les  saincts.  Or  viennent 
commères  de  toutes  pars;  or  convient  que  le  pau- 


AU  MOYEN  AGE  73 

vre  homme  face  tant  que  elles  soient  bienl  aises.  » 
Je  voudrais  donner  un  exemple  de  netteté  dans 
le  trait  du  dessin.  L'amant  regarde  celle  qu'il  con- 
voite, à  l'église.  «  //  advise  que  la  dame  demeure 
seullette  en  son  banc,  qui  dit  ses  heures,  et  est 
bien  tiffée  proprement,  et  se  contient  doulcement 
comme  une  imaige  ». 

Regarde    m'en    deux,    trois,    assises 

Sur  le  bas  du  ply  de  leurs  robes, 

En  ces  moustiers,  en  ces  églises... 

dira  plus  tard  François  Villon.  Le  joli  sujet  pour 
un  miniaturiste! 

Net,  vivant,  incisif,  volontiers  cruel,  le  style  des 
Quinze  Joyes  est  déjà  d'un  maître,  d'un  maître 
bien  français.  C'est  en  plein  tuf  gaulois  qu'il  plon- 
ge ses  racines.  Les  grands  prosateurs  ne  manie- 
ront pas  autrement  une  langue  analytique,  qui 
réprouve  toute  bavure,  et  dont  la  clarté  fait  le 
prix. 


J'ai  prêté  à  un  de  mes  amis,  un  «  bon  mari  »  de 
mes  amis,  les  Quinze  Joyes.  Et  sa  réflexion  naïve 
m'a  fort  diverti  :  «  Ainsi  donc,  constatait-il  avec 
une  sorte  d'effroi  comique,  les  femmes  du  XVe  siè- 
cle ne  différaient  pas  des  nôtres  !  »  Les  réserves 
faites  qu'il  faut  faire,  non!  les  méchantes  femmes 
d'alors  ne  différaient  nullement  des  méchantes 
femmes  d'aujourd'hui.  Et  c'est  la  leçon  de  l'his- 
toire littéraire  bien  comprise,  la  leçon  de  l'histoire 
que  des  esprits  orgueilleux  ou  bornés  voudraient 
reléguer  au  rang  des  légendes  dédorées. 


74  LA  LITTERATURE  ANTIFEMINISTE 

Encore  faut-il  bien  apprendre  l'histoire.  Vous 
fûtes,  Madame  qui  me  lisez,  la  première  à  cette 
composition  où  l'on  exigeait  de  vous  dates  pré- 
cises, l'énumération  exacte  des  batailles,  les  ar- 
ticles —  dans  l'ordre  —  d'un  traité.  Et  vous, 
Monsieur,  qui  récitiez  par  cœur  la  liste  des  rois  de 
France  et  des  rois  d'Angleterre  pendant  la  guerre 
de  Cent  Ans,  que  savez-vous  du  moyen  âge,  du 
vrai,  du  moyen  âge  des  chaumières,  des  villages  en 
torchis  qui  se  mirent  au  ruisseau  clair,  des  champs 
de  blé,  des  forêts  où  l'on  chasse  le  «  texon  »  (blai- 
reau), des  petites  gens,  du  menu  peuple?  Vous 
voyez  des  armées  qui  s'ébranlent,  des  chevaliers 
casqués  ou  en  panache,  des  provinces  qui  chan- 
gent de  maître,  des  papes,  des  ambassadeurs,  des 
rois  :  les  majuscules.  Mais  —  on  l'a  dit  avant  moi 
—  un  livre  n'est  pas  fait  uniquement  de  majus- 
cules. 

Les  minuscules,  les  voici  :  petits  bourgeois, 
petits  marchands,  métayers,  artisans  et  ladres, 
ceux  qui  s'asseyent  à  la  taverne  autour  d'un  pot  de 
vin  clairet;  le  curé  dans  son  presbytère;  les  moi- 
nes, noirs  ou  blancs,  sur  la  route;  les  femmes, 
avec  leur  chaperon,  leur  caquet,  griffes  et  ongles, 
bon  bec  surtout.  Le  roulier  siffle  derrière  son  char. 
Le  laboureur  touche  ses  bœufs.  Les  lavandières 
battent  le  linge  au  ru,  le  mari  —  quelquefois. 
Auberée  fait  le  guet,  ridée  entremetteuse.  Un  ga- 
lant longe  les  murs.  Frère  Lubin  suppute,  en  égre- 
nant son  chapelet  de  Saint-Claude,  la  grosseur  de 
la  dinde  et  la  sottise  du  dindon...  N'est-ce  pas  que 
nous  n'avons  pas  changé  ?  Cinq  siècles  à  peine 
nous  séparent.  Cinq  siècles    :  quinze  générations. 


AU  MOYEN  AGE  75 

Et  quand  nous  aurons  fait  la  part  à  la  satire, 
à  l'animosité,  à  cette  misogynie  dont  j'ai  dit  —  et 
je  le  répète  une  fois  encore  —  qu'elle  m'apparaît 
excessive  et  condamnable,  nous  conclurons  qu'il 
valait  bien  la  peine  d'ouvrir,  en  même  temps  que 
ces  vieux  livres  où  gronde  la  colère  de  Samson, 
une  fenêtre,  une  fenêtre  large  et  curieuse  sur  la 
vie, 

La  vie,  unique  bien   et  part  de  toute  chose, 

la  vie  sans  qui  l'histoire  serait  une  nécropole,  les 
érudits  des  fossoyeurs,  et  la  vulgarisation  litté- 
raire une  entreprise  de  pompes  funèbres. 


LES  «MIRACLES  DE  NOTRE-DAME» 

DANS 

LA  LITTERATURE  MEDIEVALE 

Il  y  a  quelques  années  déjà,  les  «  Théophi- 
liens  »,  troupe  jeune  et  pleine  d'allant,  venaient 
représenter,  dans  nos  quatre  villes  universitaires, 
le  premier  miracle  de  Notre-Dame,  ce  Miracle  de 
Théophile  dont  la  spontanéité  est  encore  capable 
d'arracher  des  larmes  de  ferveur  ou  de  repentance 
au  public  blasé  du  siècle  XX. 

Celles  ou  ceux  qui  ont  eu  la  bonne  fortune  d'as- 
sister à  ce  drame  religieux  n'ont  pas  oublié  le 
décor,  la  musique,  le  jeu  des  personnages.  A  gau- 
che, le  Paradis,  bleu  et  or,  où  trônent  dans  la 
gloire  Dieu  le  Père  et  la  Vierge  Marie.  A  droite, 
l'Enfer  tout  béant,  l'Enfer  qui  est  une  gueule  rouge 
et  d'où  bondiront,  au  roulement  de  la  batterie,  les 
diables  et  Satan  lui-même.  La  chapelle,  le  palais 
de  l'évêque,  la  maison  du  clerc  Théophile,  la  mai- 
son du  Juif  Salatin  sont  peintes  sur  le  fond  de  la 
scène,  conformément  à  cette  symbolique  des  cou- 
leurs dont  le  moyen  âge  a  fait  sa  loi.  Et  les  cos- 
tumes des  acteurs  s'inspirent,  à  leur  tour,  du 
tympan  des  cathédrales  et  des  miniatures  au  vélin 
des  manuscrits.  La  psallette,  sur  le  proscenium, 
entonne  les  motets  liturgiques  et,  pour  couronner 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  77 

la  victoire  de  Notre-Dame,  le  Te  Deum  sonnant  de 
toutes  les  allégresses.  Et  les  vers  bien  chantants 
du  bon  poète  Rutebeuf  disent  au  peuple  chrétien 
que  Marie  est  médiatrice  de  tous  pécheurs,  et  qu'il 
n'est  faute  si  horrible  qu'elle  ne  puisse  effacer  par 
son  intercession  très  douce. 

*  *  * 

Le  Miracle  de  Théophile,  qui  doit  avoir  été  con- 
çu entre  les  années  1260  et  1270,  n'est  que  le  pre- 
mier en  date  de  toute  une  série  d'autres  miracles 
—  les  Miracles  de  Notre-Dame  —  qui  vont 
s'épanouir  pendant  tout  le  XIVe  siècle. 

Mais  il  faut  avouer  que  les  spécialistes  du  théâ- 
tre religieux  au  moyen  âge  ont  dédaigné,  quasi 
outrageusement,  ee  côté  si  vivant,  si  caractéristique 
aussi,  de  la  scène  française.  Les  Mystères  les  ont 
séduits,  avec  leur  déploiement  de  foules,  les  repré- 
sentations qui  duraient  plusieurs  jours,  les  vers 
par  dizaines  de  mille.  Ou  bien,  ils  se  sont  penchés 
sur  les  tréteaux  où  s'esclaffait,  à  gorge  déployée, 
à  ventre  secoué,  la  grosse  gaîté  gauloise.  Du  Jeu 
de  Robin  et  de  Marion,  dont  les  pastours  sont  sans 
courtoisie,  ils  sont  allés  jusqu'à  la  Farce  de  Maître 
Pathelin,  où  Thibault  l'Agnelet  bêle  stupidement. 
Les  Miracles  de  Notre-Dame  tiennent  dans  les 
manuels  d'histoire  littéraire  et  dans  les  monogra- 
phies savantes  une  place  à  peine  congrue.  Et  ce- 
pendant, j'y  insiste,  nulle  manifestation  de  théâtre 
ne  révèle  avec  plus  de  vérité  le  sentiment  religieux 
de  notre  moyen  âge  chrétien. 

Car  les  Mystères,   sortis   de  l'église,   n'ont  pas 


78  LES  «  MIRACLES  DE  NOTRE-DAME  > 

suivi  leur  destin  en  France  seulement.  L'Angleterre 
les  a  connus,  les  a  goûtés.  Et  les  York  Plays  du 
XIVe  siècle  ne  se  distinguent  pas  tellement  des 
représentations  que  donnent,  à  la  même  époque, 
les  Confrères  de  la  Charité,  de  Rouen,  ou  les  Con- 
frères de  la  Passion  et  Résurrection  Notre-Sei- 
gneur,  de  Paris.  Quant  au  théâtre  comique,  il  obéit, 
en  France  comme  partout,  à  ce  besoin  de  divertis- 
sements bouffons  qui  travaille  obscurément  le 
public  assemblé. 

Seuls,  les  Miracles  de  Notre-Dame  font  éclore, 
au  jardin  des  lettres  médiévales,  des  fleurs  à  la 
fois  blanches  comme  des  lis  et  précieuses  comme 
des  étoiles.  La  vénération  dont  témoignent  à  l'é- 
gard de  Marie  les  auteurs  ingénus  et  le  peuple 
plein  de  foi  est  caractéristique  —  vraiment  — 
d'une  mentalité  religieuse  où  la  crainte  le  cède  à 
l'espérance.  Villon,  le  pauvre  Villon  a  traduit  en 
des  vers  émouvants  cette  religion  de  l'amour.  Dans 
la  bouche  de  sa  vieille  maman,  la  pauvresse  des 
Célestins  qui  ne  sait  ni  la  lettre  du  livre  ni  l'ensei- 
gnement des  doctes,  le  poète  maudit  a  mis  cetti 
prière  à  Notre-Dame  : 

Dame  du   ciel,  régente  terrienne, 
Emperière    des    infernaux    palus, 
Recevez-moi,  votre  ftumble  chrétienne,   ' 
Que  [comprise  sois   entre  vos  élus; 
Ce  nonobstant  qu'oncques  \rien  ne  valus. 
Les  biens  de  vous,  ma  dame  et  jna  maîtresse, 
Sont  trop  plus  grands  que  ne  *suis  pécheresse, 
Sans  lesquels  biens  âme  *ne  peut  mérir 
N'avoir   les  deux,  je  n'en,  suis  jongleresse  : 
En  cette  foi  je  veux  vivre  et  mourir. 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  79 

A  votre  Fils  dites  Que  je  suis  sienne; 
Que  de  lui  soient  pies  péchés  absolus. 
Pardonnez-moi   comme   à   F  Egyptienne 
Ou  comme  il  fit  ]au  clerc  Théophilus, 
Lequel  par  vous  fut  quitte  et  absolus, 
■Combien  qu'il  eût  au  diable  fait  promesse. 
Préservez-moi  que  point  je  ne  face  ce, 
Vierge  portant  sans  rompure   encourir 
Le  Sacrement  qu'on  célèbre  à  la  messe  : 
En  cette  foi  je  veux  vivre  et  mourir. 

Femme  je  suis  povrette  et  ancienne, 
Qui    rien    ne    sçay,   <oncques   lettres  \ne    lus. 
Au  moustier  vois,  dont  suis  paroissienne, 
Paradis  peint  où  sont  harpes  et  luths, 
Et  un  enfer  où  damnés  sont  boullus  : 
L'un    me    fait   peur,    Vautre    joie    et    fiesse. 
La  joie  /avoir   fais-moi,  haute   Déesse, 
A   qui  pécheurs  doivent  tous  recourir, 
Comblés  de  foi,  sans  feinte  ni  paresse  : 
En  cette  foi  je  veux  vivre  et  mourir. 

ENVOI 

Vous    portâtes,    Vierge,    digne    Princesse, 
Jésus  régnant,  quî{  n'a  ni  fin  ni  cesse. 
Le    Tout-Puissant,    prenant    notre    faiblesse, 
Laissa   les   deux   et    nous   vint   secourir, 

Offrit  à  mort  sa  très  claire  jeunesse; 
Notre  Seigneur  fel  est,  tel  le  confesse  : 
En  cette  foi  je  veux  vivre  et  mourir. 

Pour  ces  vers  admirables  où  passe  tout  le  fris- 
son de  l'angoisse  chrétienne,  où  frémit  toute  la 
piété  de  l'amour  filial,  pour  cet  appel  désespéré  et 
débordant  d'une  pathétique  espérance  à  Marie, 
Reine  des  pécheurs,  il  sera  beaucoup  pardonné 
au  Villon  tire-laine,  au  Villon  meurtrier,  au  Villon 


80  LES  «  MIRACLES  DE  NOTRE-DAME  » 

banni  de  liesse  et  de  toute  bonne  compagnie.  Sur 
ce  Testament  facétieux  et  cynique,  les  taches  de 
boue,  les  éclaboussures  de  stupre  sont  légion. 
Mais  il  y  a,  par  la  vertu  d'une  ballade  à  la  Vierge, 
l'or  des  nimbes  et  le  bleu  du  manteau  royal,  des 
blancheurs  d'ailes,  des  puretés  d'anges... 

*   *  * 

Ce  n'est  pas  ici  mon  propos  de  retracer  l'his- 
toire de  la  dévotion  à  Marie.  11  me  suffira  de  rap- 
peler que  le  culte  mariai  est  pratiqué  dans  l'Eglise 
depuis  les  premiers  âges.  Au  IVe  siècle,  le  De 
morte  Mariae  déclare  en  termes  formels  :  «  Ceux 
qui  invoquent  votre  nom  ne  seront  point  déçus  ». 
Et  les  décisions  du  concile  d'Ephèse  renforceront 
encore  ce  culte  de  dulie. 

Mais  c'est  saint  Bernard,  le  grand  mystique  cis- 
tercien, qui  se  fera,  dans  l'Eglise  d'Occident,  le 
véritable  champion  de  la  Mère  de  Dieu.  Les  écrits 
de  saint  Bernard  rayonnent  dans  l'Europe  entière. 
Et  le  monde  catholique  a  désormais  sur  les  lèvres 
les  plus  belles  invocations,  les  proses  les  plus  fer- 
ventes, les  plus  ardentes,  les  plus  poétiques.  Si 
poétiques,  d'ailleurs,  qu'on  s'est  demandé  s'il  ne 
fallait  pas  chercher  quelque  rapport  —  rapport  de 
dépendance  ou  de  filiation  —  entre  les  troubadours 
du  Limousin  et  les  mystiques  de  Cîteaux.  M.  Etien- 
ne Gilson,  le  savant  professeur  au  Collège  de 
France,  s  est  occupé  récemment  de  ce  problème 
fort  curieux;  et  il  est  arrivé  à  cette  conclusion  — 
négative  —  que  le  code  de  l'amour  courtois  impose 
à  ses  fidèles  une  sorte  de  «  refoulement  »,  tandis 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  81 

que  le  Cistercien  ne  s'arrête  jamais  dans  l'élan 
total,  spontané,  qui  l'emporte  vers  son  Dieu  ou 
vers  la  Très  Sainte  Vierge  Marie. 

Il  est  assez  intéressant  de  noter,  d'ailleurs,  que 
les  poèmes  d'un  Guido  Guinizelli,  héritier  dans 
l'Italie  du  XIIIe  siècle  de  la  lyrique  provençale, 
finissent  par  identifier  la  Madonna,  la  femme 
aimée,  à  cette  Madone  de  toute  perfection  qui 
siège  à  la  droite  de  Dieu  son  Fils. 

La  France  du  XIIIe  siècle,  en  tout  cas,  est  la 
France  vouée  à  Marie.  C'est  le  siècle  des  cathé- 
drales. Et  la  cathédrale  s'appellera  presque  tou- 
jours «  Notre-Dame  ».  Aux  fils  de  saint  Bernard 
se  sont  joints  les  fils  de  saint  Dominique.  Ils 
donnent  au  monde  chrétien  le  secret  du  rosaire. 
Toute  une  littérature  s'épanouit,  comme  s'épa- 
nouissent les  roses  spirituelles  et  les  grâces  de 
dévotion.  La  Légende  dorée  est  devenue,  en  Fran- 
ce, la  Légende  mariale. 

Les  contes  dévots  se  multiplient  à  plaisir. 
Comme  le  nom  l'indique,  ils  sont  narrés  dans  un 
but  d'édification  religieuse.  Inventés  par  les  clercs, 
qui  leur  prêtent  une  forme  latine,  ils  passent  dans 
le  grand  public  par  le  trucheman  des  versions 
orales  en  langue  vulgaire.  Qui  n'a  entendu  racon- 
ter la  touchante  histoire  du  chevalier  au  barrisel? 
Le  moyen  âge  se  la  répétait  avec  délices.  Car  il 
était  prouvé  qu'une  seule  larme  de  repentir  suffit 
à  laver  le  pécheur  des  souillures  les  plus  affreuses, 
à  condition  que  cette  larme  fût  versée  dans  le  gi- 
ron très  accueillant  de  la  Reine  des  miséricordes. 

Mais  est-il  permis  de  donner  à  ces  contes  mo- 
raux le  nom  de  «  miracles  »? 


82  LES  «  MIRACLES  DE  NOTRE-DAME  » 

*    *    * 

Dans  un  sens  large,  oui,  certainement. 

Voici  en  quels  termes  un  hagiographe  éminent 
définit  l'œuvre  littéraire  que  l'on  nomme  «  mi- 
racle »  :  «  Au  moyen  âge,  le  miracle  est  un  petit 
récit  en  prose  ou  en  vers  qui  nous  représente  la 
Sainte  Vierge  secourant  l'homme,  en  récompense 
de  l'affection  qu'il  lui  porte  ».  A  prendre  cette  dé- 
finition au  pied  de  la  lettre,  il  faudrait  donc  ranger 
dans  les  Miracles  de  Notre-Dame  toute  la  littéra- 
ture —  prose  ou  vers  —  qui  se  rattache  plus  ou 
moins  directement  au  culte  mariai.  Et  l'on  pourrait 
presque  parler  d'un  «  miracle  »  à  propos  de  la 
ballade  de  François  Villon. 

Je  protesterais  volontiers  contre  cet  élargis- 
sement de  sens.  Pour  moi,  il  n'y  a  pas  miracle  s'il 
n'y  a  pas  représentation  scénique.  En  d'autres 
termes,  ce  qui  caractérise  le  genre  créé  par  Rute- 
beuf,  c'est  l'élément  dramatique.  N'allons  pas  con- 
fondre un  récit  et  une  pièce  de  théâtre.  Sans  doute, 
le  théâtre  pourra  chercher  son  inspiration,  ses 
sujets  dans  la  littérature  mariale  qui  fleurit  tout 
autour  de  lui.  Sans  doute  aussi,  il  n'y  a  pas  de 
divergence  notable  entre  l'esprit  du  conte  dévot  et 
l'esprit  du  miracle  de  Notre-Dame  :  d'un  côté 
comme  de  l'autre,  nous  avons  affaire  à  la  Média- 
trice suprême,  à  Celle  qui  dispute  au  Malin  les 
moins  recommandables  des  pécheurs.  Mais  il  faut 
avouer  que,  sous  peine  d'introduire  dans  nos  clas- 
sements par  genres  un  élément  de  confusion,  il  est 
préférable  de  distinguer  de  la  littérature  narrative 
la  littérature  dramatique. 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  83 

Cette  littérature  dramatique  des  Miracles  de 
Noire-Dame  est  surtout  représentée  au  XIVe  siècle. 
Rutebeuf  et  son  Théophile  ont  agi  à  la  façon  de 
précurseurs  assez  éloignés. 

Il  arrive  que  le  hasard  d'une  découverte  de  bi- 
bliothèque ressuscite  à  nos  yeux  la  physionomie  de 
toute  une  époque.  Mais  il  a  dû  arriver,  bien  plus 
souvent,  que  les  incendies,  les  pertes,  les  négligen- 
ces ou  les  larcins  aient  ruiné  pour  jamais  le  témoi- 
gnage des  vieux  papiers,  la  leçon  des  livres. 

Sur  les  Miracles  de  Notre-Dame  nous  sommes 
heureusement  documentés  grâce  à  un  précieux 
codex  de  la  Bibliothèque  Nationale  :  le  manuscrit 
Cangé.  Il  nous  a  sauvé,  en  unicum,  du  XIVe  siècle 
français  toute  une  collection  de  quarante  miracles. 
Supposez  que  le  manuscrit  Cangé  ne  soit  pas  par- 
venu jusou'à  nous  :  nous  ne  connaîtrions  que  deux 
spécimens  —  deux  seulement!  —  d'une  littérature 
dramatique  et  religieuse  qui  dut  bénéficier  cepen- 
dant d'une  vogue  très  générale. 

Et  si  j'insiste  sur  ce  point  d'histoire  littéraire, 
c'est  pour  faire  toucher  du  doigt  la  précarité  de 
nos  informations  en  ce  qui  concerne  la  période 
médiévale.  J'ai  lu,  quelque  part,  le  trait  suivant, 
qui  m'a  beaucoup  impressionné.  Lorsque  François 
d'Assise,  le  doux  Jongleur  de  Dieu,  eut  résolu  de 
prêcher  par  toute  l'Italie  l'évangile  de  la  charité  et 
l'amour  des  créatures,  il  envoya  ses  disciples  — 
les  poverelli  —  sur  les  routes  qui  partent  d'Ombrie 
vers  la  Toscane,  les  Marches  ou  la  plaine  du  Pô. 
Or,  nous   disent  les   témoignages   contemporains, 


84  LES  «  MIRACLES  "DE  NOTRE-DAME  » 

chacun  des  nouveaux  disciples  devait  s'engager  à 
recopier  douze  fois  la  règle  franciscaine,  ce  code 
de  l'humilité.  Il  est  donc  à  peu  près  certain  que 
les  exemplaires  de  cette  règle  se  sont  multipliés 
par  milliers.  Et,  d'autre  part,  il  est  non  moins 
évident  que,  vu  leur  caractère,  ces  documents 
pieux. auront  été  l'objet  de  la  sollicitude  des  frati. 
Nous  serions  ainsi  fondés  à  croire  qu'il  existe 
encore  aujourd'hui,  de  par  l'Italie,  de  nombreux 
exemplaires  de  la  règle  de  saint  François,  exem- 
plaires manuscrits  datant  du  XIIIe  siècle.  Il  n'en 
est  rien.  C'est  à  peine  si  l'on  en  a  retrouvé  une 
demi-douzaine.  Ce  qui  nous  met  en  défiance  à 
l'égard  de  la  tradition  manuscrite  de  la  littérature 
médiévale. 

Pour  en  revenir  aux  Miracles  de  Notre-Dame, 
le  fait  que  le  codex  Cangé  nous  en  a  conservé 
quarante  sur  quarante-deux  est  plus  réconfortant 
que  significatif.  Je  veux  dire  par  là  que  nous  ne 
pouvons  tirer  aucune  conclusion  touchant  la  dif- 
fusion de  ce  théâtre  religieux.  Tout  ce  que  l'on 
est  en  droit  d'inférer,  c'est  que  les  quarante  mi- 
racles sont  dus  à  plusieurs  auteurs  et  qu'ils 
s'échelonnent  sur  la  seconde  moitié  du  XIVe  siè- 
cle. Et  il  est  aussi  permis  de  croire,  sur  la  foi 
de  certaines  mentions  qui  font  allusion  à  un 
«  couronnement  »,  que  ces  miracles  étaient  des- 
tinés à  rehausser  l'assemblée  d'une  confrérie  — 
ou  Puy  —  dont  les  membres  se  réunissaient  pour 
honorer  la  Vierge  et  qui  avait  son  siège  à  Paris. 

*  *  * 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  85 

On  a  dit  beaucoup  de  mal  de  ces  miracles.  Au 
point  de  vue  littéraire,  s'entend.  Pour  la  plupart 
des  commentateurs  (qui,  on  me  permettra  bien 
de  poser  ce  point  d'interrogation,  n'ont  vraisem- 
blablement pas  lu  le  recueil  Cangé),  il  s'agirait 
de  scènes  décousues,  sans  originalité,  sans  inspi- 
ration; le  style  serait  plat,  les  sentiments  rudi- 
mentaires;  et  l'intention  artistique  ne  se  décèlerait 
guère  que  dans  les  rondels,  motets  ou  chansons 
qui  accompagnent  le  plus  souvent  l'apparition  de 
la  Vierge  entourée  de   son  cortège  d'angelots. 

Reprenons,  l'un  après  l'autre,  chacun  de  ces 
griefs. 

Et,  tout  d'abord,  il  est  assez  vain  de  parler  d'o- 
riginalité à  propos  des  Miracles  de  Notre-Dame. 
J'ai  protesté  tout  à  l'heure  contre  une  confusion 
des  genres  qui  tendrait  à  mettre  sur  le  même  pied 
la  littérature  narrative  des  contes  et  légendes  et 
la  littérature  destinée  à  la  représentation  publi- 
que. Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  tout  le  cycle 
mariai  roule  autour  d'un  thème  d'inspiration  que 
nous  aurons  caractérisé  en  deux  mots  :  Auxilium 
peccatorum.  Le  moyen  âge  s'appuie  sur  cette 
idée-force  que  la  dévotion  à  la  Vierge  est  une 
arme  qui  ne  s'émousse  jamais.  Il  semble,  au  con- 
traire, que  plus  grande  soit  l'offense,  plus  promp- 
te et  plus  diligente  soit  la  Mère  de  Dieu  dans  son 
intercession.  Les  Juifs,  les  nonnes  coupables,  les 
empoisonneuses,  les  larrons  de  corde,  tous  seront 
sauvés  du  «  AAaufait  »,  parce  qu'ils  n'ont  pas  ou- 
blié, au  sein  des  pires  débauches,  la  pratique  du 
chapelet,  de  la  prière  matinale,  voire  d'une  simple 
invocation   jaculatoire. 


86  LES  «  MIRACLES  DE  NOTRE-DAME  » 

Or  il  est  trop  évident  que  nous  n'avons  pas 
attendu  le  XIVe  siècle  pour  rencontrer  les  appli- 
cations littéraires,  si  l'on  peut  dire,  d'un  thème 
aussi  universellement  admis  par  la  conscience 
chrétienne.  Ce  serait  le  lieu  de  remonter  à  Gautier 
de  Coincy.  Antérieur  à  Rutebeuf,  Gautier  a  passé 
la  plus  grande  partie  de  sa  vie  monastique  dans 
les  maisons  bénédictines  du  Soissonnais.  Il  fut 
prieur  de  Saint-Médard.  Quand  il  mourut,  quand 
ses  frères  l'enterrèrent  parmi  les  psaumes,  der- 
rière le  chœur  de  l'église  abbatiale,  Gautier  lais- 
sait la  réputation  d'un  dogmatiste  intransigeant, 
d'un  censeur  sans  indulgence  pour  l'humaine  fai- 
blesse. Et  pourtant,  c'est  ce  moine  rigide  sous  le 
froc  et  dans  sa  foi  qui  trouva,  pour  dire  la  bonté 
de  Marie,  des  accents  émus,  des  rimes  fraîches. 
Ses  Miracles  de  la  Sainte  Vierge  (des  miracles 
qui  n'ont  rien  de  scénique)  ont  été  terminés  vers 
1220.  Et  il  en  est  de  si  jolis,  parmi  les  quatre- 
vingts  qui  forment  la  guirlande!  Et  le  plus  joli,  le 
plus  ingénu  de  tous,  c'est  peut-être  bien  celui  du 
pauvre  moine  qui  n'en  savait  pas  plus  long  que  les 
gros  grains  de  son  patenôtre.  Pareil  au  Frère 
Gaucher  qui  poussait  ses  vaches  entre  les  arceaux 
du  cloître,  le  moine  de  Gautier  de  Coincy  avait  le 
cœur  tout  .plein  de  dévotion,  mais  l'esprit  aussi 
fin  qu'une  dague  de  plomb.  Au  bout  de  longs 
efforts  et  par  méritoire  patience,  il  avait  réussi  à 
composer,  pour  la  Bonne  Dame  du  Ciel,  une  sorte 
d'office  qui  était  fait  de  cinq  psaumes  :  et  les  ini- 
tiales de  chaque  psaume  formaient  toutes  ensem- 
ble le  nom  de  «  Marie  ».  A  sa  mort,  nous  dit  Gau- 
tier, 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  87 

Or  trouvées  furent  encloses 
En  sa  bouche  cinq  fresches  roses, 
Cleres,   vermeilles    et  feuillues 
Com  se  fussent  lors  droit  cueillues. 

On  pourrait  aussi  évoquer  le  conte  émouvant  du 
Tombeur  de  Notre-Dame,  qui  n'est  pas  de  Gau- 
tier de  Coincy,  mais  dont  l'inspiration  naïve  re- 
joint les  plus  heureuses  trouvailles  du  Bénédictin 
du  Soissonnais. 

J'en  ai  dit  assez  pour  marquer  que  l'originalité 
n'a  rien  à  voir  dans  l'appréciation  que  nous  portons 
sur  les  miracles  dramatiques  du  XIVe  siècle.  Dès 
lors  qu'ils  s'engageaient  à  développer  le  culte  ma- 
riai, les  auteurs  acceptaient  les  données  de  la 
tradition.  Cela  n'a  rien  d'imprévu.  La  Vierge  est 
la  dea  ex  machina.  A  la  scène  comme  dans  le 
conte,  c'est  à  elle  qu'il  appartient  de  provoquer  le 
dénouement,  de  clore  le  drame. 

*  *  * 

Mais  si  Marie  est  le  personnage  essentiel,  il 
s'en  faut  qu'elle  joue  le  rôle  principal.  Les  spec- 
tateurs du  Miracle  de  Théophile  ne  me  contredi- 
ront pas  :  c'est  à  peine  si  la  Vierge  intervient, 
chez  Rutebeuf.  Muette  et  hiératique,  elle  assiste, 
du  haut  du  ciel  bleu,  aux  cruels  débats  de  cons- 
cience qui  tenaillent  le  clerc  en  proie  au  Malin  et 
à  toutes  les  convoitises  de  l'or.  Quand  elle  descen- 
dra de  son  trône  pour  répondre  à  la  prière  de 
Théophile,  elle  se  bornera  à  prononcer  quelques 
mots  dont  la  sécheresse  même  n'est  pas  sans  nous 


88  LES  «  MIRACLES 1DE  NOTRE-DAME  » 

décevoir.  Et  elle  engagera,  tout  de  suite  après  le 
vers  fameux  : 

Et  je  te  foulerai  la  panse, 

un  bref  combat  avec  Satan,  combat  au  cours  du- 
quel elle  se  servira  de  sa  grande  croix  en  guise  de 
lance,  comme  dans  le  croisillon  nord  de  Notre- 
Dame  de  Paris.  C'est  quasiment  un  rôle  muet  : 
la  Vierge  règne,  elle  ne  parle  pas. 

Il  en  va  tout  autrement  de  Théophile.  En  vé- 
rité, les  vrais  héros  des  Miracles  de  Notre-Dame 
sont  les  pécheurs  ou  pécheresses  qui  obtiennent, 
au  dénouement,  l'intercession  triomphante  de, 
Marie.  Et  ceci  m'amène  à  dire  un  mot  de  l'inspi- 
ration de  ces  drames  religieux  du  XIVe. 

On  s'est  scandalisé  des  exagérations,  des 
«  exaspérations  de  folie  mystique  »  (le  mot  est  de 
Lanson)  où  se  seraient  laissé  entraîner  les  pieux 
auteurs  du  recueil  Cangé.  Comme  il  arrive  d'ordi- 
naire, les  plus  agnostiques  se  découvrent  soudain 
les  défenseurs  les  plus  vigilants  de  l'orthodoxie 
catholique.  Et  c'est  le  même  Lanson  qui  parle  des 
«  incroyables  excès  d'absurdité  »,  de  «  la  grossiè- 
reté, voire  de  l'immoralité  des  formes  où  se  dégra- 
dait la  noblesse  essentielle  du  culte  de  la  Vierge  »  ! 

Ne  soyons  pas,  de  grâce,  plus  catholiques  que 
ces  hommes  du  moyen  âge  pour  qui  la  piété,  piété 
forte  et  naïve,  était  une  réalité  vivante.  En  ce 
temps-là,  on  savait  dire  le  mot  et  faire  la  chose; 
mais  on  savait  aussi  transporter  sur  le  théâtre 
des  combats  spirituels  toute  la  figuration,  qui 
n'était  plus  seulement  symbolique,  de  Dieu  et  des 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  89 

Anges,  de  la  Vierge  et  des  Saints  du  Paradis  coa- 
lisés, pour  la  protection  des  fils  d'Adam,  contre 
les  légions  infernales.  Dès  lors,  et  si  nous  admet- 
tons que,  dans  cette  lutte  qui  oppose  la  grande 
croix  de  Notre-Dame  aux  maléfices  de  Satan,  la 
victoire  sera  d'autant  plus  décisive,  plus  con- 
cluante, que  l'ennemi  aura  pris  ses  avantages  sur 
le  pécheur,  il  faut  admettre  du  même  coup  que 
l'argumentation  a  fortiori  est  aussi  le  moyen 
d'édification  le  plus  sûr.  En  présentant  les  victi- 
mes de  Satan  sous  les  traits  les  plus  nous,  en 
empruntant  les  couleurs  du  fabliau  pour  peindre 
les  ravages  de  la  chair  et  les  prestiges  de  l'or,  les 
auteurs  de  miracles  n'avaient  pas  d'autre  but  que 
de  faire  éclater,  par  contraste,  la  toute-puissance 
de  Marie. 

Des  quarante  miracles  dont  nous  avons  parlé  tout 
à  l'heure,  il  en  est  un  surtout  qui  a  le  don  d'exci- 
ter la  vertueuse  indignation  des  censeurs  laïques  : 
c'est  le  Miracle  de  la  femme  que  Notre-Dame 
garda  d'être  arse  (d'être  brûlée).  Il  y  est  question 
d'une  bourgeoise  qui,  soupçonnée  à  tort  de  nour- 
rir pour  son  gendre  une  passion  coupable,  ne  voit 
d'autre  remède  à  son  triste  cas  que  de  faire  étouf- 
fer le  malheureux.  Elle  est  convaincue  de  ce 
meurtre,  traduite  devant  les  juges,  condamnée 
au  supplice  du  feu.  Or  la  Vierge  l'arrachera  aux 
flammes,  en  considération  d'un  sentiment  de  dé- 
votion qui  fait  regretter  à  la  prisonnière  de  ne 
pouvoir  se  rendre  à  l'église  le  jour  de  la  Purifica- 
tion. Comme  le  dramaturge  a  imaginé  que  Dieu 
lui-même  intervenait  pour  donner  à  la  servante  de 
sa    Très    Sainte    Mère   le    réconfort  d'une  messe, 


90  LES  «  MIRACLES  DE  NOTRE-DAME  » 

comme  la  meurtrière  sauvée  du  bûcher  finira  ses 
jours  dans  un  couvent  de  nonnains,  on  a  crié  à  la 
parodie  bouffonne,  à  la  farce  de  village. 

Encore  une  fois,  il  ne  nous  est  pas  loisible  de 
juger  les  Miracles  de  Notre-Dame  à  travers  les 
lunettes  sans  indulgence  de  notre  goût  moderne 
et  d'une  sensibilité  réfractaire  à  l'anthropomor- 
phisme. L'idée  mère  de  toute  cette  littérature  ma- 
riale  est  une  idée  de  consolation.  Loin  de  la 
morale  plus  austère  —  plus  rigide,  du  moins  — 
des  fils  de  saint  Dominique,  nous  sommes  tout 
près  des  fils  de  François  d'Assise.  D'autre  part,  le 
moyen  âge  se  faisait  volontiers  de  la  Vierge  et 
des  saints  une  conception  humaine.  Le  ciel  des- 
cendait sur  la  terre.  Et  il  faut  avouer  que  la  mise 
en  scène  des  Mystères  et  des  Miracles  facilitait 
singulièrement  cette  transposition.  On  le  voit  bien 
dans  la  légende  de  la  Sacristine,  une  des  plus  fa- 
meuses du  moyen  âge  chrétien  et  dont  M.  Robert 
Guiette  a  recensé  plus  de  cinquante  versions  (la- 
tines, françaises,  italiennes,  néerlandaises,  germa- 
niques, orientales)  antérieures  à  l'époque 
moderne.  Marie  n'hésite  pas  un  instant  à  prendre 
la  place  de  la  nonne  fugitive.  Descendue  de  sa 
niche,  elle  remplit  les  humbles  fonctions  de  sacris- 
tine, allumant  les  cierges,  récurant  la  lampe  du 
sanctuaire.  Ainsi  s'accréditait  dans  les  masses 
pieuses  cette  idée  que  la  vie  monastique  était  une 
grande  et  belle  vie,  si  grande  et  si  belle  qu'elle 
était  de  nature  à  solliciter  les  regards  complai- 
sants de  la  Reine  du  Ciel. 

Il  faut  donc  soigneusement  se  garder  de  tout 
commentaire   indiscret   touchant  la  qualité   même 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  91 

de  l'inspiration  religieuse  dans  ces  drames  de  la 
piété  populaire  et  de  la  foi  naïve. 

Il  me  souvient  à  ce  propos  d'un  débat  fort  cu- 
rieux qui  mit  aux  prises,  lors  d'une  séance  du 
Cercle  de  Philosophie  et  Lettres  de  l'Université 
de  Liège,  au  lendemain  même  de  la  représentation 
des  «  Théophiliens  »,  admirateurs  et  détracteurs 
de  Rutebeuf.  Pour  ces  derniers,  le  vieux  poète 
français  n'était  qu'un  barbare.  On  prétendait 
l'écraser  par  la  comparaison  avec  un  Eschyle,  un 
Sophocle,  un  Aristophane.  Et  l'une  des  objec- 
tions les  plus  solides  —  en  apparence,  tout  au 
moins  —  était  formulée  en  ces.  termes  :  «  Mais 
votre  clerc  Théophile  est  un  personnage  odieux! 
Non  seulement,  il  se  détache  de  l'Eglise  pour  des 
motifs  sordides  de  cupidité  et  de  basse  envie; 
mais  il  ne  revient  à  résipiscence  que  par  crainte 
de  l'enfer.  C'est  pourquoi  le  héros  du  Miracle  est 
un  pauvre  sire.  Et  je  vous  défends  bien  de  vous 
intéresser  à  lui  !  » 

L'argument  était  spécieux.  Je  n'eus  pas  de 
peine  à  le  réduire  à  néant.  «  Oui,  certes,  répli- 
quai-je  à  mon  contradicteur,  le  clerc  Théophile 
n'est  pas  ce  que  nous  appelons  un  personnage 
sympathique.  Mais  la  thèse  de  Rutebeuf  n'en  de- 
vient que  plus  éclatante.  De  quoi  s'agit-il?  Il 
s'agit  de  rendre  témoignage  à  la  suprême  Auxi- 
liatrice.  Or,  pour  qui  connaît  la  littérature  ma- 
riale  du  moyen  âge,  ce  témoignage  sera  bien  plus 
probant  si  le  bénéficiaire  de  l'intercession  de  la 
Vierge  est  aussi  le  moins  recommandable  des 
pécheurs.  Et  de  ce  que  Théophile  est,  en  effet, 
un    individu  assez    louche,  je    tire  argument,    au 


92  LES  «  MIRACLES  DE  NOTRE-DAME  » 

contraire,  en  faveur  de  l'intention  édifiante,  en 
faveur  de  la  vis  dramatica  de  ce  drame  du  par- 
don, du  pardon  pour  tous,  même  les  plus  vils, 
dans  toutes  les  circonstances,  voire  les  plus 
folles  ». 

Comme  quoi  il  est  nécessaire  de  replacer  une 
œuvre  dans  son  climat  historique  avant  de  porter 
sur  elle  et  sur  son  auteur  un  jugement  tant  soit 
peu  averti. 

i 
*  *  * 

Mais  il  y  a  la  question  de  l'art.  Les  Miracles 
de  Notre-Dame,  tels  qu'ils  nous  sont  parvenus 
dans  le  manuscrit  Cangé,  ont-ils  une  valeur  litté- 
raire? 

Ici,  il  nous  faut  bien  plaider  coupable.  Si  l'un 
ou  l'autre  passage  (surtout  dans  les  scènes  co- 
miques, car  le  comique  intervient  plus  d'une  fois) 
révèlent  un  souci  artistique,  un  effort  qui  ne  soit 
pas  seulement  un  effort  d'édification,  il  faut  re- 
connaître que  Rutebeuf  n'a  pas  été  dépassé. 
Nulle  part  dans  ces  quarante  miracles  échappés 
à  l'oubli,  on  ne  découvre  ce  sens  de  la  technique 
littéraire  qui  caractérise  déjà  le  poète  du  XIIIe 
siècle.  Que  Rutebeuf  ait  appris  les  secrets  de  son 
art  sur  le  carreau  des  écoles  latines  ou  qu'il  se 
soit  formé  par  la  fréquentation  des  jongleurs,  ses 
frères  en  bohème,  l'essentiel  est  qu'il  ait  su  les 
jeux  subtils  de  la  rime  et  du  rythme. 

Son  rythme  surtout  est  impressionnant.  Il  le 
crée  lui-même,  par  une  sorte  d'anticipation  ma- 
rotique.    Car  plus    que  Villon    même,    Rutebeuf 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  93 

s'est  essayé  aux  jongleries  prosodiques.  Dans  le 
Miracle  de  Théophile,  il  manie  avec  autant  de 
bonheur  de  la  strophe  épique  monorime  (dans  la 
scène  de  la  repentance)  et  la  strophe,  plus  effilée, 
en  vers  de  six  syllabes  sur  deux  rimes  (dans  la 
prière  à  Notre-Dame).  Mais  je  m'en  voudrais  de 
ne  pas  vous  citer  un  échantillon  de  l'une  et  l'autre 
pièce. 

Hélas!    chétif,  dolent,   que  pourrai  devenir? 
Terre,  comment  me  peux  porter  ou  soutenir, 
Quand  j'ai  Dieu  renié  et  celui  veux  tenir 
A    Seigneur   et   à   maître,   qui    tous  maux  fait  venir! 

Or  ai  Dieu  renié,  ce  ne  peut  être  tu  ; 

J'ai  délaissé  le  paume  et  fiai  pris  que  la  glu. 

De  moi  a  eu  la  charte  et  le  bref  a  reçu 

Le  Malin;  lui  rendrai  de  mon  âme  tribut. 

Hé!  Dieu,  que  feras-tu  de  ce  chétif  dolent 

Dont  rame  s'en  ira  en  enfer  le  bouillant, 

Que  les   maudits   iront  dessous  leurs  pieds  foulant? 

Ah!  Terre,  ouvre-toi  donc,  et  va  m' engloutissant! 

Sire  Dieu,  ,que  fera  ce  dolent  ébahi, 
Qui  de  Dieu  et  du  monde  est  hué  et  haï, 
Et  des  maudits  d'Enfer  trompé,  dupé,  trahi, 
Dont  je  suis  de  partout  chassé  ,et  envahi? 

Hélas!  Que  j'ai  été  plein  de  grand  nonsavoir, 
Quand  j'ai  Dieu  renié  pour  un  petit  d'avoir! 
Les  richesses  du  monde  que  je  voulais  avoir 
M'ont  jeté  en  tel  lieu  d'où  ne  mê  puis  ravoir. 

Satan,  plus  de  sept  ans,  fai  tenu  ton  sentier; 

Maus  chants  /n'ont  fait  chanter  les  ipins  de  mon  chantier; 

De  félonesse  rente  me  paieront  mes  rentiers; 

Ma  chair  charpenteront   les  félons  charpentiers. 


94  LES  «  MIRACLES  DE  NOTRE"DAME  » 

Et  voici  le  début  de  l'oraison  Notre-Dame  : 

Ma  sainte  Reine  belle, 
Glorieuse  Pucelle, 
Dame  de  grâce  pleine, 
Qui  le   bien  tious  révèle, 
En   besoin  qui  t'appelle, 
Délivré  est  de  peine; 
Qui  son   cœur  vous  amène, 
Au    perdurable    règne 
Il    aura   joie    nouvelle; 
Jaillissante  Fontaine 
Et   délectable  et  saine, 
A   ton  Fils  me  rappelle. 

En   votre   doux  service 

Vous  me  fûtes  propice, 

Mais  trop  tôt  fus  tenté. 

Par  celui  qui  attise 

Le  mal,  et  le  bien  brise, 

Suis   trop   mal   enchanté; 

Donc   me  désenchantez, 

Car  votre  volonté 

Est  pleine  de  franchise; 

Ou  de  calamités 

Sera    mon    corps    doté 

Par  devant  la  Justice. 

Dame   sainte   Marie, 
Mon   courage  varie, 
Prêt  à  ce  qu'il  te  serve; 
Ou  ne  sera  tarie 
Ma  douleur  ni  guérie. 
Mais  sera  m' âme  serve; 
Plus  rien  ne  la  préserve 
Si  avant  que  m'énerve 
La  mort,  ne   se  marie 
A   vous  m'âme  ravie. 
Souffrez  que  je  desserve 
L'âme  ne  soit  périe. 


DANS  LA  LITTERATURE   MEDIEVALE  95 

Ce  sont  là  les  accents  d'un  vrai  poète.  Et  vous 
aurez  peut-être  salué  au  passage  des  vers  qui 
annoncent  la  ballade  du  Testament,  la  ballade 
de   François   Villon. 

Je  le  répète,  il  ne  faut  pas  attendre  des  Mira- 
cles du  XIVe  siècle  ce  qu'ils  ne  pourraient  nous 
donner  :  à  savoir,  une  émotion  d'art.  Créés  pour 
les  réunions  des  Puys,  qui  sont  avant  tout  des  cé- 
rémonies religieuses,  ils  visent  à  entretenir  le 
peuple  dans  une  atmosphère  de  foi,  de  ferveur 
profonde.  C'est  leur  originalité.  Et  c'est  leur 
rançon. 

On  peut  rêver  d'une  littérature  plus  soucieuse 
des  droits  —  ou  des  artifices  —  du  bien-dire. 
Le  moyen  âge  ne  serait  pas  cette  époque  de  foi 
spontanée,  enfantine,  qui  nous  enchante  et  qui 
nous  déconcerte,  —  sans  qu'il  soit  besoin  d'ail- 
leurs de  recourir  aux  sollicitations  d'on  ne  sait 
trop  quel  romantisme  impénifent,  —  si,  à  côté 
des  cathédrales,  chefs-d'œuvre  de  raison,  il  n'of- 
frait à  notre  curiosité  sympathique  ces  miracles 
qui  ne  sont  que  des  ébauches.  Et  qui  sont,  pour- 
tant, le  témoignage  miraculeusement  conservé  de 
la  religion  populaire  et  bourgeoise. 

*  *   * 

La  Vierge  des  bonnes  gens,  dirait-on  volon- 
tiers, parodiant  un  mot  de  Béranger,  la  Vierge 
des  bonnes  gens,  voilà  qu'elle  ressuscite  aux 
feuillets  où  l'encre  s'est  décolorée  d'un  manus- 
crit sauvé  du  naufrage!  Elle  n'a  pas,  cette  Vier- 
ge des  pauvres,  les  teintes  éclatantes  du  vitrail. 


96         LES   «   MIRACLES  DE  NOTRE-DAME   » 

Pas  même  ces  tons  d'or  et  d'azur  qui  ravissaient 
la  mère  de  Villon,  aux  murailles  des  Célestins. 
Mais,  grise  et  douce,  elle  garde  le  sourire  con- 
solant de  Celle  qui  pardonne,  de  Celle  qui  con- 
forte. 

Il  vous  est  déjà  arrivé  d'entrer,  au  hasard 
d'une  promenade,  le  soir,  dans  une  humble  église 
de  faubourg.  Une  chapelle  latérale  est  noyée 
d'ombre.  Mais  le  scintillement  de  deux  bougies 
met  des  reflets  sur  les  roses  qui  fleurissent  les 
pieds  de  Notre-Dame  de  Lourdes.  Une  Notre- 
Dame  de  Lourdes  qui  vient  en  droite  ligne  des 
bas  ateliers  d'un  sous-Saint-Sulpice...  Mais 
voyez!  dans  le  coin  le  plus  sombre  de  la  chapelle, 
les  yeux  fixés  sur  la  statue  et  sur  les  points  d'or 
des  bougies,  une  vieille  femme  est  agenouillée. 
Elle  ressemble  à  la  maman  de  Villon.  Peut-être 
son  fils,  comme  Villon,  l'a-t-il  quittée,  le  mau- 
vais drôle,  pour  courir  les  chemins  et  les  hasards 
et  les  filles  folles?...  Mais  c'est  son  fils.  Et  la 
Vierge,  dont  les  pieds  sont  fleuris  de  roses,  c'est 
la  Consolatrice  des  affligés,  le  Secours  des  pé- 
cheurs. La  vieille  maman  retrouve  sur  ses  lèvres 
qui  tremblent  les  invocations  de  la  litanie.  Et 
l'humble  église  de  faubourg  devient,  par  la  vertu 
de  cette  confiance  et  de  cette  oraison,  l'anti- 
chambre du  Paradis. 

Il  ne  faut  pas  juger  autrement  les  Miracles  de 
Notre-Dame.  S'il  leur  manque  la  grâce  littéraire, 
ils  ont  la  fleur  et  le  parfum. 


u. 

Littérature  comparée 


OU  EN  EST  LE  PROBLEME 

DES  ORIGINES 

DE  LA  LYRIQUE  PROVENÇALE  ? 

Le  problème-  des  origines  de  la  lyrique  pro- 
vençale a  soulevé,  depuis  quelque  vingt  ans 
surtout,  des  controverses  fort  vives.  Le  plus 
récent  essai  de  synthèse  que  nous  devions  à  la 
plume  si  autorisée  d'Alfred  Jeanroy  (cf.  La  Poésie 
lyrique  des  Troubadours,  1934,  t.  I,  chap.  1er) 
n'apporte  point  encore   la  solution   définitive. 

Pour  M.  Jeanroy,  «  l'art  des  troubadours,  poé- 
tique et  musical  »,  serait  né  «  d'une  étroite  colla- 
boration entre  un  public  de  grands  seigneurs 
animé  de  goûts  littéraires  et  une  classe  de 
professionnels  doués  d'un  esprit  assez  souple  et 
inventif  pour  avoir  pu  s'adapter  à  ces  goûts». 
La  formule  n'est  guère  qu'une  transposition  d'un 
passage  souvent  cité  de  l'épître  qu'adressait  au 
roi  Alfonse  X  de  Castille  (1274)  le  troubadour 
Guiraut  Riquier  :  «  La  jonglerie  fut  inventée  par 
des  hommes  de  sens  et  pourvus  de  quelque  savoir, 
pour  divertir  et  honorer  la  noblesse  par  le  jeu 
des  instruments.  »  A  parler  franc,  elle  n'apparaît, 
cette  formule,  ni  chez  Guiraut  Riquier,  ni  même 
chez  Jeanroy,   fort  soucieuse  du  détail.  Sont  al- 


100   OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

léguées  «  des  »  circonstances  de  milieu,  de  mi- 
lieu social.  Taine  n'est  pas  loin. 

Par  contre,  s'il  examine  pourquoi  cette  litté- 
rature provençale  a  pris  le  caractère  de  l'exalta- 
tion de  la  domna  dans  une  atmosphère  d'amour 
interdit,  sinon  coupable,  M.  Jeanroy,  qui,  chose 
curieuse,  se  défend  d'être  sur  ce  point  d'histoire 
aussi  bien  informé,  développe  une  thèse  autre- 
ment précise.  Les  «  professionnels  »  de  tout  à 
l'heure  seraient,  à  l'origine  du  moins,  des  sou- 
doyers,  des  sirvens  :  guerriers  de  fortune  qui, 
«  promenant  de  château  en  château  une  vie  aven- 
tureuse et  libre  »,  auraient,  les  tout  premiers,  «  avec 
une  sincérité  dont  il  nous  sera  à  jamais  impossible 
de  mesurer  le  degré,  élevé  jusqu'à  un  art  savant 
cette  humble  et  inculte  chanson  d'amour  qui  ne 
manque  à  aucun  temps  et  à  aucun  pays  ». 

Nous  ne  trahirons  pas,  je  pense,  l'éminent 
provençalisant  si  nous  écrivons  qu'à  son  sentiment 
actuel,  c'est  à  l'état  social,  économico-social 
(avec  l'accent  sur  le  facteur  économique  :  pros- 
périté, goût  du  luxe  et  des  plaisirs)  des  provinces 
du  Midi  au  XIe  siècle  qu'il  faut  attribuer  la 
constitution  d'une  classe  de  professionnels  — 
les  troubadours  —  qui  chantent  un  service  amou- 
reux, lui-même  calqué  sur  le  service  féodal. 

Mais  cette  théorie  n'emporte  point  tous  les 
suffrages. 

Voici  venir  M.  Scheludko,  qui  ferait  volontiers 
remonter  la  lyrique  courtoise  à  la  poésie  antique, 
surtout  à  Ovide. 

Voici,  autre  «latinisant»,  M.  Brinkmann; 
mais  ce  dernier  rejette  l'influence  de  la  littérature 


DE  LA  LYRIQUE   PROVENÇALE  ?  10 1 

classique.  Pour  lui,  il  tirerait  argument  de  la 
connaissance  que  durent  avoir  les  troubadours 
des  vers  des  poètes  humanistes  sortis  des  écoles 
d'Angers  :  de  ces  capellani  —  les  Marbode,  les 
Hildebert  de  Lavardin,  les  Baudri  de  Bourgueil 
—  qui,  au  début  du  XIIe  siècle,  adressaient  leurs 
hommages  aux  princesses  angevines  et  norman- 
des. D'ailleurs,  M.  Brinkmann  ne  néglige  pas  de 
faire  entrer  en  ligne  de  compte,  à  côté  de  cette 
poésie  savante  des  moines  et  prélats  humanistes, 
la  poésie  latine  des  goliards. 

Il  conviendrait  peut-être  de  rapprocher  de  ces 
deux  explications  par  le  latin  (latin  antique,  la- 
tin médiéval)  l'opinion  de  M.  Rodrigues  Lapa. 
Cet  érudit  portugais  s'inspire  des  travaux  ré- 
cents sur  des  problèmes  de  rythmique  et  de 
musique  au  moyen  âge;  et  il  croit  pouvoir  démon- 
trer que  le  schéma  métrique  et  l'élément  musical 
des  plus  anciennes  compositions  des  troubadours 
furent  tirés  de  l'art  liturgique. 

La  thèse  des  origines  arabes  a  été  défendue 
par  une  série  de  champions  qui  s'échelonnent  de 
Burdach  et  de  Ribera  à  A.  R.  Nykl  et  à  Law- 
rence Ecker. 

Enfin,  la  dernière  explication  en  date  —  et 
non  la  moins  séduisante,  à  coup  sûr  —  est  celle 
de  M.  Reto  R.  Bezzola,  lequel,  au  long  d'un  sa- 
vant mémoire  qu'a  publié  le  dernier  numéro  de 
Romania  (avril  1940)  sorti  de  presse  avant  la 
tourmente,  assigne  au  premier  troubadour  Guil- 
laume IX  d'Aquitaine,  c'est-à-dire,  pour  parler 
comme  les  historiens,  au  facteur  individuel  un 
rôle  capital  dans  l'élaboration  de  l'idéal  courtois. 


102   OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

*    *    * 

Entre  tant  d'opinions,  contradictoires  parfois, 
comment  se  décider?... 

Mais  l'erreur  ne  consisterait-elle  pas,  précisé- 
ment, à  vouloir  se  décider  pour  l'une  seule,  à 
l'exclusion  des  autres?  Si,  de  ces  différents  spé- 
cialistes de  la  littérature  provençale,  M.  Rodri- 
gues  Lapa  nous  apparait  comme  le  plus 
sympathique,  c'est  parce  que,  tout  en  mettant  en 
valeur  son  intéressante  découverte  sur  les  origi- 
nes «  liturgiques  »  de  l'ancienne  métrique  des 
troubadours,  il  s'efforce  de  faire  accueil  dans  sa 
propre  synthèse  à  toutes  sortes  d'éléments  où 
l'on  retrouve,  judicieusement  dosés,  le  christia- 
nisme, la  chevalerie,  la  culture  antique,  l'apport 
des  troubadours  eux-mêmes,  voire  cet  élément 
populaire  si  cher  autrefois  à  Gaston  Paris.  Nous 
verrons  que  la  liste  n'est  pas  exhaustive;  on  peut 
l'enrichir   encore. 

En  histoire  littéraire,  comme  ailleurs,  comme 
partout,  nous  mourons  des  systèmes  fermés,  des 
boucles  que,  savamment,  l'on  boucle,  des  cons- 
tructions rigides  qui  tout  expliquent.  Ainsi,  ce  fut 
le  péché  capital  de  Joseph  Bédier  que  de  préten- 
dre appliquer  à  toutes  les  chansons  de  geste  sa 
théorie  des  routes  de  pèlerinage;  et  ses  devanciers 
avaient  eu  tort  de  ne  faire  appel  qu'aux  canti- 
lènes;  et  ceux  qui  vinrent  après  lui  et  qui  le  com- 
battent n'ont  pas  raison  d'insister,  exclusivement, 
les  uns  sur  les  origines  latines,  les  autres  sur  le 
substrat  historique.  Les  cantilènes  germaniques, 
la  poésie  latine,  l'adjonction   aux   souvenirs   his- 


DE  LA  LYRIQUE   PROVENÇALE  ?  103 

toriques  d'un  élément  romanesque  ou  dramatique, 
la  collaboration  des  moines  et  des  jongleurs  au- 
tour des  sanctuaires  :  aucun  de  ces  facteurs  pris 
isolément  ne  suffit  à  rendre  compte  de  «  toute  » 
l'épopée,  de  toutes  les  épopées  françaises.  Selon 
les  cas  d'espèce,  tous  ces  facteurs  conjugués  —  et 
d'autres  encore  (par  exemple,  l'élément  celtique 
dans  le  Pèlerinage  de  Charlemagne)  —  ont  pu 
concourir,  qui  plus  qui  moins,  à  la  formation  de 
tel  climat  particulier  au  sein  duquel  chacune  des 
différentes  épopées  va  s'épanouir  avec  son  carac- 
tère propre.  Et  je  n'ai  pas  mentionné  le  facteur 
le  plus  décisif,  peut-être  :  la  personnalité  du 
poète,  du  jongleur. 

Nous  aurions  beaucoup  fait  pour  élucider  ces 
problèmes  d'origines  si  nous  avions  renoncé,  une 
fois  pour  toutes,  à  la  manie  d'user  d'une  seule  et 
même  clef  pour  tenter  d'ouvrir  toutes  les  portes. 

*  *  * 

Revenons  à  la  formation  de  la  lyrique  courtoise. 

C'est  M.  Rodrigues  Lapa,  on  y  insiste,  qui  a 
le  mieux  saisi  la  riche  complexité  du  problème, 
quand  il  déclare  (in  LiçOes  de  uieraiura  ponu- 
guesa;  época  médiéval)  :  «  Toutes  les  théories 
pâtissent  d'un  même  défaut  :  «  l'unilatéralité  ». 
Toutes  veulent  réduire  un  phénomène  compliqué 
à  des  lignes  extrêmement  sommaires  ».  Pour  lui, 
il  voit,  dans  la  civilisation  dont  rend  témoignage 
la  poésie  des  troubadours,  un  phénomène  de  syn- 
crétisme. 

Bien  qu'il  écarte,  pour  des  raisons  assez  discu- 


104  OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

tables,  le  facteur  arabe,  le  savant  portugais  parle 
d'or.  Dire  que  la  lyrique  provençale  participe  du 
caractère  de  synthèse  qu'offre  la  civilisation  du 
Midi  au  XIe  siècle,  c'est  dire  qu'il  faut  élargir  en- 
core l'explication  trop  strictement  économico-féo- 
dale de  M.  Jeanroy. 

Pour  notre  part,  nous  ne  négligerions  aucun 
des  éléments  constituants  de  ce  syncrétisme. 
Exception  faite  pour  le  facteur  permanent,  allégué 
autrefois  par  Fauriel,  de  la  beauté  du  site,  de  la 
mollesse  du  climat.  Ce  facteur  est,  en  effet,  tout 
comme  aux  différents  ciels  de  Provence,  commun 
à  l'Espagne  et  à  l'Italie  :  aux  rives  méditerra- 
néennes, depuis  toujours,  le  ciel  bleu  luit  partout 
sur  les  mêmes  olivettes... 

Mais  nous  ferions  volontiers  un  retour  vers  la 
lyrique  populaire. 

Gaston  Paris,  qui  a  écrit  des  pages  char- 
mantes sur  les  fêtes  de  mai  en  l'honneur  de 
Vénus,  a  peut-être  eu  tort  d'appuyer  sur  les  sur- 
vivances dans  les  campagnes  des  danses  païennes. 
D'autre  part,  M.  Jeanroy,  trop  prompt  à  écarter 
d'un  revers  de  la  main  l'ancienne  théorie  des  ori- 
gines populaires,  est  bien  forcé  de  convenir  —  nous 
avons  rappelé  ce  texte  —  que  1'  «  humble  et  incuHe 
chanson  d'amour...  ne  manque  à  aucun  temps  et 
à  aucun  pays  ». 

Au  demeurant,  la  distinction  entre  sources 
savantes  et  sources  populaires  me  paraît,  le  plus 
souvent,  bien  oiseuse.  La  vérité  est  que  toute  ex- 
pression poétique  est,  par  définition,  littéraire  : 
mais  tantôt  réaliste,  tantôt  idéaliste,  tantôt  gros- 


DE  LA  LYRIQUE  PROVENÇALE  ?  105 

sière,  tantôt  précieuse,  tantôt  spontanée,  tantôt 
conventionnelle  d'après  le  milieu  et  d'après  le 
goût  de  son  auteur. 

La  lyrique  provençale  est  «  devenue  »  —  je  sou- 
ligne ce  mot  —  une  lyrique  raffinée,  aristocratique. 
De  quel  droit  interdirait-on  qu'à  côté  d'elle  ait 
vécu  une  lyrique  populaire,  pas  inculte  d'ailleurs, 
traditionnelle,  dont  les  échos  se  perçoivent  préci- 
sément chez  quelques-uns  des  poètes  de  la  toute 
première  génération  :  les  jongleurs  —  et  non  les 
troubadours  —  Marcabru,  Cercamon,  et  dont  le 
souvenir  revivra  dans  certains  genres  plus  objec- 
tifs et,  vers  la  fin  du  moyen  âge,  au  Nord  de  la 
France,  dans  une  lyrique  embourgeoisée?  L'étude 
des  origines  de  la  lyrique  portugaise  et  sans  doute 
aussi  l'étude  des  origines  de  l'école  dite  «  sici- 
lienne »  renforcent  cette  opinion  qui  est  la  plus 
plausible,  qui  tient  compte,  en  tout  cas,  plutôt  que 
du  compartimentement  artificiel  des  genres,  de  la 
nature  même  de  la  poésie  et  du  tempérament  des 
poètes. 

Il  reste  qu'avec  l'évolution  des  mœurs  et  du 
goût  et  de  la  chanson,  la  lyrique  provençale  est 
allée  du  côté  du  raffinement  :  pour  devenir  un  pur 
divertissement  de  château.  Ce  fut  la  condition  de 
son  art.  Mais  dans  art  il  y  a  artifice.  La  chanson 
d'amour  en  mourra... 

Nous  pouvons  rassembler,  maintenant,  les  élé- 
ments de  notre  synthèse. 

1°  Le  facteur  économico-social.  —  C'est  à  partir 
du  Xe  et  surtout  vers  la  deuxième  moitié  du  XIe 
siècle  que  les  barons  du  Midi  se  mettent  à  bâtir, 


106  OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

à  recevoir,  à  s'habiller,  à  vivre  d'une  vie  élégante 
et  facile.  La  tranquillité,  toute  relative  d'ailleurs, 
du  pays  facilite  ce  goût  du  faste  et  de  la  monda- 
nité. Les  Croisades  et  notamment  l'enchantement 
de  Constantinople  y  seront  bien  pour  quelque 
chose,  le  mirage  oriental.  Tout  se  passe  comme 
cela  se  passera  pour  les  barons  français  de  la  fin 
du  moyen  âge,  à  quatre  siècles  d'intervalle,  quand, 
au  retour  des  guerres  d'Italie,  ils  rapporteront, 
«  dans  leurs  cervelles  comme  dans  leurs  fourgons  » 
(Gustave  Lanson),  la  Renaissance.  On  n'entasse 
plus;  c'est  mal  porté  :  on  prodigue.  Pour  le  plai- 
sir, pour  le  plaisir  de  jeter  l'or  par  les  fenêtres, 
après  l'avoir  serré  si  longtemps  dans  les  coffres 
bardés  de  fer.  C'est  alors  que  les  moralistes  croient 
devoir  s'insurger  contre  la  hardiesse  des  modes  — 
manches  démesurées,  chaussures  à  longs  becs  — 
et  contre  l'extravagance  des  chevelures. 

Qu'on  ne  s'y  trompe  point,  cependant  :  il  ne 
s'agit  pas  d'une  supériorité  culturelle,  comme  on 
dit  aujourd'hui,  du  Midi  sur  le  Nord.  Tout  au  con- 
traire. Les  érudits,  les  clercs  se  trouvent  au  Nord 
de  la  Loire.  Les  écoles  de  la  Loire  et  de  Chartres 
n'exerceront  une   timide   influence   au   Midi   qu'à 

partir  de  Guillaume  III  de  Poitou  (V  comme  duc 
d'Aquitaine),  dit  le  Grand,  l'aïeul  du  premier 
troubadour,  et  qui  fait  venir  à  Poitiers,  à  défaut 
de  Fulbert  de  Chartres  qui  s'est  récusé,  le  disciple 
préféré  de  celui-ci  :  Hildegaire. 

Le  Sud  oppose  au  Nord,  plus  «  cléricalisé  »,  une 
civilisation  toute  profane  où  la  facilité  des  mœurs, 
et  ceci  aussi  est  à  retenir,  incline  à  tous  les  relâ- 


DE  LA  LYRIQUE   PROVENÇALE  ?  107 

chements  :  on  ne  compte  plus  les  bâtards;  divorces 
et  répudiations  s'étalent  au  soleil. 

2°  Les  influences  cléricales.  —  Au  XIIe  siècle, 
il  existait,  dans  ces  cours  de  la  Loire  qui  commen- 
çaient de  faire  sentir  leur  rayonnement  du  côté  du 
Poitou,  une  tradition  qui  remontait  aux  poètes  ca- 
rolingiens :  les  Angilbert,  les  Théodulfe,  les  Wala- 
frid,  les  Sedulius,  lesquels  célébraient  volontiers 
dans  leurs  vers  latins  les  princesses  et  les  impéra- 
trices dont  ils  espéraient  la  protection.  A  Poitiers 
même,  cette  tradition  remontait,  par  delà  les  Caro- 
lingiens, jusqu'à  Fortunat  (VIe  siècle),  qui  avait 
inauguré  la  mode  des  tendres  messages  poétiques 
aux  religieuses.  Or  donc,  dès  les  premières  années 
du  XIIe  siècle,  un  Marbode  de  Rennes,  un  Hilde- 
bert  de  Lavardin,  un  Baudri  de  Bourgueil,  gens 
d'église  plus  ou  moins  mondains,  dédient  à  leur 
tour  à  dec  princesses  lettrées  qui  sont,  par  exemple, 
la  reine  Mathilde  (première  femme  de  Henri  Ier 
d'Angleterre),  ou  Cécile  :  une  moniale,  ou  Adèle 
de  Blois  (ces  deux  dernières,  filles  de  Guillaume 
le  Conquérant)   des  hommages  en  vers  latins. 

Certes,  M.  Jeanroy  a  raison  de  remarquer  que 
nous  sommes  encore  loin  de  l'amour  courtois  à  la 
provençale;  et  M.  Brinkmann  s'abuse  étrangement, 
il  nous  abuse,  quand  il  évoque,  à  ce  propos,  «  les 
cours  de  Minnesinger  ».  Il  reste  que  cette  poésie 
cléricale,  écrite  en  vers  métriques,  ne  peut  être  to- 
talement passée  sous  silence,  dès  lors  qu'on  exa- 
mine dans  son  ensemble  le  problème  des  origines 
de  la  lyrique  courtoise. 

Contrairement  à  l'avis  de  M.  Jeanroy,  je  serais 


108  OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

moins  accueillant  aux  influences  de  la  poésie 
goliardique.  L'œuvre  des  goliards,  d'ailleurs  encore 
fort  mal  connue,  est  en  passe  de  devenir  la  tarte 
à  la  crème  de  l'érudition  contemporaine.  Mais  les 
principales  pièces  conservées,  les  Carmina  Burana 
sont  du  début  du  XIIIe  siècle.  Sans  compter  que 
cette  poésie  goliardique  est,  le  plus  souvent,  d'une 
indigence  morale  et  artistique  que  trahissent  des 
facéties  de  ce  tonneau  :  «  Jam,  dulcis  arnica,  venito 
in  cubiculum  »,  ou  «  Introibo  ad  altare  Bacchi  », 
ou  «  Tument  veris  ubera  »,  et  autres  délicatesses... 
Mais  je  n'oublierais  pas  de  rappeler,  après 
M.  Rodrigues  Lapa,  lequel  a  repris  les  études  très 
poussées  de  Spanke,  de  Gennrich,  de  Ph.  A.  Bec- 
ker,  que  les  formes  les  plus  anciennes,  c'est-à-dire 
aussi  les  plus  simples  de  la  poésie  des  troubadours 
(du  type  aaa)  dérivent  du  conductus  latin  et  que 
celles,  plus  compliquées,  qui  viennent  après  sem- 
blent s'inspirer  des  modèles  hymniques  du  Tro- 
paire  de  Saint-Martial  de  Limoges. 

3°  La  culture  antique.  —  Sur  ce  point  nous  se- 
rons plus  bref.  Sans  doute,  la  passion-maladie 
dont  font  confidence  les  élégiaques  latins  (songez 
au  titre  même  du  recueil  d'Ovide  :  les  Remédia 
Amoris)  n'a  pas  grand-chose  à  voir  avec  le  culte 
tout  formaliste  que  le  troubadour  voue  à  sa  dame. 
N'empêche  que  la  connaissance  d'Ovide,  des  mé- 
taphores ovidiennes,  de  l'habitus  amoureux  ovi- 
dien  ne  saurait  être  niée.  Elle  apparaît  avec  des 
motifs  comme  ceux  de  la  discrétion  en  amour,  du 
rêve,  etc.  Elle  sera  d'autant  plus  marquée  que  le 
poète  est  plus  cultivé;  et  c'est  le  cas,  par  exemple, 


DE  LA  LYRIQUE   PROVENÇALE  ?  109 

de  Folquet  de  Marseille.  Il  semble  bien,  d'ailleurs, 
que  cette  connaissance  de  l'élégiaque  latin  ne  dé- 
passe pas,  sauf  cas  exceptionnels,  les  passages 
des  Florilegia  lus  dans  les  écoles  du  moyen  âge. 

4°  La  poésie  arabe.  —  Bien  que  M.  Rodrigues 
Lapa  n'y  croie  guère,  bien  que  l'on  ait  abandonné 
l'hypothèse  qui  faisait  dériver  les  formes  métriques 
de  la  chanson  provençale  du  zéjel  andalou,  la  thèse 
de  l'influence  arabe  ne  laisse  pas  d'être  fort  sédui- 
sante. 

Je  sais  qu'avant  le  XIIe  siècle,  lés  relations 
entre  le  monde  musulman  et  le  monde  chrétien  ont 
été  plutôt  hostiles,  en  Espagne  comme  en  Orient. 
Mais  il  paraît  incontestable,  pourtant,  que,  par 
l'intermédiaire  des  populations  chrétiennes  de 
l'Espagne  conquise  et  de  l'Asie  musulmane,  par  les 
Juifs,  par  les  prisonniers  faits  de  part  et  d'autre, 
il  dut  y  avoir  des  échanges  «  culturels  ».  Les  Croi- 
sades auront  joué,  une  fois  de  plus,  un  rôle  de  pre- 
mier plan. 

Malheureusement,  la  poésie  arabe  des  Xe  et  XIe 
siècles  a  subi  des  pertes  cruelles;  et  il  devient  mal- 
aisé, pour  ne  pas  dire  impossible,  de  résoudre  un 
problème  de  littérature  comparée  dont  manquent, 
d'un  côté  au  moins,  les  données  essentielles.  Les 
arabisants  auraient  à  exhumer,  si  ce  n'est  pas  leur 
demander  la  lune  bleue,  les  documents 

Contentons-nous  de  mettre  ici  l'accent  sur  la  dif- 
férence du  traitement  —  une  différence  énorme  — 
qui  est  fait  à  la  femme  dans  l'Islam  et  dans  la  ci- 
vilisation chrétienne.  Non  sans  souligner,  par  con- 
tre, en  toute  honnêteté,  que  cette  domna  «  au  corps 


110   OU  EN  EST  LE  PROBLÈME  DES  ORIGINES 

tendre,  gras  et  lisse  »,  aux  charmes  inaccessibles, 
que  chante  le  troubadour  n'évoque  pas  trop  mal 
la  belle  favorite  au  harem  jaloux  de  quelque  émir 
sarrasinois. 

C'est  surtout  chez  le  poète  de  cour  Ibn  Hazm, 
vizir  du  calife  de  Cordoue,  l'auteur  du  Collier  de 
la  Colombe  (vers  1032),  qu'est  développée  cette 
conception  de  l'amour  pour  une  femme  qu'on  n'a 
jamais  vue;  et  l'on  trouve  aussi  chez  lui  les  motifs 
de  l'amant  craintif  dans  ses  exigences,  de  l'insuc- 
cès de  la  quête  amoureuse,  voire  de  la  froideur  de 
la  femme  aimée.  On  a,  de  plus,  fait  remarquer  que 
le  lausengier  (le  jaloux)  des  Provençaux  fait  pen- 
ser au  washi  des  Arabes.  Par  contre,  il  n'est  trace, 
ni  chez  un  Ibn  Hazm,  ni  chez  un  Ibn  Quzmân,  du 
vasselage  amoureux;  et  le  motif  de  la  joy  d'amour, 
de  l'amour  qui  ennoblit,  si  décisif  chez  les  trouba- 
dours, est  à  peine  attesté  chez  les  Arabes. 

Noterons-nous  encore,  dans  la  colonne  des  ar- 
guments contra,  que  pas  un  mot  du  vocabulaire 
poétique,  de  la  technique  musicale  n'a  passé  de 
l'arabe  dans  les  langues  romanes? 

En  vérité,  l'étude  objective  de  ce  problème  de 
littérature  comparée  révèle,  à  maints  tournants, 
combien  il  peut  être  périlleux  de  se  fonder  sur  des 
rapprochements  accidentels.  Tout  est  dans  tout. 
C'est  ainsi  que  le  contraste  entre  la  beauté  de  la 
nature,  d'une  part,  et  la  douleur  du  poète  amou- 
reux, d'autre  part,  date  de  temps  immémoriaux. 
Olympio  n'a  rien  inventé,  mais  il  n'a  pas  eu  besoin 
de  faire  le  plagiaire...  L'attitude  de  l'amant  en 
face  de  la   femme  aimée  engendrera  fatalement, 


DE  LA  LYRIQUE   PROVENÇALE  ?  111 

dans  toutes  les  littératures  quelles  qu'elles  soient, 
des  ressemblances. 

On  avait  aussi  pensé  à  l'origine  arabe  du 
senhal  masculin  (le  senhal  est  un  faux  nom)  pour 
désigner  la  femme  aimée.  Le  subterfuge  du  signa- 
lement conventionnel  apparaît  déjà  dès  l'antiquité; 
songez  aux  noms  empruntés  à  la  pastorale  :  Chlo- 
ris,  ou  au  grec  :  Lydia.  Mais  ce  qu'il  faut  remar- 
quer, c'est  que  les  Arabes  emploient,  depuis  le 
Xe  siècle,  quand  ils  parlent  de  l'amante,  exclusive- 
ment des  formes  grammaticales  masculines  si  le 
nom  de  la  femme  ne  figure  pas  lui-même  dans  la 
phrase.  Rien  de  pareil  chez  les  Provençaux,  où  le 
senhal  masculin  (Bel  Vesi,  par  exemple)  doit  re- 
monter à  la  personnification  d'une  qualité  attribuée 
à  la  domna,  laquelle  est  alors  identifiée  avec  cette 
qualité.  Que  si  la  domna  s'appelle,  d'aventure,  mi 
doms  (mon  seigneur),  nous  aurions  plutôt  affaire 
à  une  transposition  dans  le  domaine  amoureux  des 
appellations  et  usages  du  vasselage  féodal. 

5°  Le  facteur  féodal.  —  M.  Jeanroy  appuie  peut- 
être  indiscrètement;  mais  il  ne  conviendrait  pas  de 
sous-estimer  ce  facteur. 

Pourquoi  la  poésie  des  troubadours  fixe-t-elle 
un  de  ses  principaux  motifs  d'inspiration  sur  le 
servage  amoureux  ?  pourquoi  ?...  Pareil  stéréo- 
type dans  le  retour  de  la  formule  ne  peut  représen- 
ter une  image  tout  à  fait  fidèle  de  la  vie  réelle. 
D'un  autre  côté,  tout  thème  poétique,  du  moment 
qu'il  existe,  qu'il  persiste,  suppose  un  grain  de  sin- 
cérité. Ce  grain,  la  part  du  réel,  ne  faudrait-il  point 
l'aller    chercher    dans     l'assimilation    du    service 


112   OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

amoureux  au  service  féodal?  Le  troubadour  est 
l'homme-lige  de  sa  dame,  laquelle  est  son  sei- 
gneur :  son  doms,  j'y  reviens.  Et  l'on  n'a  plus  qu'à 
imaginer,  avec  M.  Jeanroy,  le  rôle,  dans  le  déve- 
loppement de  cette  poésie  de  château,  des  sirvens... 
C'est  la  part  de  la  chevalerie.  Et  c'est,  encore, 
une  circonstance  de  milieu,  de  moment. 

6°  Le  facteur  individuel.  —  Il  m'a  toujours  paru 
prépondérant  dans  la  genèse  de  l'œuvre  d'art. 
Tous  les  systèmes,  les  plus  ingénieux  soient-ils, 
se  laisseront  uniformément  détraquer  par  ce  fa- 
meux grain  de  sable  :  la  personnalité  du  poète,  de 
l'artiste,  du  créateur.  Oui,  les  troubadours  se  res- 
semblent :  mais  comme  ils  diffèrent  aussi!  Quelle 
distance  entre  un  Bernart  de  Ventadour,  passionné 
et  sincère,  et  ce  Bernart  Marti,  cynique  et  profiteur! 

En  abordant  ici  l'étude  du  facteur  individuel, 
nous  songeons  surtout  à  ce  Guillaume  IX  d'Aqui- 
taine, le  premier  des  chanteurs  d'amour.  L'étude 
à  la  fois  historique,  psychologique  et  littéraire  que 
vient  de  lui  consacrer  M.  Reto  R.  Bezzola  offre  un 
bien  joli  démenti  à  cette  assertion  de  Jeanroy  : 
«  De  ce  poète  à  double  face...,  quel  était  le  véri- 
table visage?  Je  ne  m'attarderai  pas  à  cette  recher- 
che, qui  aurait  peu  de  chances  d'aboutir  ». 

Avant  de  suivre  M.  Bezzola  dans  son  élégante 
hypothèse,  faisons  remarquer  que  le  facteur  indi- 
viduel n'élimine  pas,  il  s'en  faut,  le  jeu  des  cir- 
constances de  temps  et  de  milieu.  Nous  allons,  au 
contraire,  passer  en  revue  les  différents  facteurs 
examinés  jusqu'ici;  et  nous  montrerons  que  cha- 


DE  LA  LYRIQUE   PROVENÇALE  ?  113 

cun,  tantôt  plus,  tantôt  moins,  doit  avoir  joué,  peut 
avoir  joué  dans  le  chef  de  Guillaume  IX. 

a)  Le  facteur  économico-social.  —  Successeur 
d'une  brillante  lignée  de  comtes  de  Poitou  et  ducs 
d'Aquitaine  (Guillaume  est  VIIe  comme  comte  de 
Poitiers,  IXe  comme  duc  d'Aquitaine),  le  premier 
troubadour,  après  une  Croisade  assez  malheureuse 
en  Terre  sainte  (mars  1101  —  octobre  1102),  pas- 
sera ses  dernières  années  —  il  devait  mourir,  le 
10  février  1126,  âgé  de  54  ans  —  au  sein  de  la 
prospérité.  Fastueux,  prodigue  même  («  cum  esset 
in  expensis  profusior  »,  dit  un  chroniqueur),  il  va 
de  noces  en  festins  et  d'aventures  galantes  en  au- 
tres aventures  («  erat  nempe  vehemens  amator 
fœminarum  »),  toujours  prêt  à  chanter  sur  le  mode 
gaillard  de  plaisantes  facéties.  Nous  sommes 
bien  dans  ce  climat,  évoqué  tout  à  l'heure,  où  la 
richesse  favorise  toute  licence. 

b)  Les  influences  cléricales.  —  Si  les  relations 
de  Guillaume  avec  l'Eglise  furent  en  général  très 
tendues  (excommunié  par  Pierre  II,  évêque  de 
Poitiers,  qu'il  fit  du  reste  jeter  en  prison,  il  eut 
avec  l'évêque  d'Angoulême,  à  cause  de  sa  liaison 
coupable  avec  la  vicomtesse  de  Châtellerault,  une 
scène  de  violence,  d'autres  démêlés  tout  aussi  vio- 
lents avec  les  évêques  de  Limoges  et  de  Saintes), 
il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  le  duc  connaît  les 
prélats-poètes  de  la  Loire.  Il  devait  même  redouter 
leur  concurrence  auprès  des  nobles  dames,  puis- 
qu'on trouve  chez  lui,  pour  la  première  fois  sans 
doute,  l'invective  qui  deviendra  classique  au  moyen 
âge  contre  la  femme  qui   «  fait  un  grand  péché 


114  OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

mortel  en  n'aimant  pas  un  loyal  chevalier,  mais  un 
moine  ou  un  clerc  ».  „ 

D'autre  part,  Guillaume  est  l'abbe  laïque  de 
Saint-Martial  de  Limoges,  dont  il  doit  connaître 
le  Tropaire,  si  l'on  s'en  rapporte  à  l'évolution  stro- 
phique  de  ses  propres  poèmes. 

Dans  l'hypothèse  où  il  aura  entendu  chanter  des 
compositions  goliardiques,  ce  qui  est  difficile  a 
prouver  vu  l'absence  de  textes  datés  de  cette  épo- 
que, il  aura  dû  être  plus  que  d'autres  sensible  a 
leur  hardiesse. 

c)  La  culture  antique.  —  Le  duc  connaît  Ovide, 
sinon  dans  le  texte,  du  moins  dans  les  motifs  du 
gardador,  de  la  discrétion  en  amour,  de  /  obediensa 

courtoise.  , 

d)  La  poésie  arabe.  —  Le  croise  de  1101  n  aura 
pas  rapporté  d'Orient  rien  que  des  souvenirs  mili- 
taires. Il  e*t  significatif,  en  tout  cas,  de  noter  que 
le  premier  troubadour  ne  commence  de  chanter 
qu'au  retour  de  Jérusalem. 

e)  Le  jacteur  féodal.  -  On  aurait  mauvaise 
grâce  d'insister  :  nul  plus  que  ce  grand  seigneur 
n'incarne  le  type  du  baron  du  moyen  âge. 


*  *  * 


La  thèse  de  M.  Bezzola  —  revenons-y  —  a  le 
vif  mérite  de  partir  de  l'étude  du  texte. 

Tous  ceux  qui  ont  examiné  les  poésies  de  Guil- 
laume IX  ont  été  frappés  par  le  changement  de  ton 
qui  se  marque  à  partir  d'un  certain  moment  C  est 
ce  qui  avait  fait  dire  à  Pio  Rajna  :  «  il  poetabi- 
fronte  ».  «  Tournons  la  page  »,  convient  lui-même 


DE  LA  LYRIQUE  PROVENÇALE  ?  115 

M.  Jcanroy,  lequel  finit  d'analyser  les  premières 
chansons,  cyniques  et  fanfaronnes  :  «  nous  lirons 
des  vers  tendres  et  délicats,  d'une  décence  presque 
irréprochable,  et  faits  évidemment  pour  un  autre 
public  »  (c'est  moi  qui  souligne). 

Et  il  est  vrai,  en  effet,  qu'il  y  a  un  monde  entre 
la  chanson  III,    par  exemple    (Companho  tant  ai 

aguîz  d'avols  conres),  qui  défie  l'analyse  même  la 
plus  voilée,  et  cette  étonnante  chanson  IV  dont  la 
6e  strophe  suppose  déjà  tout  l'idéal  de  l'inaccessi- 
ble domna  (Ane  non  lavi  e  am  la  fort...).  Que 
dire  alors  d'une  chanson  comme  la  chanson  VII, 
qui,  née  sous  le  signe  déjà  conventionnel  d'une 
entrée  du  printemps,  va  développer  le  thème  de  la 
courtoisie  au  service  de  l'amour  et  de  la  dame?  de 
la  chanson  VIII,  où  l'amoureux  proteste  de  sa  fi- 
délité immuable,  où  il  compare  cette  fidélité  à  celle 
du  vassal  envers  son  seigneur?  de  la  fameuse  chan- 
son IX,  surtout  (Moût  jauzens  me  prent  en  amar), 
qui  est  l'exaltation  toute  mystique  du  thème  de  la 
joie  d'amour?... 

Or  cette  étonnante  métamorphose,  M.  Bezzola 
va  l'expliquer  le  plus  naturellement  du  monde  :  par 
l'effet  du  contre-coup  que  dut  exercer  sur  Guil- 
laume la  prédication  de  Robert  d'Abrissel. 

Qui  est  Robert  d'Abrissel?  Un  ascète  breton, 
sorte  de  Raspoutine  —  les  vices  en  moins  —  des 
dernières  années  du  XIe  siècle.  Dans  ses  prédica- 
tions, il  aimait  à  se  déclarer  l'ennemi  des  adul- 
tères et  de  toute  luxure.  Vers  1100-1101,  il  fonde, 
dans  la  vallée  de  Fontevrault  (Maine-et-Loire), 
au  nord  de  Poitiers,  des  communautés  où  les  fem- 
mes sont  en  majorité.  Robert  d'Abrissel  se  targue, 


116  OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

d'ailleurs,  de  convertir  surtout  leo  femmes.  Au  soir 
de  sa  carrière  apostolique,  il  déclarera,  d'après  sa 
Vita,  auctore  Andréa,  que  tout  ce  qu'il  a  entrepris, 
il  l'a  entrepris  «  pour  les  religieuses  ».  Et  cette 
glorification  de  la  femme  a,  il  faut  bien  le  dire, 
quelque  chose  d'inouï  à  l'époque.  Qui  plus  est,  pour 
gouverner  la  Congrégation  de  Fontevrault,  les 
couvents  de  nonnes  et  de  moines,  le  fondateur 
fera  choix,  non  d'un  abbé,  mais  d'une  abbesse;  or 
cette  abbesse  sera  une  «  femme  mariée  »  (rappe- 
lons-nous que  la  domna  de  la  lyrique  courtoise 
est,  par  définition,  mariée  elle  aussi),  symbole  de 
Marie,  mère  de  Jésus,  à  laquelle  devaient  obéir 
tous  les  premiers  fidèles,  y  compiis  Jean  l'Evangé- 
liste. 

Fontevrault  connut  un  succès  sans  précédent, 
surtout  dans  la  société  aristocratique.  S'y  rendirent 
en  foule  les  beautés  les  plus  fameuses  du  siècle, 
les  plus  nobles  dames,  voire  d'illustres  pécheres- 
ses :  comme  Bertrade  de  Montfort,  l'ex-maîtresse 
du  roi  Philippe  Ier.  Parmi  les  adeptes  de  Robert 
d'Arbrissel,  il  faut  citer  les  deux  épouses  succes- 
sives de  Guillaume  IX  :  Ermengarde  et  Philippa; 
la  seconde  prit  le  voile  en  même  temps  que  la  fille 
qu'elle  avait  eue  du  duc  :  Audéarde.  Il  paraît 
impossible  que  Guillaume  n'ait  pas  été  ébranlé  par 
ces  événements.  D'autant,  nous  le  savons,  que  Ro- 
bert d'Arbrissel  exerçait  sur  son  entourage  immé- 
diat, par  l'entremise,  entre  autres,  d'un  certain 
Fouchier,  une  influence  indéniable. 

Au  début,  le  duc  essaie  de  crâner.  Il  couvre  de 
ses  sarcasmes  —  c'est  l'ère  des  chansons  cyniques 
—  les  Fontevristes;  il  raille  les  femmes  qui  se  lais- 


DE  LA  LYRIQUE   PROVENÇALE  ?  117 

sent  courtiser  par  les  clercs,  ce  qui  est  déjà  une 
façon  d'accuser  le  coup.  Puis,  un  revirement  se 
fait  en  lui.  Non  qu'il  se  déclare  prêt  à  rendre  les 
armes  :  bien  au^contraire.  Il  veut,  simplement, 
battre  «  la  concurrence  »  sur  son  propre  terrain. 
C'est  alors  que  —  «  conception  géniale  »,  dit  M. 
Bezzola;  et  nous  serions  assez  disposé  à  sous- 
crire à  cette  afirmation  —  au  culte  tout  ascétique 
de  Fontevrault  le  premier  troubadour  opposera  le 
thème  de  la  dame  inspiratrice  de  courtoisie,  de 
toute  vertu. 

La  thèse  est,  ici,  à  peine  esquissée.  Développée 
comme  il  se  doit,  elle  emporte  notre  adhésion. 

Ainsi  donc,  le  facteur  individuel  —  s'il  s'ajoute, 
bien  entendu,  aux  circonstances  de  milieu  et  de 
temps  —  rend  compte  de  tout.  Il  élucide  même  un 
problème  que  ni  Jeanroy,  ni  Rajna,  ni  les  autres 
n'avaient  résolu,  eux  qui  étaient  amenés,  en  pré- 
sence de  la  perfection  du  formulaire  amoureux  de 
Guillaume,  à  supposer  au  «  premier  troubadour  » 
connu  une  lignée  de  prédécesseurs.  Pio  Rajna  fai- 
sait volontiers  allusion  à  deux  passages  (chanson 
VI  et  chanson  VII)  où  le  poète  aurait  vanté  l'art 
de  son  atelier,  la  mesure  et  la  mélodie  de  ses  stro- 
phes. Mais  rien  n'indique  que  Guillaume  ait  été 
devancé  dans  la  voie  qu'il  vient  de  se  tracer;  et  ces 
strophes,  ne  conviendrait-il  pas  de  les  traduire, 
tout  uniment  :  «  Je  suis  aussi  capable  que  vos 
clercs  de  faire  des  vers  réguliers  et  bien  chan- 
tants»? Ce  qui  nous  ramènerait  à  l'antagonisme 
allégué  plus  haut. 

Pour  le  surplus,  cette  longue  discussion  touchant 


1  f8    OU  EN  EST  LE  PROBLEME  DES  ORIGINES 

le  problème  des  origines  de  la  lyrique  provençale 
n'a  d'autre  mérite  que  de  nous  faire  toucher  du 
doigt,  avec  la  complexité  des  problèmes,  le  danger 
des  solutions  simplistes.  Paraphrasant  M.  Bezzola, 
je    dirais   volontiers  :    Ni   la   poésie   classique   de 
l'antiquité,  ni  les  compositions  des  capellani  de  la 
Loire,  ni  les  productions  goliardiques,  ni  la  poésie 
arabe  n'offrent  le  modèle  de  la  poésie  des  trouba- 
dours. Les  éléments  qui  leur  sont  communs  avec 
celle-ci  sont  nombreux;  elles  lui  en  ont  certaine- 
ment  fourni    quelques-uns.   Mais   aucune    de   ces 
sources  n'aurait  suffi  à  produire  cette  image  de 
la  domna  lointaine  et  désirée.  Cette  image  est  née 
au  Sud-Ouest  de  la  France,  aux  environs  de  l'an 
1100,  la  complicité  aidant  du  milieu  social,  par 
l'intuition  géniale  d'un  authentique  poète  qui,  en 
réaction  dépitée  contre  l'ascétisme  contagieux  de 
Fontevrault,  eut  le  don  d'exprimer  les  aspirations 
d'une    société    courtoise,    consciente    des    valeurs 
spirituelles  qu'elle  pouvait  créer,  une  fois  délivrée 
de  la  tutelle  de  l'Eglise. 

Cette  explication,  j'en  conviens,  ne  lève  pas  en- 
core les  derniers  doutes.  Mais,  du  point  de  vue 
historique  et  du  point  de  vue  psychologique,  elle 
est  de  l'origine  de  la  chanson  provençale  la  plus 
parfaite  «  actualisation  ».  Préparée  par  toutes  les 
influences  dont  il  a  été  fait  état,  la  lyrique  cour- 
toise devient  ainsi  l'expression  «  actuelle  »  du 
sentiment  amoureux,  au  début  du  XIIe  siècle,  dans 
le  Midi.  Ce  sentiment  lui-même  est  vieux  comme 
le  monde.  Mais  à  cette  époque  et  dans  ce  milieu, 
les  événements  historiques  aidant  de  l'institution 
de   la  chevalerie  et  des   Croisades   d'Espagne  et 


DE  LA  LYRIQUE  PROVENÇALE  ?  119 

d'Orient,  le  fait  économique  s'y  ajoutant  de  la  dou- 
ceur de  vivre  au  sein  de  la  richesse,  les  influences, 
aussi,  se  faisant  sentir  de  la  littérature  classique  et 
de  la  poésie  latine  du  moyen  âge,  il  est  naturel  que, 
pour  le  grand  amoureux  et  le  grand  féodal  que  fut 
Guillaume  IX,  la  chanson  d'amour  ait  pris  telle 
forme;  car  son  meilleur  mérite  réside,  plutôt  que 
dans  l'esprit,  dans  la  forme  :  dans  «  les  formes  ». 


LES  SOURCES  ITALIENNES  DE  LA 
LEGENDE   DE   TANNHAUSER 

La  légende  de  Tannhàuser,  telle  qu'elle  nous  a 
été  rapportée  par  ce  «  lied  »  allemand  du  XVIe 
siècle  qui  semblait  à  Henri  Heine  le  plus  beau  dia- 
logue d'amour  après  celui  du  Cantique  des  canti- 
ques, n'est  pas  une  légende  spécifiquement  germa- 
nique. 

Richard  Wagner  en  a  fait  l'argument  du  drame 
lyrique  bien  connu;  il  a  repris  à  un  autre  poème 
allemand,  plus  ancien  de  trois  siècles  :  la  Dispute 
poétique  de  la  Wartburg,  quelques  épisodes  du 
premier  et  du  troisième  acte  et  le  second  acte  tout 
entier.  Chez  Wagner,  le  contraste  entre  l'amour 
idéal  et  l'amour  charnel,  qui  dans  le  vieux  «  lied  » 
avait  une  tout  autre  forme,  prend  esprit  et  corps, 
non  seulement  dans  le  personnage  de  Tannhàuser, 
mais  aussi  dans  celui  de  Vénus  et  dans  celui  d'Eli- 
sabeth :  dans  la  déesse  de  l'amour  qui  a  séduit, 
au  fond  de  la  caverne  de  la  montagne,  le  chanteur 
passionné;  et  dans  la  sainte  qui,  sacrifiant  à  Dieu 
son  propre  amour  pour  le  réprouvé,  rachète  enfin 
celui-ci  et  le  sauve.  Mais  la  légende,  si  elle  en  ac- 
quiert un  intérêt  et  une  force  dramatique  étranges, 
y  perd  sous  le  rapport  de  la  pureté.  Revenons  à 
notre  récit  du  XVIe  siècle. 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUSER  121 

Tannhauser  est  donc  entré  dans  la  montagne 
de  Vénus,  et  il  y  a  passé  une  année  pleine  de  dé- 
lices; mais  voici  qu'il  se  rend  compte  de  son  état 
de  péché  :  il  veut  sortir  et  aller  demander  pardon 
au  pape.  La  déesse  lui  refuse  le  congé  qu'il  de- 
mande :  «  Pense  à  ma  bouche  rouge  qui  rit  à  toute 
heure  du  jour...  »  Pourtant,  elle  finit  par  consen- 
tir à  le  laisser  partir;  mais  elle  lui  recommande  de 
célébrer  partout  ses  louanges  et  «  de  se  tenir 
éloigné  de  tout  qui  est  chenu  ».  Et  Tannhauser 
s'en  va  à  Rome,  se  confesser  au  pape  Urbain  IV. 
Il  est  tout  prêt  à  toutes  les  pénitences.  Or  voici  que 
le  pontife,  montrant  son  bâton  pastoral,  lui  dit  du- 
rement que  le  pécheur  ne  peut  être  pardonné  avant 
que  ce  bâton  n'ait  refleuri.  Le  chevalier  se  déses- 
père :  «  O  Marie,  ma  Mère,  ô  Vierge  pure,  il  me 
faut  donc  me  séparer  de  toi!...»  Et  Tannhauser 
s'en  retournera  à  la  montagne  de  Dame  Vénus, 
pour  sa  perdition  éternelle.  Prodige!  Trois  jours 
plus  tard,  le  bâton  du  pape  a  reverdi,  manifestant 
ainsi  la  volonté  de  Dieu  que  tout  acte  de  repentir 
mérite  le  pardon.  Mais  quelles  que  soient  les  re- 
cherches entreprises  sur  l'ordre  du  pontife,  du 
chevalier  on  ne  retrouve  plus  trace;  c'est  pourquoi 
le  pape  Urbain  IV  en  personne  sera  damné,  à  son 
tour,  pour  l'éternité. 

Telle  est  la  légende  allemande. 

De  cette  légende,  nous  n'avons  pas,  en  Alle- 
magne, le  moindre  vestige  avant  le  poème  de 
Hermann  von  Sachsenheim  sur  le  Venusberg, 
poème  composé  en  1453.  Quant  à  l'épisode  spéci- 
fiquement germanique  du  bâton  qui  refleurit,  il 
n'apparaît  que  trente  ans  plus  tard,  dans  le  récit 


122  LES  SOURCES   ITALIENNES 

du  Dominicain  Félix  Faber.  En  fait,  cet  épisode 
manque  à  la  légende  italienne  de  la  Sibylle,  lé- 
gende qui  correspond  assez  exactement  à  celle  de 
Vénus  et  de  Tannhàuser,  avec,  en  plus,  quelques 
détails  «  italiques  ».  De  cette  légende  d'Italie,  nous 
possédons  une  version  antérieure  d'un  demi-siècle 
au  poème  de  Sachsenheim  :  dans  le  Guerin  Mes- 
chino, d'Andréa  da  Barberino. 

Guerin  Meschino  est  un  roman  que  lisent  encore 
aujourd'hui,  avec  ferveur,  les  paysans  d'Italie  :  à 
cause  de  toutes  les  merveilles  qui  y  sont  contées, 
et  surtout  à  cause  des  prodigieuses  aventures  que 
le  Meschino  eut  avec  l'enchanteresse  Alcine,  dans 
la  grotte  de  Norcia.  Cette  ascension  de  Guerino  à 
la  montagne  de  la  Sibylle,  au-dessus  de  Norcia, 
notre  excellent  messer  Andréa  ne  l'avait  pas  ima- 
ginée de  toutes  pièces.  C'est  que,  dans  la  région  des 
Monts  Sibyllins,  entre  Norcia  et  Ascoli  Piceno, 
courait  le  bruit,  de  son  temps  déjà,  que  la  Sibylle 
avait,  dans  une  grotte  située  tout  au  sommet  de  la 
montagne,  son  royaume  plein  d'enchantements, 
avec  des  salles  dorées  aux  portes  de  métal  et  aux 
lambris  de  pierres  précieuses,  royaume  tout  peuplé 
de  belles  femmes  et  de  gentils  cavaliers,  royaume 
où  l'on  ne  pouvait  séjourner  au  delà  d'une  année, 
sous  peine  de  n'en  jamais  plus  sortir,  sinon  pour 
la  damnation  éternelle,  le  jour  du  jugement.  Les 
indices  ne  manquaient  pas  de  l'origine  infernale  de 
ce  «  paradis  »  :  et  c'est  ainsi  que,  d'après  la  lé- 
gende, chaque  semaine,  toutes  les  habitantes  et  la 
reine  elle-même  étaient  converties  en  serpents  ou 
en  autres  animaux  venimeux,  quitte  à  sortir  de  ces 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUgER  123 

métamorphoses  plus  belles  et  plus  séduisantes 
qu'auparavant. 

Andréa  da  Barberino  a  raconté  comment  un 
aventurier,  Guerino  dit  /'/  Meschino,  en  quête  de 
son  père,  se  mit  en  tête  de  consulter  la  prophétesse 
qui  habitait  la  montagne  de  Norcia.  Bien  que  tous 
prétendissent  l'en  empêcher,  Guerino  persista  dans 
son  dessein.  Cette  prophétesse  avait,  au  témoi- 
gnage de  messer  Andréa,  «  le  teint  des  plus  suaves, 
des  formes  affriolantes,  un  langage  fascinant  ».  Il 
ne  lui  fallut  pas  longtemps  pour  séduire  le  visiteur. 
«  Il  l'accompagna  jusqu'à  son  lit  »,  continue  le  nar- 
rateur; «  et  tandis  qu'elle  était  couchée  auprès  de 
lui,  elle  pensait  au  moyen  de  le  précipiter  dans  le 
péché.  Et  vraiment,  Guerino,  en  la  voyant  toute 
proche,  si  belle  et  si  voluptueuse,  sentit  s'enflam- 
mer son  cœur  et  ses  sens...»  Que  va-t-il  arriver? 
Tout  simplement  ceci  :  que  Guerino,  cavalier  plein 
de  foi,  résiste  à  toutes  les  tentations  de  son  désir  et 
les  repousse  toutes.  Le  pape  devra  donc  bien  lui 
pardonner,  puisque,  s'il  a  fait  montre  d'une  témé- 
rité coupable,  l'aventureux  s'est  cependant  gardé 
pur,  même  dans  des  circonstances  où  il  eût  été 
presque  naturel  qu'il  succombât. 

Quelques  années  après  le  récit  d'Andréa  da  Bar- 
berino, soit  le  18  mai  1420,  un  écuyer  français, 
Antoine  de  La  Sale,  grand  aventurier  devant  l'E- 
ternel, fit  à  la  Sibilla,  non  par  la  route  occidentale 
(Norcia-Castelluccio-Balzo  Borghese),  suivie  par 
Guerino,  mais  par  la  route  de  l'Est  ou  du  versant 
adriatique  (Montemonaco-Collina),  une  visite  mé- 
morable. Devenu  plus  tard  précepteur  de  Jean  de 
Calabre,  fils  du  bon  roi  René,  le  vieux  courtisan 


124  LES  SOURCES   ITALIENNES 

devait  écrire,  à  la  requête  de  la  duchesse  Agnès  de 
Bourbon,  belle-mère  de  son  élève,  une  relation  fort 
i  plaisante  de  son  voyage  sur  l'Apennin. 

Le  texte  du  voyage  d'Antoine  de  La  Sale  à  la 
Sibilla  nous  a  été  conservé  dans  deux  manuscrits  : 
l'un  se  trouve  à  la  Bibliothèque  Royale  de  Bruxel- 
les; l'autre,  dédié  à  Agnès  de  Bourbon,  repose  dans 
la  riche  «  librairie  »  du  Musée  Condé,  à  Chantilly. 
Ce  dernier  codex,  orné  de  miniatures,  outre  qu'il 
présente  tous  les  caractères  d'un  original,  se  si- 
gnale par  une  particularité  du  plus  vif  intérêt.  Une 
double  carte  géographique  —  ou  plutôt  un  double 
dessin  rehaussé  de  couleurs  —  nous  montre,  d'une 
part,  «  le  mont  du  lac  de  la  reine  Sibille  que  aul- 
cuns  disent  le  lac  de  Pilate  »,  c'est-à-dire  le  Vet- 
tore,  d'autre  part,  «  le  mont  de  la  reine  Sibille  •», 
avec  l'entrée  de  la  grotte,  le  pertuis  qui  donne  la 
lumière  et  le  sentier  en  lacets  qui,  de  Montemonaco, 
en  passant  par  le  hameau  de  Collina,  conduit  jus- 
que sous  la  «  couronne  »  de  la  montagne. 

Ce  précieux  document,  cinq  fois  centenaire,  fut 
pour  moi  d'autant  plus  plein  d'attrait  que  Gaston 
Paris,  l'éminent  romaniste  français,  parti  de  Spo- 
lète,  en  1897,  pour  aller  visiter  la  grotte,  n'était 
pas  arrivé  à  son  but.  Ainsi  donc,  je  serais  le  pre- 
mier étranger  à  avoir  refait,  sur  les  traces  du 
voyageur  du  XVe  siècle,  la  promenade  fameuse. 

Effectivement,  le  26  août  1929,  je  pouvais  con- 
templer, du  haut  de  l'échiné  d'un  petit  âne  brun, 
les  jeux  de  la  nebbia  sur  les  pentes  de  l'Apennin... 

*  *  * 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUgER  125 

Montemonaco,  avec  ses  façades  brûlées  par  le 
soleil,  sa  couleur  ocrée,  fait  penser  à  la  tunique 
d'un  Franciscain.  Le  moteur  vrombit  à  l'altitude  de 
mille  mètres.  Il  y  a  un  café  dans  ce  petit  village 
de  montagne,  une  pharmacie,  une  agence  de  sel 
et  de  tabac.  Plus  bas,  sur  une  vitrine,  je  déchiffre  : 
«  tailleur  et  barbier  ».  De  fait,  dans  un  coin  de  la 
boutique,  on  aperçoit  le  personnage  qui  cumule  les 
deux  métiers  :  il  coud,  jambes  croisées,  en  équili- 
bre sur  une  table,  tout  en  attendant  le  moment  de 
savonner  le  client  à  la  barbe  dure  de  plusieurs 
jours. 

La  route  principale  conduit  au  point  culminant 
du  pays.  Ici  se  dressent,  dominant  une  large  es- 
planade, les  vestiges  de  l'antique  forteresse.  Juste 
au  centre,  le  mur  s'est  écroulé  sur  tout  un  pan.  Il 
s'est  ainsi  formé  comme  une  ouverture  très  vaste, 
en  guise  de  proscenium,  avec,  pour  portants,  deux 
pierres  restées  debout  et  taillées  le  plus  réguliè- 
rement du  monde.  Et  derrière,  comme  à  rideau 
levé,  s'aperçoivent  les  montagnes  :  celle  de  la  Si- 
bylle au  milieu,  le  Vettore  et  le  Priore  sur  les 
côtés. 

L'aspect  de  ces  montagnes  vous  serre  le  cœur; 
le  silence  d'alentour,  on  dirait  qu'il  vous  paralyse. 
Voilà  donc,  tout  là-haut,  ce  mont  de  la  Sibylle; 
voilà  le  Vettore,  avec  le  lac  de  Pilate!  C'est  là-haut 
qu'ont  surgi  les  cultes  antiques  et  les  légendes!... 
Nous  partirons  à  la  découverte  du  mystère. 

Mon  guide  m'avertit  qu'en  montagne,  il  ne  faut 
jamais  se  hâter. 

—  Chi  va  piano,  va  sano,  lui  dis-je. 


126  LES  SOURCES  ITALIENNES 

—  C'est  bien  juste  :...  e  va  lontano,  achève  le 
montagnard. 

Nos  mulets  d'escorte,  qui  nous  accompagnent, 
font  dégringoler  les  pierres  du  sentier.  Et  il  me 
semble  que  ce  roulement  de  chute,  aide  à  l'ascen- 
sion :  comme  si  la  montagne  se  désagrégeait  sous 
nos  pieds,  comme  si  cédait  la  résistance  de  la 
déesse.  J'ai  dans  ma  poche  le  texte  d'Antoine  de 
La  Sale;  car  je  veux  contrôler  toutes  les  indications 
topographiques  du  manuscrit  de  Chantilly. 

Après  de  longs  efforts,  nous  sommes  arrivés  au 
pied  de  la  «  couronne  »-.  La  Sale  dit  qu'il  s'agit 
d'une  roche  haute  de  cinq  mètres  environ,  «  taillée 
dans  la  montagne  sur  tout  le  pourtour  ».  C'est 
exact.  Vue  de  loin,  cette  couronne  peut  donner 
l'impression  d'une  forteresse,  voire  d'un  temple. 
Certes,  tout  ceci  est  fort  caractéristique;  et  l'on  ne 
peut  croire  qu'il  s'agisse  d'une  formation  natu- 
relle :  pareille  masse  qui  écrase  la  montagne  en 
forme  de  coupole  a  dû  frapper  l'imagination.  Nous 
rampons  maintenant  sur  un  sentier  difficile. 
Comme  il  n'est  pas  possible  de  conduire  les  mu- 
lets plus  avant,  nous  les  avons  laissés  en  pâture 
dans  un  petit  pré.  Pour  franchir  le  passage  de  la 
couronne,  il  faut  s'aider  des  mains  et  des  pieds, 
certaines  pierres  semblant  disposées  tout  exprès, 
à  la  façon  d'un  escalier.  «  Ce  passage,  raconte 
Antoine  de  La  Sale,  est  bien  suffisant  à  remplir 
de  terreur  le  plus  brave  des  mortels;  car  si,  par 
mégarde,  le  pied  lui  manquait,  personne,  hormis 
Dieu,  ne  le  pourrait  sauver  ». 

Et  voici  la  grotte... 

Antoine  de  La  Sale  raconte  comment  il  a  péné- 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUSER  127 

tré  dans  cette  mystérieuse  caverne.  Par  une  ouver- 
ture en  forme  de  triangle,  il  entra  dans  une 
chambre  intérieure  autour  de  laquelle  courait  un 
banc  taillé  dans  la  roche;  et  il  eut  l'occasion  de 
jeter  les  yeux  sur  l'entrée  d'un  corridor  souterrain, 
obstrué  par  un  amas  de  pierres.  Il  n'a  rien  vu  d'au- 
tre; et  il  se  garde  bien  d'ajouter  foi  au  récit  d'un 
prêtre  un  peu  fou,  messer  Don  Antonio  Fumato, 
lequel  jurait  son  grand  serment  avoir  pénétré  à 
l'intérieur  du  corridor,  jusqu'à  un  torrent  qui  se 
précipitait  dans  un  gouffre  et  jusqu'à  certaine 
porte  merveilleuse  qui  ne  cessait  de  s'ouvrir  et  de 
se  fermer  jour  et  nuit;  de  même  Antoine  ne  fait 
aucun  crédit  aux  témoignages  de  quelques  jeunes 
gens  de  Montemonaco  qui  lui  ont  assuré  avoir 
poussé  jusqu'à  un  endroit  où  soufflait  un  vent  si 
terrible  que  nulle  force  humaine  n'aurait  pu  y  ré- 
sister. Mais  La  Sale  nous  a  laissé  le  souvenir  d'une 
inscription  gravée  à  l'entrée  de  la  grotte  :  «  Her 
Hans  Wan  Banborg  intravit  »,  inscription  qui 
montre  que  l'endroit  était  connu  et  fréquenté  par 
les  Allemands.  Allemand  était  ce  médecin  qui  de- 
mandait au  futur  pape  Pie  II  des  nouvelles  du 
Mont  de  la  Sibylle;  allemand  cet  Arnold  de 
Harff,  patricien  de  Cologne,  qui,  en  1497,  voulut 
gravir  la  montagne  dont  il  avait  entendu  parler 
dans  son  pays  comme  étant  la  montagne  de  Vénus. 
De  quoi  je  conclus  qu'une  chose  au  moins  est  hors 
de  conteste  :  à  savoir  que  les  Allemands  eux-mê- 
mes, avant  le  fameux  «  lied  »,  plaçaient  le  Venus- 
berg  en  Italie,  dans  le  voismage  de  Norcia, 
confondant  ainsi  Vénus  avec  la  Sibylle;  d'autre 
part,  jusqu'à  cette  époque,  aucun  endroit  en  Aile- 


128  LES  SOURCES   ITALIENNES 

magne  n'avait  encore  été  baptisé  ni  du  nom  de 
Vénus,  ni  de  celui  de  la  Sibylle. 

Pour  retourner  à  mon  expédition,  je  ne  vis  rien, 
dès  le  seuil,  de  fort  extraordinaire  :  ce  n'était  là 
qu'une  excavation  dans  la  montagne.  Sur  la  pierre 
en  forme  d'architrave  qui  surplombe  l'entrée, 
quelques  traces,  rongées  par  l'humidité,  de  lettres 
entaillées.  Le  souterrain,  qui  m'intéressait  le  plus, 
était  obstrué  :  le  paradis  fermé... 

Mais,  l'année  suivante,  j'eus  l'occasion  de  faire, 
en  compagnie  de  quelques  amis  italiens,  entre  le 
15  et  le  18  août  1930,  une  seconde  visite,  plus  fruc- 
tueuse, à  la  grotte  de  l'Apennin.  Notre  petite  troupe 
avait  quitté  Norcia  dans  la  matinée  du  15  août. 
Le  16,  nous  nous  trouvions  dans  un  campement 
de  bergers,  à  l'altitude  de  1800  mètres.  Le  19  au 
matin,  nous  atteignions  la  grotte,  vers  les  8  heures. 
Quelle  paix  autour  de  la  Sibylle,  dans  le  voisinage 
du  paradis!... 

La  caverne  était  sens  dessus  dessous.  De  récents 
travaux  d'exploration  en  avaient  complètement 
modifié  l'habitus.  Masquée  l'ouverture  du  sou- 
terrain. On  distinguait  quelques  amas  de  pierres 
gluantes.  Les  fouilleurs  inexpérimentés,  vu  la  peine 
qu'ils  s'étaient  donnée,  auraient  peut-être  réussi 
à  découvrir  quelque  chose  si,  au  lieu  de  prendre 
une  mauvaise  direction,  ils  avaient  suivi  avec  plus 
de  confiance  le  tracé  de  l'antique  terrier.  Un  gros 
quartier  de  roche,  que  des  bergers  superstitieux 
avaient  fait  rouler  autrefois  devant  l'ouverture,  se 
trouvait  complètement  mis  à  nu;  son  aspect  n'était 
pas  celui  d'une  pierre  de  rapport. 

Mes   compagnons   et   moi,   nous  commençâmes 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUSER  129 

à  déblayer  le  terreau  tout  autour  de  la  grosse 
pierre.  Et  bientôt,  en  bas,  vers  la  gauche,  nous 
découvrîmes  le  souterrain.  Après  une  heure  d'ef- 
forts, nous  avions  pratiqué  une  ouverture  profonde 
d'environ  deux  mètres.  Le  vide  béait  vers  l'inté- 
rieur. Moi-même,  m'aidant  d'une  torche,  j'aperçus 
distinctement,  tout  au  fond  de  notre  excavation,  le 
gouffre.  Un  d'entre  nous  crut  même  déceler  un 
léger  courant  d'air  en  provenance  de  l'intérieur. 
Illusion?...  Pourtant,  celui  qui  affirmait  ce  détail 
a  l'habitude  des  travaux  de  l'espèce. 

Afin  de  mieux  nous  rendre  compte  de  la  réalité, 
nous  songeâmes  à  lier  une  pierre  à  l'extrémité 
d'une  corde  :  notre  intention  était  de  pousser  cette 
pierre  dans  le  vide,  pour  mesurer  la  profondeur 
du  gouffre.  Une  première  pierre  n'était  pas  assez 
peante  pour  tendre  la  sonde.  Une  seconde,  de 
dimension  plus  respectable,  n'entrait  pas  bien; 
nous  la  poussâmes,  croyant  vaincre  la  résistance 
du  terreau  tout  autour:  hélas!  elle  s'encastra  dans 
le  boyau,  et  il  ne  nous  fut  plus  possible  de  la  faire 
bouger...  Vu  le  manque  d'instruments  idoines,  il 
nous  fallut  bien  nous  convaincre  de  l'inutilité  de 
nos  efforts,  abandonner  les  fouilles.  Et  c'est  pour- 
quoi, un  peu  mélancoliques,  nous  reprîmes,  bre- 
douilles, le  chemin  du  retour. 

Je  m'excuserais  à  peine  d'avoir  fourni  tous  ces 
détails  sur  les  fouilles  dans  la  Grotte  de  la  Sibylle; 
car  je  crois  le  préambule  nécessaire  pour  qui  veut 
comprendre  ma  thèse  sur  les  origines  de  la  légende. 

*  *  * 


130  LES  SOURCES  ITALIENNES 

Antoine  de  La  Sale  connaît  donc  la  légende  de 
la  Sibylle  de  Norcia,  telle  que  la  lui  ont  racontée 
les  montagnards,  le  18  mai  1420. 

D'autre  part,  la  publication  de  Guerin  Meschino 
remonterait  à  1409.  Ainsi  donc,  entre  les  deux  ré- 
cits la  distance  est  de  onze  années  :  délai  suffisant 
pour  qu'une  légende  chemine  et  se  transforme. 

Si  l'on  compare  les  deux  textes,  l'on  peut  dire 
que,  dans  le  Guerino,  règne  une  sorte  de  simplicité 
qui  est  bien  à  l'écart  de  ces  complications  psycho- 
logiques que  nous  décelons  déjà  chez  La  Sale. 
Chez  ce  dernier,  en  effet,  le  héros  entre  dans  le 
paradis,  cède  aux  séductions  de  la  reine,  goûte  à 
tous  les  plaisirs  qui  lui  sont  offerts;  puis  il  se  re- 
pent  amèrement.  Il  s'enfuit  de  la  grotte,  pour  aller 
demander  pardon  au  pape;  et,  désespéré  de  n'a- 
voir pas  été  absous  à  la  suite  d'un  regrettable 
malentendu,  il  rentrera  définitivement  dans  la  ca- 
verne, non  sans  avoir  fait  aux  bergers  de  la  mon- 
tagne l'adieu  suivant  :  «  Mes  amis,  sachez  que  je 
suis  un  chevalier  coupable.  Parce  que  je  n'ai  pu 
sauver  la  vie  de  l'âme,  je  ne  veux  pas  perdre,  du 
moins,  la  vie  du  corps  ». 

Il  y  a,  c'est  trop  évident,  beaucoup  de  points  de 
contact  entre  les  deux  narrations.  Avant  tout,  le 
cadre,  la  localisation.  La  couronne  du  Monte  délia 
Sibilla  est  décrite  également  par  les  deux  auteurs. 
Les  deux  s'accordent  sur  ces  points  :  que  l'on 
entend  dans  la  grotte  le  bruit  d'un  fleuve;  que  s'y 
trouvent  de  grandes  portes  de  métal  qui  ne  cessent 
de  se  fermer  et  de  s'ouvrir;  qu'y  régnent  deux  dra- 
gons qui  semblent  vivants  et  qui  sont  pourtant  arti- 
ficiels; qu'on  y  découvre  des  salles  fantastiques,  des 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUgER  131 

fontaines  et  des  jardins  enchantés;  et  que  le  cava- 
lier sort  de  la  grotte  en  portant  dans  sa  main  un 
cierge  allumé,  qu'il  n'éteindra  que  lorsqu'il  reverra 
la  lumière  du  jour. 

On  dirait  que  pareil  récit,  Barberino  l'a  entendu 
raconter  directement  de  ce  peuple  de  la  montagne, 
qui  est  doux  et  timoré;  on  dirait  d'une  histoire 
encore  toute  fraîche,  pleine  de  bon  sens.  Antoine 
de  La  Sale,  par  contre,  aura  dû  recueillir  la  légende 
de  la  bouche  de  quelqu'un  qui  était  déjà  un  peu 
plus  exalté,  de  quelqu'un  qui  avait  par  endroits 
la  larme  à  l'œil.  Sans  doute,  la  conclusion  de  son 
drame  insiste  aussi  sur  la  faute  du  pécheur;  mais 
il  s'en  dégage  comme  un  élément  de  sympathie, 
qui  imprègne  d'ailleurs  toute  la  narration.  Au  fond, 
nous  découvrons,  chez  Antoine  de  La  Sale,  le  sens 
de  la  piété  humaine  pour  le  cas  du  désespéré. 

Dans  le  Tannhàuser*,  la  légende  a  subi  d'autres 
modifications.  Le  motif  s'est  accru  d'éléments  ly- 
riques et  religieux.  Le  poète  de  l'amour,  prisonnier 
de  Vénus,  s'exclame  à  un  moment  donné  :  «  Les 
jours  ne  suffisent  pas  à  assouvir  mon  cœur  qui 
est  demeuré  mortel;  je  veux  ma  part  des  luttes  de 
la  terre  ».  En  somme,  Tannhâuser  réclame  la  li- 
berté de  vivre,  à  cause  du  besoin  qu'il  éprouve  de 
souffrir  en  ce  bas  monde.  Comme  si  la  vie  consis- 
tait vraiment  dans  un  perpétuel  renouveau  des 
forces  humaines,  comme  si  la  vie  consistait  dans 
le  heurt  des  sentiments  contradictoires.  Ainsi  l'hu- 
manité du  personnage  s'est  singulièrement  com- 
pliquée. Il  s'évade  de  la  grotte;  il  demande  au  pape 
son  pardon.  Et  le  pape,  on  se  rappelle,  se  montre 
disposé  à  pardonner,  mais  à  une  condition  :  que 


132  LES  SOURCES  ITALIENNES 

sa  crosse  pastorale  se  couvre  de  fleurs  et  de 
fruits.  Or  comment  pourrait  se  produire  ce  mi- 
racle? Le  pape  aurait  donc  voulu  dire  l'impos- 
sible?... Tannhauser,  au  désespoir,  retourne  dans 
la  montagne  de  Vénus,  décidé  désormais  à  se 
faire  l'éternel  cavalier  de  la  reine.  Mais  il  advient 
une  chose  étrange  :  après  trois  jours,  le  bâton  du 
pape  a  refleuri  comme  une  plante  au  mois  de  mai. 
C'est  donc  que  la  grâce  céleste  a  été  plus  grande 
que  cette  indulgence  que  pouvait  concéder  le  pon- 
tife. Las!  tout  est  inutile,  parce  que  Tannhauser 
est  déjà  retourné  au  lieu  de  sa  perdition,  entre  les 
bras  de  Dame  Vénus... 

Telle  est,  grosso  modo,  la  légende  qu'a  déve- 
loppée Wagner,  et  qui  prend  un  coloris  dramatique 
dès  le  prélude  de  l'opéra  fameux.  Nous  en  sommes 
arrivés  au  concept  protestant  de  la  Réforme  et  de 
Martin  Luther,  lequel  part  en  guerre  contre  le 
dogme  de  l'infaillibilité  pontificale.  La  légende  a 
donc  épousé  l'évolution  de  la  pensée  humaine.  Elle 
s'est  renouvelée  avec  les  hommes.  Ici  aussi,  le  hé- 
ros succombe,  comme  dans  La  Sale;  mais  dans  le 
moment  qu'il  succombe,  il  est  comme  exalté  par 
cette  force  humaine  qui  le  dresse  face  à  toutes  les 
adversités  de  la  vie. 

*  *  * 

Nous  voici  arrivés  au  chapitre  le  plus  intéres- 
sant :  celui  qui  traite  des  sources  de  la  fameuse 
légende. 

Les  Allemands,  frappés  par  la  ressemblance  du 
récit  italique  avec  le  mythe  de  Tannhauser,  ont 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUSER  133 

soutenu  —  et  d'aucuns  soutiennent  encore  —  que 
la  légende  du  Venusberg  et  du  chevalier  damné, 
légende  germanique,  aurait  été  importée  jusqu'à 
la  grotte  de  Norcia  par  des  clercs  ou  des  voyageurs 
venant  d'Allemagne. 

Gaston  Paris,  le  romaniste  français  allégué 
plus  haut,  défend  une  opinion  contraire  :  à  son 
avis,  un  mythe  celtique,  d'une  origine  très  reculée, 
mythe  qui  symboliserait  notre  humaine  nostalgie 
des  félicités  éternelles,  aurait  cristallisé  autour  du 
cas  d'un  mortel  prisonnier  de  Vénus  et  que  l'amour 
de  ses  frères  humains  ramène  invinciblement  vers 
les  hommes. 

Un  érudit  suisse,  Diibi,  dans  une  étude  fort 
poussée,  a  voulu  démontrer  à  son  tour  comment 
la  légende,  qui  se  serait  formée  en  Italie  autour  du 
Monte  délia  Sibilla,  aurait,  par  la  suite,  passé  en 
Suisse,  où  l'on  en  retrouve  au  moins  trois  versions 
différentes;  et  ce  n'est  qu'après  cette  migration 
qu'elle  aurait  pénétré  en  Allemagne. 

Les  travaux  les  plus  récents  sur  le  sujet  (on  les 
doit  à  la  plume  du  professeur  allemand  Stephan 
Barto),  tout  en  maintenant  la  thèse  de  l'origine 
germanique,  rapprochent  le  mythe  de  Tannhâuser 
et  du  Mont  de  Vénus  du  cycle  énigmatique  du 
Graal. 

M'aidant  des  résultats  de  mon  double  voyage 
et  des  fouilles  dans  la  grotte,  je  me  permets  de 
présenter  un  essai  de  solution  neuve. 

A  mon  sentiment,  le  mythe  de  la  Sibylle  doit  re^ 
monter  au  culte  païen  de  Cybèle,  la  Magna  Mater 
des  Romains,  déesse  des  montagnes,  des  lacs,  des 
fontaines,  honorée  d'un  culte  erotique  à  l'intérieur 


134  LES  SOURCES  ITALIENNES 

de  la  grotte  rituelle,  sous  la  couronne  symbolique. 

Depuis  les  temps  les  plus  reculés,  les  sommets 
des  montagnes  ont  été  considérés  comme  le  siège 
et  le  temple  des  divinités;  et  je  n'ai  qu'à  citer  les 
noms  de  l'Olympe  d'Asie  et  de  l'Olympe  de  Thes- 
salie,  de  l'un  et  de  l'autre  Ida,  du  Parnasse,  du 
Pinde,  pour  que  les  souvenirs  accourent  en  foule. 
D'autre  part,  les  cavernes  étaient  sacrées  :  sacrées 
parce  que  mystérieuses  et  capables  de  donner  ac- 
cès à  des  royaumes  d'outre-monde.  La  Grotte  de 
la  Sibylle  a  la  prérogative  fort  singulière  d'être 
située  exactement  au  sommet  de  la  montagne.  Et 
cette  montagne,  déjà  respectable  par  son  altitude 
de  plus  de  deux  mille  mètres,  offre  la  caractéristi- 
que, encore  plus  étrange,  d'apparaître  ceinte  d'une 
couronne,  c'est-à-dire  d'un  symbole  hautement 
significatif  dans  toute  l'histoire  de  l'humanité. 
Qu'on  me  dise,  maintenant,  si  ma  conjecture  est 
aventureuse  de  hasarder  que  la  caverne  de  la  Si- 
bylle aurait  été  le  centre  d'un  culte,  bien  avant  que 
le  christianisme  n'ait  étendu  son  empire  sur  la  ré- 
gion. 

En  attendant  que  des  fouilles  moins  improvisées 
permettent  éventuellement  d'amener  la  découverte 
d'objets  votifs,  il  me  sera  bien  permis  de  noter  ces 
quelques  détails  curieux. 

Tout  d'abord,  il  est  reconnu  que  le  culte  de  Cy- 
bèle,  introduit  de  Phrygie  à  Rome  en  l'année  204 
avant  Jésus-Christ,  avait  pris,  à  l'époque  impériale, 
une  grande  diffusion  à  travers  les  régions  monta- 
gneuses de  l'Apennin,  et  tout  particulièrement  au 
pied  des  Monts  Sibyllins.  Je  relève  deux  inscrip- 
tions à  Osimo  et  à  Teramo,  c'est-à-dire  au  pied 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUSER  135 

du  Gran  Sasso  d'Italia;  à  Teramo,  on  a  même  dé- 
couvert une  tête  de  la  déesse;  et  les  vestiges  du 
culte  métroaque  se  retrouvent  à  Fallerone,  exac- 
tement au  pied  du  Monte  délia  Sibilla,  s'il  faut  en 
croire  le  professeur  Graillot,  l'historiographe  de  la 
Magna  Mater.  Mais  il  est  d'autres  indices  non 
moins  suggestifs. 

Cybèle  est  une  déesse  couronnée  :  Cybèle  «  tur- 
rita  »  ou  «  turrigera  »,  disent  les  poètes  latins,  Ovide 
par  exemple.  Or  nous  savons  que  la  Grotte  de  la 
Sibylle  s'ouvre  sous  la  «  couronne  »  de  la  monta- 
gne. 

Cybèle  est  honorée  comme  la  déesse  des  eaux, 
des  lacs  et  des  fontaines.  Or  nous  savons  qu'un  lac, 
dit  «  le  lac  de  la  royne  Sibile  »  dans  le  manuscrit 
de  Chantilly,  dort  sur  la  montagne,  non  loin  de  la 
grotte.  D'autre  part,  l'Aso,  un  torrent  rapide,  prend 
sa  source  au  pied  de  la  Sibilla;  et  deux  fontaines 
aux  vertus  curatives  (autre  particularité  du  culte 
de  Cybèle)  étanchent  la  soif  des  pasteurs  et  de 
leurs  troupeaux,  sur  les  pentes  rocheuses. 

Antoine  de  La  Sale  parle,  en  1420,  des  sièges 
«  entaillez  tout  entour  ».  Pio  Rajna,  au  temps  loin- 
tain où  il  avait  fait  une  première  visite  à  la  grotte, 
croyait  avoir  retrouvé  ces  bancs  de  pierre.  Plus 
tard  du  reste,  Rajna  s'est  montré  moins  affirmatif  : 
«  En  fouillant,  écrit-il  à  Gaston  Paris,  il  est  vrai- 
semblable qu'on  retiouverait  les  sièges  tout  au- 
tour. ». 

Pour  ce  qui  regarde  le  corridor  souterrain, 
qu'Antoine  de  La  Sale  affirme  avoir  vu  et  qui  don- 
nerait de  pénétrer  au  sein  même  de  la  montagne, 
voici  un  texte  de  Vincenzo  Frenguelli,  un  des  der- 


136  LES  SOURCES  ITALIENNES 

niers  explorateurs  de  la  caverne  :  «  Les  pics  mis  en 
branle,  après  deux  heures  d'ingrate  fatigue,  nous 
apparut  comme  une  architrave  de  pierre  carrée, 
disposée  dans  le  sens  horizontal  et  appuyée  aux 
deux  extrémités  sur  deux  autre  pierres,  verticales, 
qui  se  dressent  dans  le  terreau  qui  obstrue  la  ca- 
vité, lesquelles  pierres  ne  peuvent  pas  se  confondre 
avec  les  autres  auxquelles  elles  se  trouvent  ados- 
sées, à  cause  d'une  régularité  indéniable  dans  la 
taille  et  dans  la  forme  ».  Pourquoi  ne  pourrions- 
nous  pas  espérer  que  l'architrave  indique  l'orifice, 
quelque  étroit  soit-il,  qui  nous  permettrait  un  jour 
d'accéder  aux  salles  secrètes  où  devaient  se  célé- 
brer les  mystères  de  Cybèle? 

*  *  * 

Comment,  du  culte,  sous  la  couronne,  de  Cybèle 
couronnée,  de  Cybèle  déesse  des  montagnes,  des 
grottes,  des  lacs,  des  fontaines,  de  Cybèle  honorée 
dans  la  région  de  l'Apennin,  comment  serait-on 
passé  au  culte  de  la  Sibylle?  C'est  la  seconde  par- 
tie de  mon  argument. 

Entre  Cybèle  et  la  Sibylle,  ïi  existe  une  parenté 
mythologique  :  l'Ida  d'Asie,  berceau  du  culte  ro- 
main de  la  Magna  Mater,  est  aussi  la  patrie  des 
Sibylles,  au  témoignage  de  l'historien  Pausanias. 

En  outre,  Cybèle  a  dans  ses  attributions  le  don 
de  prophétie. 

D'autre  part,  la  croyance  aux  Sibylles  se  révèle 
plus  vivace  dans  les  centres  de  dévotion  à  la  Magna 
Mater  (Pouzzoles,  Cumes,  Tivoli). 

En  somme,  et  pour  ne  pas  allonger  le  parallèle, 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUSER  137 

les  affinités  sont  nombreuses  entre  la  déesse  aux 
rites  orgiastiques  et  la  prophétesse  inspirée. 

A  quelle  époque  se  sera  faite  la  substitution? 

Il  n'est  pas  possible  de  fixer  une  date  précise. 
Peut-être,  durant  le  paganisme;  peut-être,  après 
la  conversion  à  la  foi  chrétienne  des  montagnards 
du  Picenum.  A  partir  d'alors,  la  Sibylle  de  Norcia 
aura  conservé  de  sa  mère  Cybèle  le  caractère 
voluptueux,  propre  aux  cultes  asiatiques;  quant 
au  caractère  prophétique,  il  lui  sera  plutôt  venu 
de  la  devineresse  de  Cumes  et  de  l'épopée  vir- 
gilienne. 

Le  culte  de  Cybèle,  ravivé  par  l'empereur  Julien 
l'Apostat,  persistait  encore  sous  le  règne  de  Théo- 
dose. Pour  ce  qui  touche  le  pays  de  Norcia,  nous 
savons  qu'au  lendemain  de  la  prédication  apos- 
tolique de  saint  Félicien,  évêque  de  Foligno  (en 
243),  le  paganisme  releva  la  tête.  L'historien  Tre- 
bellius  Pollion,  dans  la  Vie  de  Claude  II  le  Go- 
thique (vers  268),  écrit  ce  qui  suit  au  sujet  de 
l'oracle  apennin  :  «  Claude,  élu  empereur,  con- 
sulta sur  son  destin  futur  l'oracle  de  l'Apennin;  et 
il  en  reçut  cette  réponse  :  le  troisième  été  te  verra 
régner  sur  le  Latium.  »  Bernardo  dei  Conti  di  Cam- 
pello,  dans  son  Histoire  de  Spolète,  éditée  en  1662, 
après  avoir  rappelé  que  Suétone  lui  aussi  fait  men- 
tion de  l'oracle  apennin,  relate  :  «  L'empereur 
Claude,  désireux  de  connaître  l'avenir,  avait  con- 
sulté les  oracles  qui  se  rendaient  sur  l'Apennin  et 
en  avait  rapporté  des  réponses  certaines.  » 

Retenons  donc,  de  cette  tradition,  que  la  Sibylle 
a  pu  doubler  Cybèle  dès  l'époque  du  paganisme. 


138  LES  SOURCES  ITALIENNES 

A  mon  sentiment,  l'équation  apparaît  évidente  : 
Cybèle  égale  la  Sibylle.  J'ai  confiance  que  les 
fouilles  pourront  projeter  sur  la  question  une  lu- 
mière nouvelle.  Il  faudrait  déblayer  la  caverne, 
creuser  le  souterrain  de  façon  à  avoir  accès  aux 
autres  grottes  intérieures;  c'est-à-dire  qu'il  faudrait 
résoudre  à  coups  de  pics  l'énigme  du  culte  pratiqué 
autrefois  là^haut  sur  la  montagne... 

*  *  * 

Que  la  tradition  soit  incertaine  en  ce  qui  con- 
cerne le  nom  de  cette  Sibylle,  issue,  croyons-nous, 
de  Cybèle  et  honorée  sous  la  couronne,  j'en  trouve 
une  preuve  dans  le  fait  que  messer  Andréa  da 
Barberino  connaît  uniquement  la  fée  Alcine.  Voici 
le  texte  de  Guerin  Meschino  :  «  J'ai  entendu  dire 
que  dans  le  voisinage  (de  Norcia)  se  trouve  une 
enchanteresse  nommée  Alcine,  laquelle  prétend  que 
Dieu  aurait  arrêté  sur  elle  son  choix  lorsqu'il  s'in- 
carna dans  le  sein  de  la  Vierge  Marie;  c'est  pour- 
quoi, à  cause  de  cette  absurde  prétention,  elle  est 
damnée  et  considérée  comme  sorcière  ». 

Mais,  particularité  curieuse,  Andréa  da  Barberino 
confond  la  fée  Alcine  avec  la  Sibylle  de  Cumes.  A 
preuve,  ce  passage  du  roman  :  «  Cavalier  (c'est  la 
séductrice  qui  parle),  Enée  fut  bien  plus  aimable 
que  toi,  et  je  le  conduisis  à  travers  tout  l'Enfer,  lui 
montrant  son  père  Anchise,  ainsi  que  la  race  ro- 
maine qui  devait  naître  de  lui  pour  fonder  la  grande 
métropole  du  monde  ».  Nous  voici  ramenés 
d'Alcine  à  la  Sibylle... 

i 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUSER  139 

*    *   * 

Le  moment  serait  venu  de  dire  un  mot  des 
sources  littéraires  de  la  légende. 

Dans  un  article  d'une  sérénité  admirable,  Arturo 
Farinelli,  l'illustre  comparatiste  italien  s'insurge 
contre  «  l'insuperbire  délie  nazioni  »  (l'orgueil  na- 
tional) en  matière  d'influence  littéraire.  Tous  les 
peuples  jouent  leur  rôle  dans  la  formation  de 
l'esprit  universel;  tous,  ils  sont  appelés  à  remplir 
leur  mission  de  culture.  Que  la  légende  de  Tann- 
hàuser  vienne  ou  non  d'Allemagne,  l'Allemagne  n'a 
rien  à  y  gagner...  ni  à  y  perdre.  Par  ailleurs,  il 
est  juste  de  reconnaître  que  ce  sont  les  Allemands 
qui  ont  développé  avec  le  plus  d'obstination,  et 
souvent  avec  le  plus  de  bonheur,  ce  thème,  qui  leur 
est  étranger,  de  la  nostalgie,  de  l'espérance  et  du 
pardon. 

Un  fait  paraît  incontestable  :  de  la  légende  du 
chevalier  chez  Vénus,  nous  n'avons  en  Allemagne 
aucune  trace  avant  le  poème  de  Hermann  von 
Sachsenheim  (Diu  Môrin),  composé,  j'y  insiste, 
en  1453.  Relevons  en  outre  que  Hermann  von 
Sachsenheim  ne  parle  pas  du  pèlerinage  à  Rome 
du  cavalier  repentant;  ce  dernier  détail  apparaît 
seulement  trente  ans  plus  tard,  dans  la  relation  du 
Père  dominicain  Félix  Faber.  Par  contre,  Guerin 
Meschinq,  le  roman  populaire  d'Andréa  da  Bar- 
berino,  nous  présente,  un  demi-siècle  plus  tôt,  un 
récit  complet  et  cohérent  de  la  fameuse  légende. 

On  peut  défendre  l'opinion  que  le  récit  de  Bar- 
berino  a  été  composé  quelques  années  avant  le 
voyage  d'Antoine  de  La  Sale. 


140  LES  SOURCES   ITALIENNES 

La  Sale  nous  donne,  lui,  la  date  exacte  de  son 
expédition  :  il  fut  à  la  grotte,  le  18  mai  1420.  D'un 
autre  côté,  mes  recherches  m'ont  permis  d'établir 
qu'Antoine  a  dû  écrire  la  relation  de  son  aventureux 
voyage  entre  les  années  1437  et  1443.  La  question 
se  pose  :  La  Sale  a-t-il  connu  Guerin  Meschino? 

J'ai  examiné  avec  la  plus  extrême  diligence,  con- 
frontant les  textes  phrase  par  phrase,  mot  après 
mot,  les  deux  relations  de  Barberino  et  de  La  Sale. 
Les  affinités  sont  notables.  Deux  particularités  — 
et  deux  seulement  —  distinguent  du  roman  italien 
le  récit  français.  D'après  La  Sale,  le  chevalier  a 
péché  :  il  est  coupable,  si  même  il  se  repent.  Second 
tiait  caractéristique  :  le  pape,  par  crainte  de  paraî- 
tre trop  indulgent,  a  différé  le  pardon  qu'on  récla- 
mait de  lui;  ce  dernier  détail  est  fort  important 
pour  le  développement  du  thème  primitif. 

Et  maintenant,  nous  pouvons  chercher  à  déter- 
miner quel  est  ce  thème  primitif,  la  Urform,  comme 
disent  les  Allemands,  de  la  fameuse  légende. 

Les  légendes  médiévales  sont  nées,  pour  la  plu- 
part, chez  les  peuples  qui  aiment  davantage  le 
fantastique,  habitués  qu'ils  sont  à  vivre  parmi  les 
brouillards,  sur  les  côtes  d'Ecosse,  d'Irlande  ou 
de  Bretagne.  Sous  ces  climats,  les  légendes  appa- 
raissent comme  un  besoin  de  l'esprit,  quelque  chose 
comme  une  illusion  d'optique.  Il  est  hautement 
probable  que  la  légende  de  la  Sibylle,  elle  aussi,  a 
une  origine  celtique.  Dans  la  version  originelle,  il 
doit  s'agir  du  séjour,  définitif  d'abord,  transitoire 
ensuite,  d'un  mortel  trop  heureux  chez  une  déesse. 
Mais  l'âme  humaine  est  ainsi  faite  qu'elle  rie  s'ar- 
rête pas  de  rêver.  Le  «  lied  »  court,  il  vole,  il 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUgER  141 

évolue...  Et  c'est  ainsi  qu'à  peine  née,  la  légende 
ne  sait  où  elle  ira,  ni  comment  elle  va  finir,  selon 
le  caprice  des  peuples  qui  s'en  empareront,  selon 
les  endroits  qui  la  pourront  abriter  plus  ou  moins 
jalousement.  r 

L'Eglise,  si  puissante  au  moyen  âge,  s'est  em- 
parée du  thème  du  mortel  admis  à  la  couche  de 
Vénus,  thème  dangereux  pour  la  moralité  du  peuple 
chrétien;  et  l'Eglise  moralisera  la  légende  :  le 
chevalier  résiste  aux  enchantements;  et  le  pape 
doit  l'absoudre,  car  il  est  resté  pur. 

Telle  est  la  forme  de  la  légende  qui  aura  passé 
de  France  en  Italie,  en  même  temps  que  la  matière 
de  Bretagne  :  c'est  la  forme  italienne  du  Guerin 
Meschino.  Homme  de  vieille  souche,  messer  Andréa 
est  heureux  de  trouver  en  nous-mêmes  un  principe 
de  moralité  haute.  Barberino  raconte  que  la  Sibylle 
a  mal  fini  :  elle  a  été  reléguée  dans  la  montagne, 
où  elle  sera  damnée  pour  l'éternité.  Et  voici  donc 
que  la  condamnation  a  frappé  la  seule  vraie  cou- 
pable :  l'enchanteresse... 

Le  récit  de  Guerin  Meschino,  qui  a  remplacé  le 
nom  traditionnel  de  Vénus  par  le  nom  romanesque 
de  la  fée  Alcine,  confond  les  deux  aspects  de  la 
déesse  souterraine  :  l'aspect  prophétique,  puisque 
le  héros  demande  des  nouvelles  précises  de  son 
père;  l'aspect  erotique,  puisque  la  prophétesse 
songe  au  moyen  de  le  faire  tomber  dans  le  péché 
de  la  chair.  Probablement,  la  confusion  n'est-elle 
pas  due  à  messer  Andréa.  Et  ici,  qu'il  me  soit 
permis  de  reprendre  l'hypothèse  de  Cybèle  mère 
de  la  Sibylle.  Cybèle  est  une  déesse  honorée  par 
des  rites  erotiques;  la  Sibylle  détient  dans  ses  attri- 


142  LES  SOURCES  ITALIENNES 

butions  celle  de  prévoir  l'avenir.  L'accord  est  trop 
naturel  entre  les  deux  sources  d'inspiration. 

Je  rappelle  que,  chez  La  Sale,  nous  rencontrons 
une  nouvelle  forme  de  la  légende,  orthodoxe,  clé- 
ricale, moralisée  :  le  héros  pèche;  ensuite,  il  se 
repent;  s'il  n'est  pas  pardonné,  c'est  par  suite  d'un 
malentendu,  à  cause  d'une  espèce  d'erreur  judi- 
ciaire. Mais  dans  la  mesure  où  il  est  vrai  que 
l'esprit  religieux  imprègne  toute  la  littérature 
médiévale,  nous  devons  admettre  que  l'intention 
édifiante  a  la  priorité  dans  le  temps.  Le  refus  du 
pontife  d'absoudre  le  pécheur,  voilà  l'élément  pos- 
térieur, adventice,  voilà  l'appendice  germanique  et 
surajouté!  C'est  à  la  fin  seulement,  à  l'extrême  fin 
du  XVe  siècle  que  les  Allemands,  qui  ont  reçu  la  lé- 
gende à  travers  la  Suisse,  la  transformeront  dans 
le  sens  antipapal  du  Tannhàuser  :  le  pape  refuse 
l'absolution;  mais  Dieu  est  plus  miséricordieux,  et 
son  inflexible  vicaire  sera  damné.  Nous  ne  sommes 
plus  si  loin  du  moine  de  Wittenberg  et  des  propo- 
sitions contre  les  Indulgences... 

La  migration  doit  s'être  faite  à  travers  la  Suisse. 

Le  professeur  Diibi  l'a  clairement  montré  dans 
une  thèse  magistrale.  Dubi  a  retrouvé  la  version 
fort  intéressante  du  chanoine  de  Zurich  :  Félix 
Hemmerlin,  dit  Malleolus.  Au  chapitre  XXVI  de 
son  dialogue  De  nobilitate  et  rusticitate,  composé 
entre  1444  et  1445,  Hemmerlin  parle  du  Mont  de 
la  Sibylle.  Son  récit  fait  le  trait  d'union  entre  la 
version  italienne  et  le  Tannhàuser  allemand.  Les 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUgER  143 

pèlerins  qui  s'en  étaient  allés  ad  limina,  quand 
venait  le  moment  de  retourner  dans  leur  patrie, 
emportaient  avec  eux  les  légendes  iîaliennes. 

De  cette  migration  du  Sud  vers  le  Nord,  nous 
pouvons  trouver  une  preuve  supplémentaire  dans 
la  localisation  du  lac  «  sibyllin  »  dit  de  Pilate  en 
un  autre  lac  du  même  nom,  près  de  Lucerne. 

Le  lac  apennin  de  Pilate  se  trouve  dans  le  voi- 
sinage immédiat  de  la  Grotte  de  la  Sibylle,  au  pied 
du  Monte  Vettore.  C'est  un  endroit  qui  ne  le  cède 
pas  en  renommée  à  la  trop  fameuse  caverne.  An- 
ciennement, il  s'appelait  le  lac  de  Norcia.  On  l'a 
baptisé  le  lac  de  Pilate  parce  que,  dit  une  légende, 
lorsqu'eut  lieu  en  Judée  le  grand  événement  de  la 
Crucifixion,  les  montagnards  qui  passaient  en  cet 
endroit  virent  que  l'eau  du  lac  rougissait  comme 
si  elle  eût  été  du  sang;  d'autre  part,  autour  du 
lac,  germa  dorénavant  une  petite  plante  dont  les 
feuilles  offrent  l'aspect  de  deux  mains  réunies  par 
le  dos  :  les  mains  du  Rédempteur  perforées  par 
les  clous. 

Une  autre  légende  est  encore  racontée  par  La 
Sale.  Pilate  repentant,  après  la  mort  du  Christ, 
devient  malade  et  meurt...  Le  cadavre  est  chargé 
sur  un  char  que  tirent  quatre  bœufs  sans  con- 
ducteur. Le  char  chemine,  chemine...  Jusqu'au  lac 
de  la  montagne,  où  les  bœufs  se  noient,  entraînant 
la  dépouille  du  procurateur  de  Judée. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  lac  de  Pilate  a  conservé 
la  renommée  d'un  lieu  maudit.  On  croyait  que  des 
individus  diaboliques  s'y  rendaient  de  nuit  pour 
consacrer  leurs  livres  de  magie.  Et  c'est  à  partir 
de  ce  moment  qu'en  Italie  —  et  hors  d'Italie  — 


144  LES  SOURCES  ITALIENNES 

la  croyance  a  couru  que  toute  la  région  entourant 
Norcia  était  peuplée  de  fées,  cL  sorcières,  de  dé- 
mons et  de  nécromants.  Selon  les  témoignages  de 
Fazio  degli  Uberti,  dans  son  Dittamondo;  de  Pulci 
qui  a  lui-même  étudié  la  nécromancie;  de  Cellini, 
qui  aurait  voulu  visiter  Norcia;  de  Leandro  Alberti, 
dans  sa  Descrittione  di  lutta  l'Italia,  ce  Baedeker 
du  XVIe  siècle.  Si  nous  rappelons  que  cette  région 
était  proche  de  la  route  que  parcouraient  les  pè- 
lerins de  Rome,  nous  pouvons  imaginer  que  la 
légende  de  Pilate  aura  été  transportée  dans  le  voi- 
sinage de  Lucerne,  de  la  même  manière  que  la 
légende  de  la  Sibylle  aura  émigré  de  sa  montagne 
de  l'Apennin  jusqu'au  Venusberg... 

*  *  * 

Ma  démonstration  est  terminée.  A  mon  sentiment 
très  net,  la  légende  de  Tannhâuser,  du  chevalier 
prisonnier  de  Vénus,  n'est  pas  une  légende  alle- 
mande, mais  elle  représente,  originellement,  la  loca- 
lisation italienne  sur  la  crête  des  Monts  Sibyllins 
d'un  thème  celtique. 

Reste  le  mystère  de  la  caverne.  N'en  déplaise 
aux  incrédules,  j'espère  pouvoir  retourner  une 
troisième  fois  sur  les  lieux.  En  tant  d'autres  parties 
de  l'Italie,  on  a  découvert,  on  a  déblayé  des  grottes 
qui  présentent  des  caractéristiques  analogues  à 
celle  de  la  Sybille;  et  on  les  a  reconnues  comme 
temples  de  cultes  mystérieux.  Pourquoi  la  Sibilla, 
«  ma  »  Sibilla  ne  recèlerait-elle  pas,  à  son  tour, 
dés  éléments  précieux  pour  la  connaissance  de  la 
littérature? 


DE  LA  LEGENDE  DE  TANNHAUgER  145 

En  tout  cas,  il  me  plairait  de  retrouver  aux 
pentes  de  la  montagne  quelques-uns  de  mes  chers 
amis  italiens. 

Un  érudit  d'Ancône  m'a  écrit  cette  anecdote.  Il 
visitait  la  montagne,  pour  tenter  de  percer  le  secret 
du  mythe.  Je  lui  laisse  la  parole  : 

«  A  présent,  le  guide  tire  de  sa  poche  un  mor- 
ceau de  papier  plié  en  quatre.  Après  l'avoir  bien 
déplié,  il  se  met  à  l'observer  très  attentivement, 
comme  on  étudierait  une  leçon. 

—  Quel  est  ce  dessin?  lui  dis-je. 

—  C'est  la  fleur  du  polibastro,  répond-il.  L'autre 
dessin  représente  encore  une  fleur  :  elle  s'appelle 
le  centofoglie. 

Je  demeure  frappé  d'admiration.  J'ai  lu  ces  deux 
noms  étranges  sur  le  manuscrit  d'Antoine  de  la 
Sale. 

—  Comment  sais-tu  tout  cela  ? 

Et  lui  de  chercher  à  m'expliquer  toutes  choses, 
non  sans  désinvolture  : 

—  Ce  dessin,  c'est  Desonné  qui  me  l'a  envoyé 
de  Belgique.  Je  connais  Desonné  :  il  est  venu  ici 
plusieurs  fois.  Et  tu  dois  bien  savoir  que  sur  ce 
morceau  de  papier  sont  dessinées  deux  fleurs  : 
deux  fleurs  qui  fleurissaient  ici  sur  la  «  cou- 
ronne »,  en  1420,  et  qu'on  ne  réussit  plus  à  re- 
trouver nulle  part...  J'attends  la  saison  nouvelle 
pour  faire  des  recherches.  Je  regarderai  partout. 
Je  dois  les  trouver,  puisqu'elles  étaient  ici  autre- 
fois... » 

Les  montagnards  des  Monts  Sibyllins  sont  si 
courtois;  leur  cœur  tout  plein  de  simplicité;  après 


146  LES  SOURCES  ITALIENNES 

la   première  impression,   qui   est  de   défiance,   ils 
s'ouvrent  à  une  cordialité  du  meilleur  aloi. 

Je  songe  à  la  Sibylle.  Mon  regard  va,  va...  Il 
escalade  les  rampes  des  montagnes,  franchit  les 
précipices... 

Sous  la  couronne  de  rochers,  voici  la  déesse, 
—  c'est  elle!  —  inspiratrice  nostalgique  du  plus 
beau  des  songes  humains... 


L'EVOLUTION  DU  POEME 

CHEVALERESQUE 

EN  ITALIE 

Il  est  arrivé  aux  Italiens  une  singulière  disgrâce  : 
ils  manquent  de  héros  épiques  —  en  littérature, 
s'entend.  Cependant  que  les  Français  se  recueillent 
au  tombeau  de  Roland,  que  les  Espagnols  célè- 
brent les  prouesses  d'un.  Cid  Campeador,  tandis 
que  les  Germains,  renouvelant  les  mythes  des  Eddas 
et  du  Walhalla  Scandinave,  proposent  à  l'enthou- 
siasme des  guerriers  à  cheveux  blonds  les  exemples 
d'un  Siegfried,  d'une  Krimhilde,  que  la  littérature 
anglo-saxonne  a  son  Beowulf,  seuls,  semble-t-il, 
de  tous  les  peuples  occidentaux,  les  Italiens  n'ont 
pas  de  ces  héros  fabuleux,  plus  grands  que  nature 
et  dont  les  coups  d'épée  sont  à  la  mesure  de  leur 
bras  vainqueur.  A  la  différence  du  Français  célébré 
par  M.  Wilmotte,  les  descendants  de  Romule  n'au- 
raient-ils pas  la  tête  épique? 

Tel  n'est  point  mon  sentiment.  L'explication  d'un 
phénomène,  à  première  vue  déconcertant,  il  nous 
la  faut  chercher  ailleurs.  La  littérature  italienne 
souffre,  dès  l'origine,  d'une  lourde  hypothèque,  et 
qui  n'est  pas  autre  chose  que  la  concurrence  très 
redoutable  de  la  littérature  latine. 

Rome  a  donné  à  l'Europe  occidentale,  en  même 


148  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

temps  que  sa  civilisation,  ses  arcs  de  triomphe,  ses 
thermes  et  ses  aqueducs,  le  code  de  ses  légistes, 
Rome  nous  a  légué  la  langue  dont  nous  sommes 
fiers.  On  appelle  romanes  ou  néo-latines  ces  dif- 
férentes langues  —  le  français,  le  provençal,  le 
catalan,  l'espagnol,  le  portugais  et,  dans  l'Est  eu- 
ropéen, le  roumain  —  qui,  concurremment  avec 
l'italien  moderne,  prolongent  à  travers  les  âges  la 
langue  parlée  aux  rives  du  Tibre.  Mais  pour  que 
le  latin  devînt,  par  exemple,  le  français,  il  a  fallu 
une  longue  évolution.  Nous  la  suivons,  pas  à  pas, 
dans  les  textes.  Nous  voyons  comment,  de  proche 
en  proche,  le  latin  des  chancelleries  se  farcit  de 
formes  empruntées  à  l'idiome  vulgaire.  Les  Ser- 
ments de  Strasbourg,  vers  le  milieu  du  IXe  siècle, 
sont  le  premier  document  linguistique  qui  nous 
atteste  que,  du  latin,  est  née  une  langue  nouvelle. 
Pour  lire  le  premier  texte  littéraire,  il  faudra 
attendre  quelques  décades  encore.  Mais  on  peut 
dire  qu'avec  la  Cantilène  de  sainte  Eulalie,  soit  vers 
le  Xe  siècle,  le  français  est  définitivement  entré  dans 
l'histoire  des  lettres.  Dès  la  fin  du  XIe  siècle,  la 
Chanson  de  Roland  offre  le  type  achevé  du  chef- 
d'œuvre  .épique.  Au  XIIe  siècle,  la  poésie  proven- 
çale est  en  plein  épanouissement.  Un  peu  plus  tard, 
c'est  le  tour  de  la  geste  castillane. 

Où  en  est  l'Italie?  Nulle  part.  La  littérature  vul- 
gaire, la  littérature  en  langue  de  si  s'est  développée 
très  tardivement,  après  toutes  ses  sœurs  néo-latines. 
C'est  un  fait  capital  pour  notre  propos.  Et  je 
demanderai  la  permission  de  m'en  expliquer  en 
quelques  mots. 


EN  ITALIE  149 

Le  latin  a  conservé,  en  Italie,  une  position  de 
choix.  C'est  d'Italie,  c'est  de  Rome  qu'il  avait  pris 
son  vol  triomphal,  tel  l'aigle  qui  s'élève  à  droite 
du  Capitole.  L'idée  de  Rome  plane  sur  son  ber- 
ceau et  continue  de  présider  à  ses  destinées.  D'où, 
cette  survivance,  cette  constance  opiniâtre  et  ma- 
gnifique dont  il  fait  preuve  à  Rome,  en  Italie,  plus 
que  partout  ailleurs.  D'autre  part,  la  langue  vul- 
gaire, issue  du  latin  parlé  (qu'on  appelle,  assez 
improprement,  le  latin  vulgaire;  car  il  ne  peut 
entrer  nulle  acception  péjorative  dans  cette  épi- 
thète),  est,  en  Italie,  plus  proche  du  latin  classique. 
Elle  en  subit,  par  le  fait  même,  le  rigoureux  con- 
trôle, la  tacite  sujétion.  Comprenez-vous  pourquoi 
l'italien  ait  eu  tant  de  peine  à  s'affirmer,  à  dégager 
son  originalité?  Le  latin  était,  pour  lui,  à  la  fois 
modèle  et  entrave.  Il  végétait,  le  pauvre  vulgaire, 
dans  l'ombre  du  parent  riche,  tout  comme  le  roseau 
s'étiole  au  pied  du  chêne.  Et  voilà  comment,  alors 
que  les  Provençaux  ont  fini  de  donner  à  l'Europe 
les  canons  d'une  lyrique  courtoise  et  raffinée,  que 
les  Français  ont  bouclé  leur  cycle  épique,  que  les 
Catalans  ont  entonné  leurs  goigs,  les  Portugais 
leurs  cantigas  de  amigo,  quand  les  Espagnols 
s'enorgueillissent  du  Poema  de  Myo  Cid,  les  Ita- 
liens en  sont  encore  réduits  à  pousser,  en  plein 
XIIIe  siècle,  leurs  premiers  vagissements.  Ils  n'arri- 
veront à  la  conscience  littéraire  —  au  point  de  vue, 
qui  nous  occupe,  de  la  langue  de  si  —  que  bien 
tard. 

Si  tard,  qu'il  n'est  plus  même  permis  d'espérer 
la  floraison  d'une  littérature  épique  originale.  On 


150  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

pourrait  dire  d'eux  qu'ils  sont  venus  trop  tard  dans 
un  monde  trop  neuf... 

Et  pourtant,  le  démon  de  l'aventure,  le  don  d'en- 
fance sont  à  ce  point  enracinés  dans  l'imagination 
des  peuples  qu'il  leur  faut  des  belles  histoires,  qu'il 
leur  faut  un  héros,  n'en  fût-il  plus  au  monde.  Ces 
histoires,  ce  personnel  héroïque,  les  Italiens,  qui  ne 
pouvaient  plus  les  créer,  s'avisèrent  de  les  de- 
mander, de  les  emprunter  au  voisin.  C'est  ainsi 
que,  dès  le  XIIe  siècle,  le  bagage  épique,  si  l'on 
peut  dire,  passe  les  Alpes. 

*  *  * 

L'histoire  est  fort  suggestive  de  ces  migrations 
littéraires.  C'est  tout  un  cycle  héroïque  et  français 
qui,  par  les  routes  de  pèlerinage  vers  Rome  et  les 
lieux  saints,  gagne  l'Italie.  Au  bruissement  des 
coquilles  se  mêlent  des  refrains  de  laisses  épiques. 
Charlemagne  suit  le  bourdon. 

Les  expéditions  du  grand  empereur  en  Italie 
ont,  d'ailleurs,  laissé  des  traces  même  dans  l'épopée 
française.  Dans  la  Destruction  de  Rome  et  dans  Fie- 
rabras,  on  retrouve  la  trame  de  la  chanson  de  geste 
de  Balan  :  Balan,  père  de  Fierabras,  s'est  emparé 
de  Rome;  Charles  le  combat.  Mêmes  survivances 
des  chroniques  d'Italie  dans  la  Chevalerie  Vivien. 

En  l'absence  de  textes,  —  pour  la  plupart  per- 
dus (n'oublions  pas  que  cette  migration  était  le 
fait  de  jongleurs  errants,  véritables  baladins  qui 
portaient  l'épopée,  bien  plus  que  sur  le  parchemin, 
dans  leur  rude  cervelle),  —  nous  avons  des  docu- 
ments figurés  qui  sont  comme  autant  de  témoins 
de  la  diffusion  de  l'épopée  française  en  Italie. 


EN  ITALIE  151 

Une  charte  lapidaire  découverte  à  Nepi  (petite 
ville  située  à  quelque  huit  lieues  de  Rome,  vers  le 
nord-ouest)  menace  du  sort  de  Ganelon  —  Gane- 
lon,  le  traître  du  Roland  —  ceux  qui  manqueraient 
au  serment  solennel  par  lequel  se  sont  liés  les 
patriciens  et  les  consuls  de  la  cité.  Or  cette  charte 
de  Nepi  est  de  l'année  1131.  Retenez  bien  cette 
date.  Si  l'on  admet,  en  effet,  que  la  Chanson  de 
Roland  date  du  dernier  tiers  du  XIe  siècle,  il  faut 
conclure  que,  cinquante  ans  plus  taçd,  Ganelon  est 
déjà  populaire  en  Italie  au  point  de  donner  nais- 
sance à  un  type  littéraire  :  le  type  du  parjure.  Si 
vous  examinez  les  statues  sculptées  au  portail  de 
la  cathédrale  de  Vérone  (qui  est  du  XIIe  siècle), 
vous  y  reconnaîtrez  sans  peine  Olivier  et  Roland; 
à  moins  qu'il  ne  s'agisse,  comme  on  l'a  soutenu 
récemment  avec  des  arguments  un  peu  faiblards, 
de  Guillaume  au  court  nez  et  de  Rainouart  au 
tinel  :  dans  un  cas  comme  dans  l'autre  serait  attes- 
tée, et  c'est  ce  qui  nous  importe,  la  popularité,  au 
XIIe  siècle,  de  l'épopée  française  par  delà  les  Alpes. 

Les  routes  suivies  par  les  chansons  de  geste 
seraient  les  routes  de  pèlerinages.  C'est  sur  la  route 
pèlerine,  à  Sutri,  que  l'on  vénérait  la  Grotta  d'Or- 
lando, berceau  rude  du  paladin;  il  y  avait  un  Padi- 
glione  d'Orlando  dans  l'église  San  Angelo,  à  Pé- 
rouse;  à  Rome  même,  et  presque  ad  limina,  un 
vicolo  étroit  portait  le  nom  de  Spada  d'Orlando. 

Il  n'est  pas  que  le  pèlerinage  de  Rome.  Le  poème 
d'Otinel  (ce  jeune  héros  sarrasin  qui  finira  par 
recevoir  le  baptême)  a  des  rapports  avec  la  route 
de  pèlerinage  de  Gênes  en  Terre  Sainte. 

Pour  en  revenir  à  la  transmission  des  légendes 


152  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

épiques  en  Italie,  remarquez  que  ces  légendes,  pour 
s'acclimater,  ont  passé  par  plusieurs  étapes.  Tout 
d'abord,  leur  langue  s'italianise  :  exemple,  le  ma- 
nuscrit de  Venise  de  la  Chanson  de  Roland.  On 
aurait  tort  de  croire,  d'ailleurs,  que  la  différence 
de  langue  constituât,  entre  l'Italie  du  Nord  et  la 
France  du  Midi,  un  obstacle  infranchissable.  Le 
latin  reste,  en  Italie,  —  on  ne  saurait  trop  y  in- 
sister, —  la  langue  des  lettrés.  Pour  ce  qui  regarde 
la  langue  vulgaire,  on  hésite...  On  hésite  entre 
l'italien,  le  provençal  et  le  français.  Le  provençal 
est  le  véhicule  de  la  lyrique  courtoise.  La  litté- 
rature française  de  l'Italie  du  XIIIe  siècle  est  fort 
abondante.  Qu'il  me  suffise  de  rappeler  que  Bru- 
netto  Latini  (ou  Brunet  Latin)  écrit  en  français 
sa  compilation  encyclopédique  :  Le  Trésor.  C'est 
en  français  que  Rusticello  (dit  Rusticien)  de  Pise, 
dans  une  cellule  génoise,  en  1298,  translate,  sous 
la  dictée  de  son  compagnon  de  chaîne  Marco  Polo, 
la  relation  célèbre  des  voyages  de  l'explorateur  en 
Extrême-Orient.  C'est  en  français  que  Martino  da 
Canale,  lui-même  citoyen  de  Venise,  rédige  sa 
Chronique  des  Vénitiens.  Je  n'en  finirais  pas  d'énu- 
mérer  toutes  les  œuvres  françaises.  Brunet  Latin 
n'avoue-t-il  pas  que  «  cette  parleiire  (le  français) 
est  plus  délitable  et  plus  commune  à  toutes  gens  »? 
Dante,  en  latin,  dira  exactement  la  même  chose; 
et  il  ajoute  que  le  français  convient  à  tous  les  écrits 
qui  rentrent  dans  le  genre  narratif,  comme  les  lé- 
gendes de  Troie  ou  de  Rome  et  les  aventures 
d'Arthus  (le  roi  Arthur). 

Voilà  donc,  à  côté  de  la  concurrence  du  latin, 
la  concurrence  du  français!  Comment  s'étonner  des 


EN  ITALIE  153 

incertitudes  de  la  littérature  italienne  à  ses  pre- 
mières démarches?...  Il  est  heureux,  vraiment, 
heureux  et  merveilleux  que,  par  une  attention  sin- 
gulière de  Dame  Fortune,  Dante  se  soit  levé  — 
Dante  et  son  génie  —  pour  établir,  sur  des  fonde- 
ments aussi  mal  assurés,  la  primauté  d'une  langue 
(le  florentin)  et  d'une  littérature  dans  l'enfance. 

Cependant,  l'usage  populaire  imposait,  de  plus 
en  plus,  ce  que  j'appellerais  volontiers  1'  «  italia- 
nisation  »  des  légendes  épiques.  Et  c'est  ainsi  que 
des  remanieurs,  surtout  en  Vénétie  et  à  partir  du 
XIIIe  siècle,  accommodent  les  exploits  de  Charle- 
magne  et  de  ses  preux  sous  la  forme  d'une  langue 
hybride  —  un  italien  mâtiné  de  français  —  qui  a 
pris,  dans  l'histoire  des  lettres  et  du  genre,  le  nom 
de  franco-vénitien.  Le  chevalier  Roland  continue 
d'y  jouer  un  rôle  de  premier  plan.  Nous  en 
avons  la  preuve  dans  le  témoignage  d'Odofredo, 
jurisconsulte  de  Bologne,  mort  en  1265,  lequel 
parle,  en  latin,  du  succès  des  «  joculatores  qui 
cantant  de  domino  Rolando  et  Olivero  ».  Que  la 
vogue  de  l'épopée  aille  croissant,  c'est  ce  que  con- 
firme encore  une  ordonnance  des  autorités  de  Bo- 
logne :  en  1288,  l'édilité  se  croit  obligée  de  régle- 
menter la  circulation  entravée  par  les  rassem- 
blements des  auditeurs  bénévoles,  aux  carrefours. 
Il  faut  nous  représenter,  en  effet,  ces  jongleurs 
ambulants  sous  les  traits  de  nos  chanteurs  des 
cours.  Il  s'agit  bien  d'un  genre  éminemment  popu- 
laire et  dont  la  diffusion  est,  avant  tout,  orale. 

Aujourd'hui  encore,  dans  certaines  villes  ita- 
liennes, le  cantastorle  n'a  pas  fini  d'enchanter  son 
public.  A  Florence,  sur  la  place  San  Lorenzo,  que 


154  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

de  fois  me  suis-je  arrêté  pour  entendre  les  récits 
du  bonhomme!  Il  commençait  par  tracer,  à  même 
les  larges  dalles,  un  dessin,  avec  des  craies  de 
couleur.  Le  dessin  devenait  la  tête  d'un  Vinci,  d'un 
Raphaël  :  souvenir  des  Uffizzi  ou  du  Pitti  proches. 
Le  peuple  s'assemblait,  intéressé.  Lorsqu'il  jugeait 
l'assistance  convenable,  notre  cantastorie,  se 
redressant  et  préludant  sur  sa  mandoline,  se  met- 
tait à  réciter...  Je  dois  dire  qu'il  récitait  plutôt  de 
Boccace  et  des  maris  bernés.  Mais  le  procédé  est 
resté  le  même.  C'est  à  des  baladins  de  cette  espèce 
que  font  allusion  le  jurisconsulte  Odofredo  et  les 
ordonnances  municipales  de  Bologne. 

Je  disais  tout  à  l'heure  que  le  comte  Roland 
avait  gardé  toute  sa  séduction  chevaleresque.  Pour- 
tant, c'est  autour  de  la  personnalité  de  Charlemagne 
que  les  chansons  franco-vénitiennes  concentrent 
davantage  l'intérêt.  Pourquoi  donc?  Sinon  parce 
que  Charlemagne  avait  été  le  restaurateur  de  17m- 
perium  romanum.  Son  couronnement  noëlique, 
dans  la  basilique  de  Saint-Pierre,  l'an  800,  de- 
meure l'un  des  grands  souvenirs  de  l'Urbs  et  de 
la  péninsule  tout  entière.  L'idée  impériale,  l'idée 
romaine  va  commander  le  succès  du  genre  épique 
importé  de  France.  Par  une  conséquence  toute 
naturelle,  l'accent  est  mis  davantage  sur  le  sen- 
timent religieux.  Alors  que  l'épopée  française  était 
surtout  nationale,  que  le  cantar  espagnol  était  à 
la  fois  national  et  religieux,  la  chanson  de  geste  à 
l'italienne  devient  chrétienne,  presque  uniquement. 
C'est  pourquoi  l'épisode  de  l'expédition  de  Charle- 
magne en  Espagne  —  véritable  croisade  avant  la 
lettre  —  est  particulièrement  goûté  dans  l'Italie  du 


EN  ITALIE  !55 

Nord.  Un  Padouan  anonyme,  doué  d'un  joli  talent 
et  d'une  vive  imagination,  compose,  vers  la  fin  du 
XIIIe  siècle,  une  Entrée  de  Spagne,  en  deux  parties; 
son  œuvre  sera  reprise  et  menée  à  bonne  fin  par 
l'excellent  Nicolas  de  Vérone,  le  meilleur  poète  de 
toute  cette  littérature  franco-vénitienne,  lequel 
rime,  à  son  tour,  la  Prise  de  Pampelune. 

Nous  en  sommes  au  second  stade  :  après  la 
simple  adoption  des  chansons  de  geste  françaises, 
leur  adaptation  en  franco-vénitien.  Il  dut  y  avoir, 
fort  probablement,  un  troisième  stade  :  à  savoir, 
la  transposition  de  ces  textes  franco-vénitiens  dans 
les  différents  dialectes  régionaux.  A  cette  époque, 
en  effet,  l'unification  linguistique  de  la  péninsule 
est  loin  d'être  complète.  Mais  nous  ne  possédons 
pas  de  documents  écrits  qui  nous  permettent  d'étu- 
dier dans  le  texte  une  de  ces  transpositions  dia- 
lectales. Je  répète,  d'ailleurs,  ce  que  je  disais  tout 
à  l'heure  touchant  le  caractère  populaire  de  cette 
littérature  :  la  diffusion  s'est  faite,  surtout,  par 
voie  orale. 

Mais  à  partir  d'une  certaine  époque,  de  nou- 
veaux remanieurs  s'emparent  de  ces  différentes 
versions  italiennes  de  la  matière  de  France;  ils  les 
développent,  les  modifient;  voire,  par  toute  espèce 
de  combinaisons  ingénieuses  des  personnages  et 
des  épisodes,  ils  donnent  le  jour  à  des  créations 
vraiment  originales. 

C'est  le  cas  du  remanieur  du  ms.  XIII  de  la 
Marciana.  Il  s'agit  bien,  dans  ce  Bueve  de  Hantone, 
dans  cette  Berta  dai  gran  pié,  dans  ce  Karleto, 
dans  ce  Milone  e  Berta,  dans  cet  Orlandino,  dans 
cet  Ogier  et  Macaire,  d'un  véritable  rifacimento. 


1 56  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

L'auteur  manque  de  goût;  il  est  prolixe  et  esclave 
du  vers;  c'était,  proprement,  un  popolano;  mais 
il  n'est  pas  dépourvu  de  fantaisie;  son  Macaire  a 
même  de  la  vivacité. 

Dans  le  même  esprit,  un  certain  Odinel  remanie 
ainsi  un  Bovo  udinese  et  un  Ugo  d'Alvergna  (que 
nous  possédons  dans  deux  rédactions  franco- 
vénitiennes). 

Nous  avons,  de  même,  pour  la  légende  de  Ro- 
land, le  poème  intitulé  Spagna  in  rima,  du  XIVe, 
que  nous  retrouverons,  abrégé  et  contrefait,  dans 
la  Rotta  di  Roncisvalle;  la  Spagna  in  rima  s'inspire 
de  l'Entrée  de  Spagne  ainsi  que  d'un  rifacimento 
de  la  Chanson  de  Roland.  Une  Spagna  in  prosa 
serait  de  la  fin  du  XIVe;  elle  remonte  aussi  à 
l'Entrée  de  Spagne  et  utilise  des  éléments  de  la 
Spagna  in  rima. 

Enfin,  il  faut  noter  que  des  chansons  de  geste 
françaises  ont  été  copiées  par  des  copistes  italiens  : 
5  mss.  d'Aspremont,  3  de  Flonmont,  un  d'Ogier 
le  Danois,  un  des  Aliscans,  un  de  Fouque  de 
Candie,  un  de  Gui  de  Nanteuil.  Et  nous  ne  faisons 
pas  entrer  en  ligne  de  compte,  dans  toute  cette 
histoire,  les  œuvres  perdues  auxquelles  renvoient 
des  compositions  plus  tardives. 

Ce  bouillonnement  épique  qui  se  manifeste  en 
Italie  bien  plus  tard  que  partout  ailleurs  s'accom- 
mode de  bien  des  libertés  avec  les  sources. 

Déjà  apparaissent  plusieurs  de  ces  traits  qui 
caractériseront  le  poème  chevaleresque  de  la 
Renaissance  :  séparation  des  traîtres,  des  «  losen- 
giers  »,  des  félons  :  les  Manganezi  d'avec  les 
féaux  Chiaramontesi;  orientaleries;  introduction  de 


EN  ITALIE  157 

l'élément  comique;  introduction,  aussi,  de  l'élément 
aventureux  :  déjà  dans  Berta  dai  gran  pié,  dans 
Macaire  et  surtout  dans  Y  Entrée  de  Spagtie;  de 
plus,  dans  YEntrée,  nous  sommes  bien  en  marche 
vers  le  Roland  amoureux,  s'il  est  vrai  que  le  héros 
en  oublie  presque  la  douce  France  pour  l'amour 
de  la  belle  Dionès.  D'autre  part,  l'élément  national 
se  manifeste  en  la  personne  de  Didier,  roi  des 
Lombards  :  le  héros  qui  doit  incarner  le  patriotisme 
italien;  sans  compter  que  Roland  en  personne  n'hé- 
sitera pas  à  mettre  son  épée  et  ses  hommes  d'ar- 
mes au  service  du  pape  de  Rome. 

Ce  qu'il  faut  noter  surtout,  c'est  que  les  con- 
ditions mêmes  de  cette  floraison  tardive  d'une 
littérature  d'importation  ne  sont  plus  du  tout  les 
mêmes  qu'ailleurs.  La  crédibilité  a  fait  place  à 
une  soif  de  romanesque,  au  goût  du  merveilleux. 
L'Amour,  l'Aventure  (avec  A  majuscule)  soufflent 
aux  poèies  de  nouveaux  épisodes.  Galants  et  belles, 
géants  et  nains,  les  fées  et  les  monstres  accourent 
des  quatre  coins  de  la  caverne  aux  rêves.  Et  tandis 
que  l'expédition  de  Charlemagne  contre  les  Arabes 
d'Espagne  continue  d'alimenter,  pendant  tout  le 
XIVe  siècle,  la  fantaisie  des  remanieurs  aux  rebon- 
dissements inédits,  voici  que  le  roman  courtois  — 
la  matière  de  Bretagne  —  gagne  de  plus  en  plus 
les  couches  profondes. 

*  *  * 

Ici,  qu'il  me  soit  permis  de  revenir  un  peu  en 
arrière.  Pour  la  clarté  de  l'exposé,  j'ai  voulu,  en 
effet,  suivre  chronologiquement  les  progrès  de  la 


158  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

littérature  d'inspiration  épique  et  française  dans 
l'Italie  des  XIIe,  XIIIe  et  XIVe  siècles.  Mais  la  vie  ne 
comporte  pas  de  ces  classifications  schématiques. 
Pendant  que  Charlemagne  et  Roland  et  les  preux 
faisaient  la  conquête  des  masses  populaires,  le 
roman  courtois,  le  roman  breton  s'infiltrait  de 
préférence  dans  les  couches  aristocratiques.  Il  s'agit 
encore  d'un  phénomène  d'expansion  française. 

A  ce  propos,  rappelons,  tout  d'abord,  que  les 
légendes  de  France,  comme  celle  de  Tristan  et 
Iseut,  ont  passé  en  Sicile  par  l'intermédiaire  des 
Normands  ou  par  des  histoires  de  marins  (exem- 
ple, la  légende  d'Arthur);  et  que,  même  dans  l'Ita- 
lie du  Nord,  ainsi  qu'il  apparaît  chez  Bonagiunta 
da  Lucca,  la  matière  dite  bretonne  peut  fort  bien 
avoir  été  introduite  par  le  canal  des  Provençaux, 
à  moins  qu'il  ne  s'agisse  d'une  manifestation,  entre 
beaucoup  d'autres,  du  rayonnement  par  toute  la 
péninsule  de  l'atmosphère  frédéricienne. 

Mais  nous  avons  plutôt  en  vue,  maintenant,  la 
diffusion,  par  les  mêmes  routes  transalpines  qui 
virent  l'importation  de  l'épopée  française,  du 
roman  courtois  à  travers  les  milieux  aristocrati- 
ques de  la  vallée  du  Pô.  Et  quand  nous  disons  : 
romans  courtois,  nous  ne  songeons  plus  seulement 
au  cycle  de  la  Table  ronde,  mais  aussi  à  ces 
romans  byzantins  acclimatés  en  France  à  la  suite 
des  Croisades,  voire  à  toute  une  catégorie  de 
récits  de  provenance  indéterminée  ou  de  pure 
invention  que  nous  rangerions  sous  la  rubrique 
vague  :  les  romans  d'aventure. 


EN  ITALIE  159 


*    *    * 


Aujourd'hui  que  nous  savons  que  la  légende 
arthurienne  est  fort  pauvre  d'éléments  proprement 
celtiques,  nous  n'insisterons  pas  sur  le  problème 
des  origines.  Il  nous  suffira  de  souligner  que, 
pour  les  contemporains  et  surtout  aux  yeux  des 
lectrices  de  Chrétien  de  Troyes,  les  héros  de  la 
Table  ronde  avaient  suscité  un  monde  romanesque 
et  merveilleux  où  l'amour  et  les  enchantements 
jouaient  les  grands  premiers  rôles.  Un  roman 
comme  le  Chevalier  à  la  charrette  ne  s'explique 
que  dans  une  atmosphère  de  galanterie.  A  société 
nouvelles,  mœurs  nouvelles  :  à  mœurs  nouvelles, 
poètes  nouveaux.  Ceux-ci  —  les  auteurs  fêtés  des 
romans  courtois  —  vont  consacrer  toute  leur  sub- 
tilité à  des  problèmes  délicats  de  casuistique 
amoureuse.  Pour  plaire  à  leur  public  mondain,  ils 
vont  mettre,  au  poing  du  chevalier,  non  plus  le 
gantelet  de  fer  :  le  gant  de  velours.  Courtois 
par  sa  destination,  le  roman  est  courtois  par  son 
objet.  Il  dépeint  une  société  séduisante,  conven- 
tionnelle peut-être,  idéalisée  à  coup  sûr.  Nous 
avons  affaire  au  rêve  d'un  rêve...  Tandis  que 
l'épopée  française,  uniquement  préoccupée  de 
combats  et  de  chocs  de  lances,  accordait  à 
l'amour  une  place  insignifiante,  voici  que  l'étude 
du  cœur,  des  inquiétudes  du  cœur,  des  raffine- 
ments du  cœur  prend  le  pas  sur  les  descriptions 
de  batailles.  A  seule  fin  de  conquérir  sa  belle,  le 
chevalier  se  lancera  dans  les  aventures  les  plus 
folles,  les  plus  extravagantes  ;  d'où,  la  part  faite 


160  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

au  merveilleux.  Mais  ce  merveilleux  ne  sera  plus  le 
merveilleux  chrétien.  Saint  Michel  ne  descendra 
plus  des  cieux,  prêt  à  recevoir  ïe  gant  d'hommage 
lige  que  lui  tend,  dans  un  geste  féal,  le  comte 
Roland,  les  veines  du  col  rompues.  L'imagination 
du  conteur  a  peuplé  le  roman  courtois  de  tout  un 
monde  d'enchanteurs  et  de  devins,  de  fées  protec- 
trices ou  malveillantes,  de  monstres  cornus,  ailés, 
griffus,  crêtes.  La  belle  est  dans  sa  tour  :  il  faut 
traverser,  avant  de  parvenir  jusqu'à  elle,  les 
enchantements  périlleux  de  la  forêt,  franchir  le 
pont  fait  d'une  lame  d'épée  sur  le  torrent  qui 
écume  et  mugit,  abattre  les  sept  têtes  de  l'hydre. 
C'est,  on  le  répète,  une  autre  conception  de  la  vie 
et  de  la  littérature. 

L'épopée  se  répandait  par  la  récitation  publi- 
que, que  soutenait  un  accompagnement  musical. 
Elle  affectait  la  forme  des  laisses  monorimes,  avec 
reprises  et,  très  probablement,  des  espèces  de 
refrains  ;  ce  qui  facilitait  le  rôle  de  la  mémoire. 
C'est  la  forme  rêvée  pour  les  chanteurs  de  carre- 
fours. Au  contraire,  les  romans  courtois  sont  plu- 
tôt destinés  à  la  lecture.  Que  si  on  les  récite,  ils 
se  passent  de  l'accompagnement  musical.  Ecrits 
en  octosyllabes  à  rimes  plates,  ils  ont  cette  allure 
rapide,  aisée,  des  narrations  qui  ne  visent  qu'à 
l'agrément. 


*  *  * 


Les  Italiens  vont  se  passionner,  à  leur  tour,  pour 
cette   littérature  courtoise    et    surtout    pour    les 


EN  ITALIE  161 

romans  de  la  Table  ronde.  A  l'origine,  ce  succès 
est  limité  aux  couches  aristocratiques  ;  les  con- 
ditions mêmes  de  la  transmission  écrite  l'expliquent 
à  suffisance  :  le  public  liseur  auquel  est  destiné  le 
roman  courtois  n'est  plus  ce  public  fruste  et  naïf 
qui  encombrait,  au  temps  d'Odofredo,  les  places 
et  les  rues  de  Bologne.  Et,  d'autre  part,  la  poésie 
épique  du  cycle  carolingien  continuera  de  se  faire 
applaudir.  Les  deux  courants  coexistent,  voilà 
tout  ;  ils  ne  se  contrarient  même  pas,  à  l'origine 
du  moins,  s'il  est  vrai  que  les  recueillent,  que  les 
accueillent  deux  couches  sociales  bien  distinctes. 
Mais,  pour  être  moins  large,  la  pénétration  du 
roman  courtois  n'en  fut  pas  moins  profonde. 

Pas  moins  rapide,  d'ailleurs. 

Nous  avons  parlé  des  deux  statues  «  épiques  » 
du  Dôme  de  Vérone.  A  l'archivolte  de  la  porte 
latérale  nord  —  la  Porta  délia  Pescheria  —  de  la 
cathédrale  de  Modène,  au-dessus  d'une  scène  de 
combat,  se  lisent  des  noms  :  «  Isdernus,,  Artus 
de  Bretania  (Arthur),  Burmallus  (Burmalt),  Win- 
logee,  Mardoc,  Carrado  (Carradoc),  Qalvaginus 
(Gauvain),  Galvarium,  Che  (le  sénéchal  Keu)  ». 
Des  considérations  historiques  et  artistiques  ont 
permis  de  dater  ces  figures  d'une  année  assez  pro- 
che du  milieu  du  XIIe  ;  ce  qui  est  fort  intéressant 
pour  la  diffusion  des  légendes  arthuriennes  en 
Italie.  Dès  le  XIIe  siècle,  d'ailleurs,  les  noms 
empruntés  à  la  matière  de  Bretagne  sont  fré- 
quents dans  l'onomastique  italienne.  C'est  en 
français  que,  vers  1270-1271,  Rusticello  de  Pise, 
déjà  allégué  à  propos  de  la  translation  des  voyages 


162  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

de  Marco  Polo,  résume  et  combine  en  son  Melia- 
dus,  de  nombreux  récits  du  cycle  d'Arthur  ;  cette 
compilation  sera,  plus  tard,  traduite  en  italien. 
Pour  sortir  du  cycle  arthurien,  c'est  aussi  du 
XIIIe  siècle  que  date  le  fragment  vénitien  qui  est 
comme  un  appendice  au  Roman  de  Troie,  de 
Benoît  de  Sainte-More.  Faut-il  invoquer,  enfin, 
l'émouvant  témoignage  du  Chant  V  de  YInferno? 

Noi  leggevamo  un  giorno  per  diletto 
Di  Lancilotto... 

Lancelot  du  Lac  avait  baisé  Guenièvre  sur  la 
bouche  :  c'est  en  lisant  Lancelot  que  Francesca  da 
Rimini  et  Paolo  Malatesta  ont  senti  le  feu  de 
l'amour  s'allumer  dans  leur  sang  ;  c'est  sur  le 
livre  encore  ouvert  qu'ils  ont  échangé  le  premier 
baiser,  le  tremblant  baiser,  source  de  leur  joie 
infinie  et  de  leur  souffrance  éternelle... 

Au  XIVe  siècle,  les  peintures  des  plafonds  et 
des  portes  des  deux  salles  du  Palazzo  Chiara- 
monte,  à  Palerme,  exécutées  de  1377  à  1380  par 
Simone  de  Corleone  et  Cecco  di  Naro,  représentent 
des  sujets  empruntés  à  des  œuvres  romanesques 
du  moyen  âge,  telles  que  le  Tristan  ou  le  conte  de 
la  «  gageure  »  (dans  le  Cantare  di  madonna  Elena 
impératrice). 

*  *  * 

Exactement  comme  pour  les  poèmes  épiques, 
l'acclimatation  de  la  matière  de  Bretagne  se  fait  en 
plusieurs  étapes. 


EN  ITALIE  163 

Les  Italiens  ont  d'abord  lu  en  français  ces 
romans  courtois.  (Un  Roman  d'Hector,  qui  est  du 
XIIIe  siècle,  a  même  été  écrit  directement  en  fran- 
çais par  un  poète  italien). 

Puis,  ils  les  ont  traduits  —  quitte  à  les  dérimei 
—  dans  les  dialectes  régionaux  :  nous  possédons 
un  Tristano  vénitien  et  un  Tristano  toscan,  tous 
deux  en  prose,  qui  doivent  dater  de  la  fin  du  XIIIe 
ou  du  début  du  XIVe. 

Les  remaniements  du  Tristan  sont  fort  signifi- 
catifs, à  Florence  et  dans  la  région  toscane.    Les 
Florentins  du  XIVe  siècle  se  font  une  conception 
très  personnelle  du  droit  individuel  et  de  la  liberté 
de  l'homme  en  face  des  lois  qui  l'oppriment.  Cette 
conception  individualiste,  ils  la  portent  jusque  dans 
leur  interprétation  de  la  légende  bretonne.  Ce  qui 
les  passionne  au  premier  chef,  c'est  la  question  de 
savoir  si  —  oui  ou  non  —  le  roi  Marc  avait   le 
droit  de  punir  son  neveu  (il  faut  savoir  que,  dans 
le  Tristano  toscan  en  prose,  l'amant  de  la  reine 
périt  sous  la  flèche  du  monarque  outragé).    Avec 
une  unanimité  frappante  et   symbolique,   les   con- 
teurs florentins  soutiennent  que  le  roi   Marc    est 
dans  l'erreur.  En  effet,  Tristan  et  Iseut  ayant  bu 
sur  la  barque  le  philtre  magique,  leur  passion    a 
quelque  chose  de  fatal  et  d'inéluctable.  Par  consé- 
quent, elle  ne  peut,  en  droit  strict,  leur  être  impu- 
tée à  crime  :  le  meurtre  de  Tristan  apparaît  comme 
un  déni  de  justice.  Il  est  significatif  de  constater 
ainsi  l'accord  parfait  entre    telle    conception    du 
jus  personae  et  le  traitement  d'un  thème    légen- 
daire. 

Un    manuscrit    florentin    du    XIVe   siècle    — 


164  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

Tabula  ritonda  —  nous  propose  toute  sorte  de 
combinaisons  nouvelles  des  récits  arthuriens;  nous 
sommes  en  plein  dans  la  période  des  remanieurs. 
Mais  le  rifacimento  ne  se  limite  pas  au  sujet. 

Au  point  de  vue  de  la  présentation  extérieure,  si 
les  romans  français  ne  sont  pas  dérimés,  ils 
subissent  une  mise  en  œuvre  —  pour  ne  pas  dire  : 
une  mise  en  musique  —  parfaitement  originale. 
Pareil  traitement  métrique  vient  d'une  transforma- 
tion, au  gré  des  cantastorie  italiens,  de  la  laisse 
épique  :  cette  laisse  monotéleute  a  fait  place  à 
Yottava  rima.  L'ottava  rima  sera  portée  par  les 
virtuoses  de  la  Renaissance  à  un  tel  degré  de  per- 
fection qu'il  convient  de  nous  y  arrêter  un  instant. 

Il  s'agit  d'une  strophe  de  8  vers  hendécasyllabes: 
les  plus  longs  de  la  métrique  italienne  ;  les  6  pre- 
miers sont  en  rime  alternée,  les  2  derniers  en 
rime  accouplée  :  et  cela  fait  le  schème  abababcc. 
Dès  le  XIVe  siècle,  j'y  reviens,  et  parallèlement  à 
l'usage  épique,  ce  mètre  allait  être  appliqué  au 
roman  courtois,  par  exemple,  dans  Febresso  il 
Forte,  un  roman  populaire  à  l'instar  de  Gyron  le 
Courtois  ;  par  exemple,  dans  Lancilotto. 

*  *  * 


Nous  sommes  au  seuil  de  la  Renaissance.  Mais, 
pour  faire  le  point,  il  conviendrait  de  réunir  en  un 
seul  fleuve  déferlant  de  France  les  deux  courants 
—  l'épique,  le  chevaleresque  —  qui  alimentent  la 
littérature  italienne.  D'un  côté,  l'épopée,  répandue 
surtout  par  la  tradition  orale,  débitée  sur  les  pla- 


EN  ITALIE  165 

ces  publiques  à  l'intention  d'un  auditoire  popu- 
laire ;  d'autre  part,  le  roman  courtois,  qui  se 
transmet  surtout  par  la  lecture  et  qui  s'adresse 
plutôt  à  un  public  aristocratique.  La  matière  de 
France  est,  d'ailleurs,  elle  aussi,  destinée  à  la  lec- 
ture. 

Andréa  de  Barberino,  né  vers  1370,  le  «  maes- 
tro di  canto  »  de  la  Valdelsa  et,  au  témoignage 
de  Gaston  Paris,  «  le  plus  fécond  adaptateur 
qui  ait  jamais  existé  »,  publie,  à  côté  de  son  œuvre 
principale  :  les  Reali  di  Francia,  toute  une  série 
de  traductions  et  compilations  de  chansons  de 
geste  françaises,  faites  pour  la  plupart  sur  des 
poèmes  français  ou  franco-vénitiens  (la  Storia 
di  Ajolfo  del  Barbicone,  Aspramonte,  les  Storie 
Nerbonesi,  la  Storia  di  Ugone  d'Alvernia)  et  qui 
constituent  le  véritable  cycle  épique  de  la  littéra- 
ture carolingienne  en  Italie. 

Il  faut  noter,  pour  le  surplus,  que  la  matière  de 
France  rencontre,  au  XIVe  et  au  XVe  siècle,  plus 
de  succès  que  la  légende  bretonne.  Elle  se  répand, 
de  la  vallée  du  Pô,  dans  l'Italie  centrale.  Au 
XVe  siècle,  d'ailleurs,  tout  tend  à  se  confondre  : 
littérature  épique  et  roman  courtois  connaissent  la 
double  forme  de  la  prose  et  du  vers  ;  et  dans 
celui-ci  comme  dans  celle-là,  aussi  bien  pour  chan- 
ter Charlemagne  que  pour  évoquer  Tristan  ou 
Lancelot,  l'ottava  rima  tend  à  triompher. 

Voici  venir  la  Renaissance. 


Il  nous  faudra,  maintenant,  retourner  encore  sur 
nos  pas  :  pour  montrer  que  l'influence  française  ne 


166  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

s'est  pas  limitée  au  poème  épique  et  à  la  littérature 
bretonne. 

Certaines  œuvres  —  didactiques  surtout  —  té- 
moignent, à  partir  du  XIIIe  siècle,  de  cette  impré- 
gnation qui  vient  de  France. 

Citons,  d'abord,  un  Traité  de  Fauconnerie 
(1249),  par  Daniel  de  Crémone.  L'auteur  connaît 
l'empereur  Frédéric  II  et  son  fils  Enzo;  de  même 
que  Frédéric,  pour  son  De  arte  venandi  cum  avibus 
avait  puisé  à  des  sources  orientales,  Daniel  a  uti- 
lisé les  traductions  latines  de  deux  livres  arabes. 

Le  poème  sur  YAntéchrist  écrit  au  plus  tard 
en  1251,  à  Bologne,  est  intéressant  en  ce  sens  que 
l'auteur,  bien  qu'Italien,  professe  que,  s'il  emploie 
le  français,  c'est  qu'il  a  appris  cette  langue  dès 
l'enfance. 

Un  traité  d'hygiène  :.  le  Régime  du  Corps,  en 
4  livres,  du  Toscan  Aldobrandino,  natif  de  Flo- 
rence ou  de  Sienne,  est  nommé  dans  un  testament 
de  1287. 


*  *  * 


Nous  commettrions  une  giave  erreur  si  nous 
jugions  la  Renaissance  italienne  «  en  fonction  », 
comme  disent  les  mathématiciens,  de  la  Renais- 
sance française.  De  l'autre  côté  des  Alpes,  il  ne 
peut  s'agir  d'une  seconde  naissance,  d'un  retour 
brusque  à  l'Antiquité  au  mépris  des  traditions 
nationales  du  moyen  âge.  Pour  l'excellente  raison 
que  l'Antiquité  n'a  jamais  cessé  d'exercer  son  pres- 
tige chez  un  peuple   qui  vivait  au  milieu  des  plus 


EN  ITALIE  167 

saisissantes  révélations  de  l'art  antique.  Ici  encore, 
la  grande  ombre  de  Rome  plane  sur  l'histoire  des 
idées  et  des  formes  d'expression.  On  a  pu  dire,  et 
non  sans  raison,  que  les  admirables  bas-reliefs  d'un 
Nicolas  de  Pise,  sculptés  dès  la  seconde  moitié  du 
XIIIe  siècle,  sont  entièrement  inspirés  des  sarco- 
phages romains.  Et,  pour  rester  sur  le  terrain  qui  est 
le  nôtre,  comment  parler  d'abandon  des  traditions 
médiévales,  alors  que  le  chef-d'œuvre  de  l'Arioste, 
ce  Roland  furieux  qui  incarne  tout  l'esprit  de  la 
Renaissance  italienne,  chante  de  Charlemagne  et 
des  preux,  héros  populaires  en  Italie  depuis  plu- 
sieurs siècles,  on  s'en  souvient? 

Sans  doute,  la  Renaissance  italienne,  c'est  la 
compréhension  plus  large,  plus  profonde,  plus 
humaine,  des  littératures  latine  et  grecque,  ou, 
plutôt,  de  l'âme  antique.  Un  Pétrarque  est,  par 
excellence,  le  type  de  ces  humanistes  (c'est  le  nom 
qu'on  va  leur  donner)  qui  prennent  conscience  de 
la  différence  entre  deux  civilisations,  entre  deux 
mondes.  Et  ce  n'est  pas  mon  propos  de  dire  ici 
tout  ce  que  cette  idée  allait  apporter  d'enrichis- 
sement dans  le  domaine  des  lettres  et  des  arts. 
Mais  il  appartenait  aux  Italiens  de  ne  pas  couper 
les  ponts  avec  le  monde  moderne.  C'est  dans  cette 
fusion  de  l'élément  ancien  et  de  l'élément  tradi- 
tionnel que  réside  l'originalité  de  la  Renaissance 
italienne. 

On  pourrait  considérer  les  fameuses  Stanze  per 
la  Giostra,  du  Politien,  comme  le  modèle  achevé  de 
cette  littérature  qui  combine  les  leçons  de  Virgile, 
d'Horace,  d'Ovide  et  les  thèmes  chers  à  Dante,  à 
Pétrarque,  aux  autres  Italiens.  Pour  célébrer  Julien 


168  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

de  Médicis,  frère  cadet  du  Magnifique,  le  Politien 
s'affirme  le  plus  personnel  des  imitateurs.  Les 
beautés  antiques,  il  se  les  est  proprement  assi- 
milées. L'esprit  chevaleresque  et  la  poésie  amou- 
reuse du  XIVe  siècle  se  fondent  harmonieusement 
avec  les  réminiscences  de  Stace  et  de  Claudien. 
Voilà  bien  le  canon  poétique  de  la  Renaissance 
italienne!  «  Sur  des  pensers  nouveaux,  faisons  des 
vers  antiques  »,  disait  André  Chénier.  Ici,  pensées 
et  vers  sont  mi-antiques,  mi-modernes. 

Le  poème  chevaleresque  va  nous  en  donner  le 
brillant  témoignage. 

J'ai  insisté  longuement  —  plus  que  de  raison, 
peut-être  —  sur  les  origines  de  cette  littérature. 
je  le  regrette  un  peu,  maintenant  que  je  sens  qu'il 
me  faudra  sacrifier  le  fruit  à  la  graine,  la  fleur  au 
bouton;  maintenant  que  je  suis  forcé  de  brosser  à 
larges  traits  l'évolution  d'un  genre  qui  va  de  Pulci 
au  Tasse,  en  passant  par  Boiardo  et  l'Arioste.  Les 
exigences  de  l'érudition  ne  rachètent  pas  toujours 
les  joies  de  l'esthétique.  Je  demande  pardon  pour 
la  sévérité  grande  de  ce  préambule  historique. 

*  *  * 


Et  j'en  arrive,  sans  plus  tarder,  à  Pulci,  au 
Morgante  de  Luigi  Pulci,  le  premier  essai  de  poème 
chevaleresque  en  Italie. 

Luigi  Pulci  est  un  quattrocentiste.  Il  a  vécu  dans 
l'entourage  immédiat  des  Médicis,  à  une  époque  où 
Florence,  la  Florence  du  XVe  siècle,  est  un  centre 
littéraire  et  artistique    particulièrement  florissant. 


EN  ITALIE  169 

Singulièrement  ondoyant,  aussi.  Il  faut  lire,  chez 
Vespasiano  da  Bisticci,  des  tableaux  pris  sur  le  vif 
de  cette  société  démocratique  et  policée,  qui  se 
complaît  à  la  fois  aux  blandices  de  la  culture 
païenne  et  aux  divertissements  plus  francs,  plus 
drus,  de  la  chanson  de  carrefour.  Précisément,  le 
Morgante,  de  Pulci,  parodie  des  chansons  de  geste, 
va  nous  offrir  un  échantillon  curieux  de  la  litté- 
rature qui  devait  plaire  aux  Florentins. 

Pulci  est  un  tempérament  verveux,  caustique, 
caricaturiste.  Il  nous  a  laissé  des  sonnets  satiriques 
et  burlesques  qui  en  disent  long  sur  ses  vivacités 
de  langage.  A  la  demande  de  Lucrezia  Tornabuoni, 
la  pieuse  mère  de  Laurent,  il  entreprend  une  com- 
position parodique  :  le  Morgante,  dit  le  plus  sou- 
vent Morgante  Maggiore,  où  il  adoptera  tous  les 
procédés  du  cantastorie  populaire.  L'œuvre  qui  va 
sortir  de  cette  plume  railleuse  est  donc,  à  tous 
égards,  une  caricature.  Attention,  cependant!  Pulci 
n'a  rien  d'un  dénigreur,  d'un  dédaigneux.  Une 
bonne  humeur  sympathique  et  communicative  trahit 
le  vif  plaisir  qu'il  dut  prendre,  bien  souvent,  à  se 
mêler  à  la  foule  des  badauds.  Les  aventures  de 
Renaud  et  de  Roland  ne  laissent  pas  de  piquer  sa 
curiosité.  Il  ne  va  pas  jusqu'à  l'émerveillement. 
C'est  toute  la  différence.  Entre  le  Pulci  florentin 
du  XVe  siècle  et  un  auditeur  de  Vérone  ou  de 
Modène  en  l'an  de  grâce  1200  et  quelque,  il  y  a 
—  simplement  —  la  distance  de  deux  siècles.  Deux 
siècles  pendant  lesquels  l'esprit  humain  a  cheminé. 
On  ne  peut  plus  exiger,  des  auditeurs  du  Morgante, 
cette  candeur  épique,  don  d'enfance,  qui  est  néces- 
saire à  l'intelligence   des   premières  chansorfs   de 


170  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

geste.  L'esprit  de  critique  a  soufflé,  frondeur  et 
satirique,  incrédule  au  demeurant.  Mais,  de  même 
que  nous  prenons  encore  une  joie  sans  mélange  à 
voir  se  dérouler,  sur  l'écran,  la  bataille  des  Trois 
Mousquetaires,  les  prouesses  du  Bossu  aux  prises 
avec  M.  de  Gonzague,  les  contemporains  de  Pulci 
ne  se  sont  pas  esclaffés.  Aux  endroits  les  plus 
ahurissants,  ils  se  sont  contentés  de  sourire... 

Ainsi  donc,  la  première  adaptation  du  poème 
chevaleresque  par  la  Renaissance  italienne  ne  res- 
sortit nullement  à  la  littérature  satirico-malveil- 
lante.  Un  bourgeois  cultivé  de  Florence  la  nar- 
quoise s'est  approprié  les  drôleries,  les  tics,  les 
artifices,  les  formules  d'une  littérature  populaire 
que,  dans  son  for  intérieur,  il  continue  de  chérir. 

En  tout  cas,  dans  le  Morgante,  l'esprit  est  autre- 
ment plus  intéressant  que  l'histoire.  On  me  permet- 
tra bien  de  ne  point  perdre  du  temps  à  résumer  les 
aventures  passablement  incohérentes  de  ces 
XXVIII  chants.  Qu'il  me  suffise  de  dire  un  mot  de 
l'épisode  de  Margutte.  Margutte  est  une  création 
originale  de  Pulci,  tandis  que  l'intrigue  du  Mor- 
gante semble  avoir  été  reprise  à  un  médiocre  poème 
anonyme.  Roland,  excédé  de  la  niaiserie  de  Charle- 
magne,  l'éternel  dupé,  se  met  en  route  pour  la 
Paganie;  il  rencontre  un  géant  qu'il  provoque,  qu'il 
combat,  qu'il  vainc,  auquel  il  fait  grâce,  qu'il 
baptise  et  qui  finit  par  devenir  son  meilleur  com- 
pagnon. Morgante,  vrai  personnage  rabelaisien, 
doué  d'un  appétit  et  d'une  vigueur  formidables, 
rencontrera  à  son  tour  le  pendable  Margutte,  incar- 
nation cynique  et  bouffonne  des  sept  péchés  capi- 
taux. Le  développement  insolite  que  prend,  sous 


EN  ITALIE  171 

la  plume  de  Pulci,  l'épisode  parfaitement  adventice 
de  Margutte  est  une  indication  qu'il  ne  faudrait 
pas  négliger.  D'autant  plus  que  la  langue  du  poète 
se  révèle  particulièrement  savoureuse,  chaque  fois 
qu'il  s'agit  de  mettre  en  scène  ou  de  faire  parler 
les  deux  inséparables  compagnons. 

Elle  est,  cette  langue  du  Morgante,  tout  comme 
l'esprit,  en  partie  double.  L'élément  antique  y  a 
laissé  relativement  peu  de  traces.  Nous  sommes 
loin  de  l'érudition  d'un  Politien.  Mais  il  y  a  les 
réminiscences  de  Pétrarque  et  surtout  de  Dante, 
que  son  compatriote  admirait  beaucoup.  Il  y  a 
surtout  l'écho  dru,  vert,  salace  à  l'occasion,  de  la 
langue  du  peuple  de  Florence.  Les  saillies,  les  bons 
mots,  les  tours  vifs,  les  locutions  pittoresques  font 
penser  à  un  Augusto  Novelli. 

Le  premier  poème  chevaleresque  de  la  Renais- 
sance italienne  manquait,  d'ailleurs,  de  métier.  Ce 
sera  la  tâche  des  continuateurs  de  perfectionner  le 
genre.  Le  genre  lui-même  est  désormais  amorcé. 
Il  s'agit  —  on  le  répète,  et  on  y  insisterait  volon- 
tiers —  d'une  littérature  de  compromis.  Devant  la 
production  populaire,  ses  thèmes  favoris,  ses  héros 
préférés,  l'homme  de  la  Renaissance  réagit,  au 
nom  de  l'esprit  critique.  Cet  espnt  critique,  j'aurais 
voulu  le  faire  toucher  du  doigt  dans  un  autre 
épisode  :  l'épisode  d'Astarotte  et  de  Farfarello.  Ce 
sont  deux  diables  d'enfer,  chargés  de  ramener 
d'Orient  en  Espagne  Renaud  et  son  compagnon. 
Au  cours  d'une  chevauchée  fantastique,  Astarotte, 
qui  est  bien  disant,  explique  à  son  cavalier  la  théo- 
logie, l'Ecriture,  annonce  les  grandes  découvertes 
et  se  prononce  sur  la  question  du  salut  éternel  des 


172  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

païens  qui  n'auront  pas  connu  la  loi  du  Christ. 
Pulci  ironise-t-il?  C'est  possible.  Mais  pas  plus 
qu'il  ne  songerait  à  ridiculiser  les  héros  de  l'épo- 
pée, il  ne  veut  verser  dans  l'incrédulité  railleuse  et 
desséchante.  Ce  Florentin  de  bonne  race  est  un 
humoriste.  Et  qui  ne  s'ignore  pas. 

Phénomène  curieux,  attachant.  Phénomène  indi- 
viduel, d'ailleurs.  Pulci  —  et  Pio  Rajna  l'a  fort 
bien  montré  dans  son  étude  désormais  classique 
sur  les  sources  du  Roland  furieux  —  est  un  cas 
sui  generis.  C'est  avec  Boiardo  que  l'évolution  du 
poème  chevaleresque  se  dessine  nettement,  dans  la 
ligne  de  ce  que  l'on  pourrait  appeler  le  classique 
du  genre. 

*  *  * 


Boiardo  est  un  gentilhomme  de  la  cour  de 
Ferrare.  Et  voilà  un  premier  point  qui  a  son  impor- 
tance. Il  y  a  quelque  chose  de  très  intéressant  dans 
ce  rôle  dévolu  aux  petites  cours  princières  de 
Ferrare  et  de  Mantoue  dans  l'histoire  de  la  Renais- 
sance italienne.  Mutatis  mutandis,  on  pourrait 
soutenir  que  les  princes  d'Esté  ont  joué  un  person- 
nage analogue  à  celui  que  jouera,  à  Weimar,  le 
duc  protecteur  de  Goethe  et  de  Schiller.  C'est  à 
Ferrare  surtout  que,  sous  l'impulsion  d'Isabelle 
d'Esté,  femme  de  Jean-François  de  Gonzague,  va 
se  manifester  le  courant  humaniste.  Que  l'on  ne 
s'y  trompe  pas,  au  demeurant.  Si  les  nobles  cheva- 
liers et  les  gentilles  dames  se  préoccupent  de  repré- 
sentations théâtrales  et  de  vers  latins,  ils  conti- 
nuent de  faire  leurs  délices  des  aventures  arthu- 


EN  ITALIE  173 

riennes.  Lancelot  du  Lac  et  la  reine  Guenièvre, 
Tristan  le  preux  et  Iseut  la  blonde  n'ont  pas  cessé 
d'être  des  professeurs  d'amour,  des  conseilleurs 
d'évasions  romanesques. 

Le  trait  de  génie  de  Matteo  Maria  Boiardo, 
comte  de  Scandiano,  lettré,  courtisan  et  poète,  fut 
de  transformer  en  paladins  courtois  et  diserts  les 
héros  de  l'épopée  française,  ceux-là  précisément 
que  Pulci  avait  croqués  avec  sa  verve  truculente  et 
bourgeoise.  La  véritable  révolution  consiste  donc, 
si  l'on  veu*,  dans  un  glissement,  dans  un  décalage 
du  personnel  romanesque.  Et  le  titre  seul  de  l'œu- 
vre boiardesque  :  le  Roland  amoureux  est  tout  un 
programme.  Les  héros  du  poème  chevaleresque 
seront  empruntés  à  la  littérature  populaire  des 
cantastorie  ;  mais  la  mise  en  œuvre  relèvera  plutôt 
du  cycle  breton.  Désormais,  la  fusion  est  com- 
plète entre  les  deux  courants  importés  par  les 
jongleuis  de  France.  Ainsi,  le  caractère  de  la 
Renaissance  italienne  se  manifeste,  une  fois  de 
plus,  par  l'harmonie. 

Je  n'insisterai  pas  sur  l'intrigue  du  Roland 
amoureux.  Aussi  bien  nous  apparaît-elle  singuliè- 
rement touffue  et  surabondante  en  épisodes  de 
toute  farine.  La  véritable  héroïne  du  poème  est 
Angélique,  la  femme  coquette,  adroite,  enjôleuse, 
la  donna  mobile  qui  affolera  le  paladin  Roland. 
Roland  lui-même,  sans  être  jamais  ridicule,  n'est 
plus  qu'un  amoureux  transi,  plus  expert  à  rompre 
des  lances  qu'à  parler  aux  femmes,  et  dont  la  psy- 
chologie donne  matière  à  des  développement  sin- 
gulièrement perspicaces.  Autour  du  couple  central, 
c'est  toute  une  galerie  de  chevaliers  et  de  vierges 


174  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

guerrières  :  les  Renaud,  les  Roger,  les  Brada- 
mante  et  les  Marphise,  qui  vont  enchanter  pour 
des  siècles  la  société  brillante  dont  ils  sont  le 
miroir.  Quant  à  l'élément  religieux,  il  a  presque 
complètement  disparu,  tout  comme  l'élément 
national.  Certes,  Charlemagne  et  Agramant  sont 
les  empereurs  des  deux  armées  rivales.  Mais  ils 
s'affrontent  pour  des  questions  de  prestige  per- 
sonnel. Il  ne  s'agit  plus  de  la  lutte  à  mort  entre 
le  Croissant  et  la  Croix.  Ce  n'est  pas  chez  Boiardo 
qu'on  dirait  ingénument  :  «  Chrétiens  ont  droit, 
païens  ont  tort.  »  Tout  de  même  que,  dans  une 
joute,  la  faveur  du  public  va  au  mieux  allant,  à 
celui  qui  se  tient  plus  ferme  en  selle,  les  lecteurs 
du  Roland  amoureux  savent,  à  l'occasion,  souli- 
gner de  leurs  applaudissements  le  noble  coup 
d'épée  d'un  Sarrasin  bien  embouché. 

Pour  ce  qui  touche  l'élément  humaniste,  il  est 
introduit,  —  et  abondamment,  —  dans  l'œuvre  de 
Boiardo,  par  la  mythologie.  Le  mythe  de  Poly- 
phème,  celui  de  Médée,  celui  de  Narcisse,  pour 
n'en  citer  que  quelques-uns,  s'insèrent  tout  natu- 
rellement dans  le  récit.  Boiardo  était  lui-même  un 
latiniste  distingué.  Mais  comme,  d'autre  part,  la 
littérature  traditionnelle  du  moyen  âge  italien  est 
aussi  mise  à  contribution,  nous  pouvons  dire  que 
Boiardo  s'arrête  à  un  compromis,  c'est-à-dire  à 
une  fusion.  De  quelque  côté  qu'on  le  considère,  le 
Roland  amoureux  porte  donc  témoignage  d'un 
renouvellement  de  la  matière  chevaleresque  sous 
le  signe  de  l'heureux  équilibre  et  des  dévelop- 
pements harmonieux. 

Qu'a-t-il  manqué  à  Boiardo  pour  être  le  grand 


EN  ITALIE  175 

poète  de  la  Renaissance?  Peu  de  chose,  en  vérité. 
La  forme  du  poème  a  quelque  rudesse.  Le  gentil- 
homme ferrarais  ne  possédait  pas  toutes  les  subti- 
lités du  gentil  parler  de  Toscane.  Et  puis,  surtout, 
Boiardo  a  été  éclipsé  par  son  continuateur,  l'Arioste. 
Quoi  qu'il  en  soit,  la  gloire  du  familier  d'Isabelle 
d'Esté  demeure  incontestable.  J'inclinerais  à  penser, 
pour  ma  part,  qu'elle  doit  être  davantage  mise  en 
vedette.  En  dépit  de  certaines  imperfections  de 
forme,  le  Roland  amoureux  est  le  prototype  du 
poème  chevaleresque  de  la  Renaissance.  L'Arioste 
ne  fera  que  reprendre  et  perfectionner  un  genre 
dont  nous  possédons  désormais  toutes  les  lois.  Non 
seulement,  le  récit  est  orienté  dans  le  sens  de  la 
fantaisie;  non  seulement,  les  personnages  sont 
campés,  immortels  et  si  vivants  (songez  surtout  à 
cette  Angélique,  création  personnelle  du  poète 
ferrarais);  mais  Boiardo  —  il  ne  faudrait  pas  l'ou- 
blier —  a  lancé  aussi  la  mode  de  cette  ironie  dis- 
crète, de  ce  sourire  très  fin  qui  fleurit  sur  la  lèvre 
de  l'homme  de  cour.  A  la  verve  bourgeoise,  un 
tantet  débraillée,  de  Pulci  il  substitue  le  sourire 
en  demi-teinte,  l'ironie  à  demi-mots.  Ici  encore, 
l'Arioste  ne  sera  qu'un  heureux  successeur. 

*  *  * 


Successeur  et  continuateur.  Le  Roland  amoureux, 
malgré  ses  LXIX  chants,  demeurait  inachevé.  La 
descente  de'Charles  VIII  en  Italie  avait  interrompu 
le  divertissement  du  poète.  La  plume  qu'il  a  laissé 


176  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

tomber,  l'Arioste  va  la  relever.  Avec  quelle  maîtrise 
et,  pour  tout  dire  en  un  mot,  quel  génie! 

Nous  sommes  toujours  à  la  cour  de  Ferrare. 
Mais,  à  la  différence  de  Boiardo,  l'Arioste  n'est  pas 
de  famille  noble.  Son  père  avait  le  grade  de  capi- 
taine, aux  ordres  d'Hercule  Ier.  Lui-même  servira 
le  cardinal  Hippolyte,  puis  le  duc  Alphonse,  en 
attendant  que  des  loisirs  dorés  lui  permettent  de 
se  retirer  à  la  campagne,  avec  la  belle  Alessandra 
Benucci,  sa  femme  tendrement  aimée.  D'éducation 
toute  classique,  l'Arioste  tournait  fort  agréablement 
le  vers  latin.  A  telles  enseignes  que  le  célèbre 
Bembo  lui  conseillait  de  rivaliser  uniquement  avec 
Catulle  ou  bien  avec  Tibulle.  Mais  la  période  de 
l'imitation  servile  de  l'Antiquité  est  révolue  en 
Italie.  Le  goût  désormais  affiné,  maîtres  de  leur 
métier  tout  aussi  bien  que  de  leur  inspiration,  les 
poètes  veulent  trouver,  dans  la  langue  de  si,  l'ins- 
trument qui  leur  permettra  de  faire  une  chose  de 
beauté,  cette  joie  pour  toujours... 

Il  n'est  point  non  plus  question  de  résumer  les 
aventures  du  Roland  furieux.  L'Arioste,  qui  a  repris 
les  personnages  et  le  récit  au  point  où  Boiardo 
les  avait  abandonnés,  va  dérouler,  pendant  des 
octaves  et  des  octaves,  des  chants  et  des  chants, 
la  trame  la  plus  fantaisiste  du  conte  le  plus  étour- 
dissant. Mais  j'insisterais  plutôt  sur  cet  aspect 
romanesque  du  Roland  furieux. 

Il  me  semble  qu'il  faut  monter  en  épingle  ce 
caractère  italien.  L'imagination,  dont  on  dit  —  bien 
à  tort,  selon  mon  goût  —  beaucoup  de  mal,  est  ce 
qui  manque  le  plus  à  tant  de  romanciers,  de  roman- 
cières de  chez  nous.  Le  bon  sens  est  une  denrée 


EN  ITALIE  177 

infiniment  plus  courante  que  la  fantaisie.  Tant  pis! 
Tant  pis  pour  le  genre  romanesque!  Oh!  je  sais 
bien  qu'un  nouveau  genre  de  roman,  appelé  le 
roman  poétique  ou  le  roman-rêve,  est  venu  pro- 
poser comme  un  remède  au  mal  dont  nous  souf- 
frons :  le  réalisme  plat.  Il  reste  que  les  Français 
pâtissent  de  cette  incapacité  cruelle  d'inventer,  de 
créer  le  mirage,  d'ouvrir  les  ailes  à  la  chimère,  de 
semer  les  étoiles  au  ciel.  A  cet  égard,  la  lecture  de 
l'Arioste  est  une  source  perpétuelle  d'enchan- 
tements, une  invitation  de  tous  les  instants  aux 
voyages  les  plus  merveilleux. 

Autour  de  l'épisode  central  de  Roland  devenu 
fou  de  rage  parce  qu'il  a  surpris  le  secret  des 
amours  de  sa  belle  Angélique  avec  le  berger  Médor, 
cent,  mille  aventures  imprévues  font  la  plus  luxu- 
riante des  toiles  de  fond.  Touchant  ou  romanesque, 
comique  ou  libertin,  mordant  ou  solennel,  familier 
ou  épique,  mais  toujours  grazioso,  brioso,  l'Arioste 
est  le  Merlin  du  poème  chevaleresque.  Tout  se 
transmue  en  or  sous  sa  baguette  prestigieuse.  Et 
cet  honnête  fonctionnaire  retraité,  indulgent  et 
débonnaire,  pacifique  et  sage,  a  donné  et  continue 
encore  de  donner  le  modèle  du  pêcheur  de  lune, 
du  chevaucheur  de  fumées  et  de  contes  à  vous 
tenir  éveillé  toutes  les  mille  et  une  nuits. 

Je  sais  bien  que  la  critique  moderne  a  prétendu 
démontrer,  en  s'accrochant  à  la  question  des 
sources,  que  l'Arioste  n'avait  pas  inventé  un  seul 
détail  de  son  chef-d'œuvre.  Et  puis  après?...  Oui 
ou  non,  l'Arioste  nous  donne-t-il  l'impression 
d'avoir  créé  de  toutes  pièces  son  matériel  d'arti- 
ficier?  Tout  le   reste  est   wissenschaftlich,   c'est- 


178  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

à-dire  assez  vain  et  superfétatoire.  Dès  que  nous 
avons  fait  l'effort  nécessaire  pour  replacer  une 
œuvre  d'art  dans  son  climat  historique,  laissons- 
nous  donc  prendre  à  la  magie  de  l'art  éternel. 

Pour  en  revenir  au  Roland  furieux,  la  crédibilité 
est  parfaite  de  ce  conte  bleu.  Dans  le  monde  de 
féerie  où  le  poète  nous  entraîne,  nous  nous  sentons 
tout  à  fait  rassurés,  tout  à  fait  heureux,  parce  que 
rien  ne  sollicite  notre  intelligence  raisonneuse. 
Quelle  différence  avec  le  roman  français,  qui  pour- 
rait, presque  toujours,  s'énoncer  par  un  théorème  : 
A  aime  B,  B  est  aimé  de  C,  etc.  !... 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  cet  art  fût  purement 
objectif.  L'Arioste  intervient  dans  son  œuvre.  Non 
seulement,  par  les  rappels  qu'il  fait  à  chaque 
instant  de  souvenirs  contemporains  et  surtout  des 
gloires  de  la  maison  d'Esté;  mais  aussi,  par  cet 
art  très  subtil,  très  ingénieux,  très  délicat,  d'inter- 
peller le  lecteur.  Chez  cet  aristocrate  d'éducation 
et  de  public,  je  trouve  là  comme  un  écho  ironique 
et  discret  du  cantastorie  sur  la  place  en  plein  vent. 

Plus  que  par  la  peinture  des  caractères,  l'Arioste 
vivra  surtout  par  son  art.  Et  ici,  j'avoue  volontiers 
mon  impuissance.  Pour  faire  sentir,  pour  faire 
goûter  la  beauté  de  ce  vers  élégant  et  fluide,  déli- 
cat sans  être  mou  et  qui  laisse  loin  derrière  lui  les 
plus  éclatantes  réussites  de  Boiardo,  je  n'ai  plus 
qu'à  vous  convier  à  la  lecture  dans  le  texte  d'un 
épisode  du  Roland  furieux. 

Mais  nous  retiendrons,  si  vous  le  voulez  bien, 
cette  idée,  à  coup  sûr  nouvelle  dans  la  littérature, 
de  la  beauté  pour  la  beauté,  de  l'art  pour  l'art.  Le 
Roland  furieux  est  le  chef-d'œuvre  de  la  Renais- 


EN  ITALIE  179 

sance  italienne,  —  et,  l'on  peut  dire,  le  premier 
chef-d'œuvre  de  l'art  moderne,  —  parce  qu'il  répu- 
die toute  intention  qui  ne  soit  pas  une  intention 
esthétique.  A  cet  égard,  la  comparaison  s'impose 
avec  la  Divine  Comédie.  Dante  a  exprimé  merveil- 
leusement l'inquiétude  religieuse  et  théologique  et 
scientifique  et  morale  aussi  du  moyen  âge  chrétien. 
Chez  l'Arioste,  tout  disparaît  devant  la  préoccu- 
pation exigeante,  absolue,  de  la  beauté  éternelle, 
de  l'art  prestigieux,  souverain  et  vainqueur. 

On  a  voulu  faire  de  l'Arioste  un  moraliste.  Et 
l'on  songeait  sans  doute  à  ces  quelques  premières 
octaves  par  lesquelles  s'ouvre  chaque  chant  et  où 
se  glisse  une  exhortation  au  public.  Qui  ne  voit 
qu'il  ne  s'agit  là  que  d'une  parodie  plaisante  de  la 
chanson  populaire?  Au  demeurant,  cette  prédi- 
cation se  teinte,  presque  toujours,  dans  le  Roland 
furieux,  d'ironie.  Dans  le  même  ordre  d'idées,  les 
flatteries  à  l'adresse  de  la  famille  d'Esté  ne  sont 
qu'un  élément  accessoire.  Et  la  satire  elle-même 
finit  par  s'estomper  derrière  les  caprices  de  l'ima- 
gination. 

L'imagination  :  avec  l'Arioste,  il  faut  toujours 
en  revenir  là.  C'est  bien  par  son  caractère  roma- 
nesque, tout  autant  que  pour  sa  valeur  d'art,  que 
le  Roland  furieux  s'affirme  comme  un  rayonnant 
chef-d'œuvre.  Chef-d'œuvre  unique.  Car  il  sonne 
glorieusement  l'heure  d'un  aboutissement  triomphal. 

*  *  * 


180  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

Nous  sommes  au  bout.  Nous  avons  bouclé  la 
boucle.  Dans  le  Roland  furieux,  on  retrouvera,  à 
condition  de  l'y  chercher,  l'élément  traditionnel. 
Traditionnels  les  personnages,  populaire  le  sujet; 
en  ce  sens  qu'ils  correspondent  aux  préoccupations 
d'une  société  formée  depuis  deux  siècles  dans 
l'admiration  des  héros  épiques  devenus  courtois. 
Classique,  d'autre  part,  cette  forme  achevée,  où  les 
plus  hauts  modèles  de  l'Antiquité  mettent  comme 
des  reflets  virgiliens  sur  les  prouesses  de  Roger- 
Enée.  Et  tandis  que  de  nombreuses  allusions  situent 
très  exactement  le  poème  dans  l'atmosphère  de  la 
cour  de  Ferrare,  les  éléments  psychologiques  — 
songez  à  l'étude  du  sentiment  de  la  jalousie  — 
haussent  le  Roland  furieux  au  rang  des  œuvres 
humaines,  des  classiques  de  tous  les  temps.  Que 
ceux  qui  regrettent,  chez  l'Arioste,  l'absence  de 
toute  pensée  philosophique  ne  se  hâtent  pas  de 
conclure.  Certes,  l'inquiétude  de  Dante  nous 
grandit;  le  nonchaloir  du  Roland  nous  ravit.  C'est 
encore  une  philosophie  que  celle  qui  conseille  aux 
pauvres  mortels  que  nous  sommes  de  cueillir  sur 
leurs  pas  les  roses  de  la  vie  et  les  conseils  du  rêve. 

J'arrêterai  ici  mon  trop  aride  exposé.  Je  n'ignore 
pas  que  le  poème  chevaleresque  décrira  une  der- 
nière courbe.  Voici  venir  l'épopée  néo-classique  du 
Tasse,  qu'il  faudrait  mettre  sur  le  même  pied  que 
les  Lusiades  de  Camoëns.  Le  Tasse,  la  Jérusalem 
délivrée,  je  vous  les  abandonne!  Non  que  nous  n'y 
puissions  trouver  d'indiscutables  beautés.  Il  fait 
bon  se  reposer  dans  les  jardins  d'Armide.  Mais 
c'est  là,  déjà,  un  art  de  décadence.  L'imitation 
froide  a  pris  le  pas  sur  l'inspiration  spontanée.  Le 


EN  ITALIE  181 

vrai  drame  du  Tasse,  —  car  il  y  en  a  un,  —  c'est 
celui  qui  a  tenté  un  Gœthe  :  le  débat  intérieur  entre 
l'écrivain  et  le  croyant,  entre  lartiste  et  le  confor- 
miste, ce  débat  qui  revit  tragiquement  dans  la 
cellule  de  Sant'  Anna  ou  au  couvent  de  Saint- 
Onuphre.  Il  me  déplairait  de  terminer  sur  un  motif 
de  décadence,  sur  une  courbe  qui  fait  chute. 

Revenons,  une  dernière  fois,  à  l'Arioste.  Avec 
lui,  nous  sommes  au  plus  haut  période.  Et  vraiment, 
quelle  route  parcourue  depuis  que  les  premiers  jon- 
gleurs, Les  premiers  troubadours  avaient  franchi  les 
Alpes,  emportant  dans  leur  pauvre  cervelle  ou  sur  le 
parchemin  souillé  les  preux  de  Charlemagne  et  les 
amants  bretons!  Certes,  l'Italie  n'a  pas  créé  de  rien 
le  poème  chevaleresque.  La  matière  de  France  et 
la  matière  de  Bretagne  lui  sont  venues  d'ailleurs. 
Et,  d'un  autre  côté,  c'est  à  l'école  des  Anciens  que 
les  poètes  italiens  ont  appris  le  secret  de  la  virtuo- 
sité dans  la  pratique  de  Yottava  rima.  Pourtant, 
quelles  que  soient  ces  influences  de  fond  et  de 
forme,  le  poème  chevaleresque  de  la  Renaissance 
reste  spécifiquement  italique.  En  accommodant  le 
matériel  épique  et  courtois  au  gré  de  ses  publics 
populaire  et  aristocratique,  en  maintenant  la  ba- 
lance égale  entre  l'élément  traditionnel  et  l'élément 
antique,  en  développant  surtout  la  part  du  roma- 
nesque et  du  merveilleux,  l'Italie  de  Pulci,  de 
Boiardo  et  de  l'Arioste  a  créé  un  frisson  nouveau. 

Soyons  reconnaissants  aux  gentils  écrivains  de 
la  maison  d'Esté  d'avoir  multipFé  nos  chances  de 


182  L'EVOLUTION  DU  POEME  CHEVALERESQUE 

bonheur  en  ouvrant  devant  nous,  sur  la  route  de 
l'Aventure,  les  perspectives  sans  limites  de  l'in- 
connu, de  l'étrange,  de  l'amour  fantasque,  des  fées 
au  doux  visage,  des  nains,  des  perles,  des  étoiles, 
des  cerveaux  en  fioles  et  des  fleurs  en  bouquets, 
de  la  vie  qu'on  rêve,  enfin,  et  qui  vaut  mieux, 
n'est-il  pas  vrai?  que  la  vie  sans  rêves... 


LE  PERSONNAGE  D'IPHIGENIE 
CHEZ  GOETHE 

Sauvée  deux  fois  par  la  main  des  dieux  chez 
Euripide,  chez  Racine  sauvée  par  le  sacrifice  cruel 
d'Eriphile,  Iphigénie,  dans  le  drame  goethéen,  se 
sauve  elle-même  par  l'élévation  d'un  cœur  inac- 
cessible à  la  fraude,  au  mensonge,  par  cette  sincé- 
rité envers  soi-même  qui  est  l'impératif  le  plus 
catégorique  du  devoir  moral.  C'est  ce  caractère 
féminin,  le  plus  fier  et  le  plus-délicat,  le  plus  noble 
et  le  plus  tendre,  le  plus  beau  d'une  beauté  dont 
la  perfection  même  n'exclut  pas  l'humanité  toute 
frémissante  et  toute  proche  de  nous,  que  je  vou- 
drais, non  pas  esquisser,  mais  exalter  et,  pour  le 
faire  aimer,  faire  revivre. 

*  *  * 

Lorsqu'il  portait  en  lui  le  personnage  d'Iphi- 
génie,  Goethe,  diplomate  fonctionnaire  et  plutôt 
fonctionnaire  que  diplomate,  partageait  son  temps 
entre  ses  devoirs  de  commissaire  voyer  et  d'agent 
recruteur  au  service  de  son  excellent  prince  et  ami 
le  jeune  duc  Charles-Auguste.  Au  cours  d'une 
tournée  d'inspection,  passant  par  la  petite  ville 
d'Apolda,  il  lui  fallut  entendre  les  doléances  des 


184  LE  PERSONNAGE  D'IPHIGENIE 

maîtres  tisserands  touchés  par  la  crise  :  «  Le  roi 
de  Tauride  voudrait  prendre  la  parole,  écrit-il  à 
Mme  de  Stein,  mais  il  faut  que  j'écoute  les  tisse- 
rands d'Apolda  qui  ont  faim.  » 

Goethe  a  trente  ans.  Ce  n'est  plus  le  tumultueux 
timbalier  des  troupes  d'assaut  du  Sturm  und 
Drang.  Francfort,  Leipzig,  Strasbourg,  Wetzlar  : 
un  passé  mort.  S'il  faut  que  jeunesse  et  enthou- 
siasme sonnent  en  même  temps  l'heure  enivrante 
de  toutes  les  libérations,  Goethe  n'a  pas  failli  au 
devoir  d'être  jeune.  Pour  délivrer  la  pâle  litté- 
rature allemande  de  l'imitation  française,  pour 
guérir  sa  chlorose  avec  du  fer  et  des  globules 
rouges,  il  s'est  jeté  hardiment  dans  la  mêlée,  tout 
pareil  à  ce  Goetz  au  poing  d'acier  qui  devait 
effrayer  les  bourgeois  et  les  pédants.  Après,  il  y  a 
eu  Werther,  ou  la  grande  crise  d'individualisme. 
Mais  du  même  coup  qu'il  tuait  avec  le  pistolet 
d'Albert  un  héros  de  roman,  Goethe  tuait  une  atti- 
tude d'écrivain.  Très  vite,  en  effet,  —  et  c'est  le 
secret  de  son  merveilleux  et  royal  équilibre,  —  le 
jeune  homme  au  frac  bleu,  trop  aimé  des  femmes, 
a  compris  qu'il  s'agissait  d'une  attitude,  et  qu'à 
l'accuser  davantage,  à  plastronner  plus  longtemps, 
il  risquait  de  compromettre  à  tout  jamais  l'œuvre 
de  sa  vie.  La  sagesse  goethéenne  —  on  l'a  dit  avant 
nous,  mieux  que  nous  —  consiste  dans  une  sorte 
de  pacte  entre  les  forces  instinctives  et  barbares  du 
je  veux  et  les  conseils  raisonnables  du  tu  dois.  Part 
delà  l'élan  vital,  l'élan  dionysien  et  fol  qui  n'est 
pas  autre  chose  que  l'explosion  d'un  tempérament, 
il  faut  atteindre  à  la  sphère  du  rêve,  au  royaume 
d'Apollon,    dieu    de    l'ordre    et    de    l'harmonie, 


CHEZ   GOETHE  185 

d'Apollon  choreute  et  modérateur,  dans  la  lumière. 
Weimar  signifie  pour  Goethe  le  commencement 
de  la  sagesse.  La  période  s'ouvre  de  l'humanisme 
tempéré,  du  classicisme  heureux  et  souriant.  Les 
circonstances  sont  favorables.  Excellente  école  que 
l'école  du  conseiller,  de  l'administrateur,  du  minis- 
tre, pour  qui  s'est  avisé  —  et  c'est  le  cas  pour 
Goethe  —  que  la  vie  passe  avant  l'art,  dans  la 
même  mesure  où  l'artificiel  cède  au  réel! 

*  *  * 

Et  puis,  il  y  a  l'influence  de  Mme  de  Stein.  Des 
nombreuses  figures  de  femmes  qui  mettent  dans 
l'œuvre  de  Goethe  plus  de  larmes  que  de  sourires, 
il  en  est  de  plus  attachantes  peut-être,  comme 
cette  Frédérique  de  Sesenheim  sous  les  houblons 
en  fleurs  du  presbytère  et  que  désole  l'abandon 
ûe  son  b?au  cavalier  :  il  n'en  est  pas  qui  ait  exercé 
sur  le  génie  de  l'homme  et  le  tempérament  de 
l'écrivain  une  action  plus  pénétrante,  plus  durable. 
On  s'est  demandé,  ces  derniers  temps,  sous  ombre 
d'esthétique  pure  et  dans  un  esprit  résolument 
antihistorique,  s'il  était  légitime  de  recourir  aux 
données  biographiques  pour  expliquer  la  genèse 
de  l'œuvre  littéraire.  Et  pourtant,  s'il  est  un  écri- 
vain dont  l'œuvre  est  la  transposition  constante  de 
la  vie,  c'est  Goethe.  Wahrheit  und  Dichtung  : 
Vérité  et  Poésie.  Ainsi  a-t-il  voulu  intituler  ses 
souvenirs.  Sans  doute  la  poésie  jette  sur  la  vérité 
un  manteau  semé  de  fleurs  et  d'étoiles.  Mais  on 
n'aura  rien  compris  à  l'œuvre  goethéenne  si  l'on 
n'a  suivi  pas  à  pas  les  démarches  de  celui  dont 


186  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

la  plus  lourde  tare  serait  bien,  à  notre  sentiment, 
d'avoir  guetté,  au  détour  de  l'allée  bleue  de  lune 
où  s'égarent  les  amants,  le  frisson  qu'il  s'agit  de 
transmuer  en  une  strophe  aérienne,  le  baiser  qu'il 
faudra  traduire  en  un  vers  heureux. 

Femme  du  grand  maître  des  écuries  ducales, 
Mme  de  Stein  était  de  sept  ans  l'aînée  de  Goethe. 
D'un  mariage  terne  et  sans  joie,  elle  avait  eu  sept 
enfants,  dont  cinq  moururent  en  bas  âge.  Et  cette 
familiarité  avec  la  mort,  cette  manière  d'héroïque 
constance  dans  le  deuil  et  le  désenchantement 
devaient  avoir  modelé  le  masque  douloureux  et 
grave  qui  a  frappé  le  sensible  Schiller.  «  Une 
personnalité  vraiment  intéressante,  écrit-il  à 
Kôrner.  Et  je  comprends  que  Goethe  se  soit  ainsi 
attaché  à  elle.  Belle,  elle  ne  peut  l'avoir  été  jamais; 
cependant  son  visage  respire  un  doux  sérieux  et 
une  sincérité  tout  à  fait  singulière.  »  Goethe  l'aurait 
vue,  pour  la  première  fois,  dans  une  collection  de 
silhouettes  du  médecin  Zimmermann  (Lavater  avait 
mis  à  la  mode  la  physiognomomie).  On  assure 
même  qu'il  aurait  écrit  sous  le  profil  inconnu  cette 
légende  :  «  Ce  serait  un  beau  spectacle  de  voir  com- 
ment le  monde  se  réfléchit  dans  cette  âme.  Elle 
voit  le  monde  comme  il  est,  mais  par  le  médium 
de  l'amour.  Le  trait  dominant  est  la  douceur.  » 

Loin  de  moi  la  pensée  de  faire  de  Mme  de  Stein 
le  modèle  d'Iphigénie!  Pas  plus  qu'elle  n'est 
l'Eléonore  de  Torquato  Tasso,  la  dame  d'honneur 
de  la  duchesse  Amélie  n'est  pas  la  fille  d'Aga- 
memnon  et  de  Clytemnestre.  Les  héroïnes 
goethéennes  sont  des  créations  littéraires.  Vérité, 
mais  Poésie  aussi,  l'une  fécondant  l'autre.  On  ne 


CHEZ   GOETHE  187 

peut  guère  nier  cependant  que  l'influence  de 
Mme  de  Stein  ait  été  modératrice,  toute  d'apaisement 
voire  d'acceptation.  Au  jeune  Weimarien  que  ses 
responsabilités  administratives,  certaines  fréquen- 
tations intellectuelles,  le  commerce  d'amis  plus 
sages  et  pondérés,  l'expérience  et  son  propre  génie 
tout  ensemble  inclinaient  vers  une  compréhension 
moins  égoïste  de  ses  devoirs  envers  autrui,  Char- 
lotte de  Stein  allait  signifier  dès  le  principe,  et  par 
l'allure  même  qu'elle  saurait  imposer  à  leurs  rela- 
tions d'amitié  amoureuse  et  prudente,  la  vertu 
sévère  d'un  renoncement  qui  venait  à  son  heure: 
Goethe  ne  s'est  pas  résigné  sans  lutte.  Il  a  com- 
mencé par  clamer  sa  passion  véhémente.  Mal  guéri 
de  ses  anciennes  blessures,  —  et  il  y  avait  eu, 
depuis  Charlotte  Buff,  une  Maximiliane  aux  yeux 
noirs,  il  y  avait  eu  surtout  Lili  Schônemann,  — 
Werther  a  supplié,  exigé,  fait  tapage.  Il  fallut  bien 
se  rendie  à  l'évidence.  Mme  de  Stein  serait  celle 
qui  enseigne  à  demeurer  dans  les  limites,  dans 
l'ordre  des  lois,  voire  dans  la  mesure  des  con- 
ventions. «  Bonté,  sagesse,  mesure,  patience  », 
disait  Goethe.  Il  avait  besoin  de  ces  quatre  vertus.. 
Tout  comme  il  manquait  de  cette  notion  de  la 
norme  qui  s'applique  aussi  bien  à  l'expression 
artistique  qu'à  la  manifestation  du  sentiment.  Après 
les  charges  du  Sturm  und  Drang  et  le  romanesque 
suicide  de  Jérusalem,  voici  venir  l'amie  douce, 
l'amie  aux  ascendances  écossaises,  un  peu  triste, 
un  peu  froide,  et  le  visage  éginétique  de  son  très 
maternel  amour. 

*  *  * 


188  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

Goethe  a-t-il  écrit  lphigènie  pour  se  délivrer? 
C'est  la  thèse  de  M.  Corin  qui,  dans  l'étude  infi- 
niment sympathique  qu'il  a  consacrée  à  celle  dont 
il  fait  surtout  la  messagère  d'un  évangile  d'huma- 
nité, rappelle  que  Werther  aurait  été  aussi  pour  le 
poète  comme  un  moyen  de  s'affranchir,  en  le  déver- 
sant dans  un  livre,  du  pessimisme  sentimental.  J'ai 
peine  à  croire  à  cette  sorte  de  catharsis,  à  cette 
purgation  des  passions,  à  cet  exorcisme  du  démon 
intérieur  par  l'expédient  de  l'œuvre  littéraire.  Le 
mot  délivrance  impïique  l'idée  de  débarras.  On 
n'éprouve  pas  toujours  le  besoin  de  se  débarrasser 
du  sentiment  que  l'on  entretenait  en  soi,  jalou- 
sement. Toute  œuvre  littéraire  doit  se  ramener  à 
une  expérience  cruciale.  Si  l'on  est  soulagé  d'un 
poids  étouffant,  —  ce  fut  l'aventure  werthérienne, 
—  c'est  donc  que  l'on  s'était  trompé.  Que  si  l'on 
ne  s'est  pas  trompé,  il  n'y  a  pas  de  débarras,  de 
délivrance.  Tout  au  contraire.  Prolongement  heu- 
reux, l'expression  la  plus  haute  et  comme  à  sa  plus 
fine  pointe  de  la  crise  intérieure,  l'œuvre  achevée 
contribue  à  nous  maintenir  dans  un  état  de  transe 
religieuse  qui  est  le  propre  de  l'inspiration.  Ainsi 
s'expliquerait  l'insistance  de  Goethe  à  revenir  sans 
cesse  à  son  drame  de  Faust,  chaque  dévelop- 
pement, chaque  scène  nouvelle  offrant  à  la  philo- 
sophie de  l'action  souveraine  et  de  la  volonté  meil- 
leure un  aliment  nouveau,  comme  un  tonique.  Pour 
lphigènie,  on  sait  que  Goethe  s'en  détacha  assez 
rapidement.  Mais  certaines  boutades  rendent  un 
son  bien  désespéré.  La  vérité  est  que  le  public 
n'avait  pas  compris  cette  œuvre  hardie  et  humaine 
d'un  artiste  créateur  et  d'un  amoureux  apaisé. 


CHEZ   GOETHE  189 


*    *    * 

Iphigénie  n'était  pas  un  sujet  neuf.  Euripide  — 
chacun  le  sait  —  l'avait  traité  en  deux  drames  bien 
distincts  {Iphigènïe  à  Aulis,  Iphigénie  en  Tauride). 
Racine  avait  repris  le  premier  de  ces  deux  drames  : 
celui-là  qui  évoque,  aux  rivages  de  Béotie,  le  sacri- 
fice sanglant  par  lequel  la  fille  d'Agamemnon  doit 
fléchir  les  dieux,  mettre  fin  à  la  bonace  et  gonfler 
d'un  vent  favorable  les  voiles  des  Grecs  en  partance 
vers  Troie. 

Je  n'ai  pas  l'intention  d'instituer  ici  un  débat  en 
précellence.  Dans  un  passage  célèbre  de  son  Cours 
de  Littérature  dramatique,  Saint-Marc  Girardin  a 
entrepris  de  comparer  à  l'Iphigénie  d'Euripide 
l'Iphigénie  de  Racine  :  «  L'amour  de  la  vie  fait  le 
fond  du  personnage  d'Iphigénie  dans  Euripide;  le 
sentiment  de  la  résignation  et  de  l'obéissance  tient 
plus  de  place  dans  l'Iphigénie  de  Racine...  »  De 
décerner  la  palme  ou  la  couronne,  c'est  préoccu- 
pation assez  vaine.  Gardons-nous  de  sacrifier  à  la 
mode  des  tournois,  des  concours,  des  prix  de 
beauté.  Nous  risquerions,  d'ailleurs,  de  mettre  en 
parallèle  des  valeurs  incommensurables.  Euripide, 
qui  écrit  pour  le  monde  grec,  sous  le  signe  de 
ravâyxii,  de  la  fatalité  monstrueuse  du  Destin,  ne 
pouvait  traiter  son  sujet  comme  le  poète  de 
Louis  XIV.  Et  de  même  il  me  paraît  assez  oiseux 
de  chercher  à  déterminer  quelle  est  des  deux 
Iphigénie  en  Tauride  la  plus  grecque.  L'Anglais 
Lewes  a  dépensé  beaucoup  d'esprit  et  de  temps 
pour  montrer  que  les  personnages  de  Goethe  sont 


190  LE  PERSONNAGE  D'IPHIGENIE 

allemands.  Il  ne  sera  pas  inutile,  d'ailleurs,  de 
reprendre  les  données  de  la  fable  antique.  Car 
l'originalité  profonde  de  Goethe  consiste  préci- 
sément, comme  nous  tâcherons  de  le  faire  voir, 
dans  l'indépendance  sereine  de  sa  pensée  drama- 
tique et  dramatiquement  originale. 

*  *  * 

Les  Goncourt  disaient  irrévérencieusement  de 
l'antiquité  qu'elle  avait  été  inventée  pour  être  le 
pain  des  professeurs.  On  pourrait  dire  de  la  race 
des  Atrides  qu'elle  a  été  inventée  pour  être  le  pain 
des  tragiques.  Dans  cette  famille  courbée  sous  la 
malédiction  la  plus  funeste,  le  sang  appelle  le  sang, 
le  crime  engendre  le  crime,  et  la  vengeance  le 
châtiment  mérité  et  exécrable.  Iphigénie  en  fera 
le  lamentable  aveu  au  roi  Thoas  :  «  Les  passions 
violentes  et  la  mâle  vigueur  des  Titans  furent 
l'héritage  funeste  des  fils  et  des* petits-fils  de  Tan- 
tale; et  Zeus  encercla  leur  front  d'un  bandeau 
d'airain.  Réflexion,  modération,  sagesse,  patience, 
il  les  cela  à  leur  sombre  et  farouche  regard.  Pour 
eux,  tout  désir  devenait  passion  furieuse,  et  cette 
fureur  s'épandait  autour  d'eux  sans  connaître  de 
bornes  »  (I,  3).  Tantale  a  servi  aux  immortels 
dont  il  veut  éprouver  l'omniscience  les  membres  de 
son  propre  fils  Pélops.  Pélops  à  l'épaule  d'ivoire, 
ressuscité  par  le  maître  de  l'Olympe,  conquiert 
dans  le  sang,  au  mépris  de  la  foi  jurée,  une  épouse 
et  un  trône.  Atrée  et  Thyeste,  frères  ennemis, 
s'allient  pour  un  fratricide.  L'incestueux  Thyeste 
est  puni  par  un  horrible  festin  renouvelé  du  ban- 


CHEZ   GOETHE  191 

quet  de  Tantale  :  il  dévorera  la  chair  de  sa  chair. 
Puis  c'est  Agamemnon,  ambitieux  et  cruel,  et  qui, 
pour  conserver  son  titre  de  roi  des  rois,  ne  balance 
pas  longtemps  à  jeter  sous  le  couteau  du  sacri- 
ficateur Calchas  sa  fille  aimante.  Clytemnestre,  sa 
femme,  l'en  haïra  de  maie  haine.  De  la  haine  elle 
passera  à  l'adultère,  de  l'adultère  au  meurtre. 
Oreste,  le  dernier  de  la  race,  devra  venger  dans 
un  geste  parricide  ce  meurtre  d' Agamemnon.  Et 
la  malédiction  des  Euménides  sera  sur  lui... 

Il  convient  de  noter  pourtant  que  le  parricide 
prend,  aux  yeux  d'Oreste,  le  sens  et  j'allais  dire  la 
valeur  d'un  acte  moral.  En  égorgeant  sa  mère 
criminelle,  il  a  fait  office  de  justicier.  «  Déjà  plus 
sensible  aux  notions  de  bien  et  de  mal,  a  dit  fort 
justement  M.  Corin,  il  cherche,  lui,  à  justifier  ses 
passions  primitives.  »  Ainsi  dans  sa  personne  la 
race  des  Atrides  est  sur  la  voie  de  l'affranchis- 
sement, de  la  libération,  tout  comme  Goethe  lui- 
même,  le  Goethe  de  la  trentième  année,  et  qui,  au 
sortir  d'une  jeunesse  débordante  d'individualisme 
sans  nul  frein,  .éprouve,  sous  la  douce  et  ferme 
autorité  de  Mme  de  Stein,  le  désir  de  se  purifier  à 
son  tour.  N'a-t-il  pas  comparé,  quelque  jour,  son 
propre  cœur  à  un  repaire  dont  elle  aurait  chassé 
les  mauvais  hôtes  pour  en  prendre  possession? 

Et  nous  voici  en  face  d'Iphigénie. 

La  légende  rapportait  que  la  vierge  innocente, 
au  moment  d'être  immolée,  avait  été  miraculeu- 
sement sauvée  par  l'intervention  d'Artémis.  Pendant 
qu'une  biche,  substituée  à  la  victime  humaine, 
rougit  de  son  sang  la  pierre  du  sacrifice,  Iphigénie, 
dans  un  nuage,  est  transportée  en  Tauride  pour  y 


192  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

devenir  la  prêtresse  de  sa  libératrice.  La  Tauride, 
terre  inhospitalière  et  barbare,  obéit  à  Thoas,  roi 
des  Scythes.  Artémis  y  réclame  de  sanglantes 
offrandes.  Et  c'est  la  loi  du  pays  que  les  étrangers 
que  leur  mauvaise  fortune  ou  quelque  vent  tempé- 
tueux auront  poussés  vers  ces  rivages  seront  sacri- 
fiés sous  les  auspices  mêmes  —  cruels  auspices!  — 
de  la  prêtresse  consacrée.  Un  jour,  deux  jeunes 
Grecs  sont  amenés  en  présence  d'Iphigénie.  C'est 
Oreste,  son  frère,  avec  l'ami  très  cher  Pylade. 
Oreste,  en  proie  aux  Euménides,  a  consulté  l'oracle 
delphique.  Apollon  a  fait  cette  réponse  :  «  Les 
Euménides  ne  cesseront  pas  de  poursuivre  le  fils 
meurtrier  avant  que  la  statue  de  la  sœur,  Artémis 
Tauropolos,  ne  soit  rapportée  de  Tauride  en 
Attique.  »  Oreste  s'est  fait  connaître  à  sa  sœur. 
D'intelligence  avec  Pylade,  ils  complotent  de  s'as- 
surer en  effet  la  possession  de  l'effigie  libératrice. 
Mais  la  machination  est  découverte.  Les  trois  cou- 
pables vont  être  mis  à  mort  sur  l'ordre  de  Thoas 
irrité.  Quand  Pallas-Athènè  descend  du  haut  de 
l'Olympe  pour  dénouer,  comme  Artémis  en  Aulide, 
une  situation  inextricable.  La  déesse  proclame  la 
volonté  des  dieux  :  Iphigénie,  Oreste  et  Pylade 
sont  libres.  Thoas  s'incline.  L'avdyX1!  a  le  dernier 
mot.  Nous  sommes  en  Grèce. 

*JÎ      îfC      îjî  0 

Tel  est  le  sujet  du  diame  recueilli  par  Euripide. 
De  ce  drame  le  subtil  arrangeur  a  fait  une  chose 
très  pathétique,  en  vérité,  se  gardant  bien  d'ap- 
puyer sur  l'élément  religieux,  pour  mettre  davan- 


CHEZ   GOETHE  193 

tage  en  relief  le  tragique  proprement  humain  de  la 
situation.  On  a  souvent  dit  d'Euripide  qu'il  était  le 
premier  des  modernes.  Il  faudrait  s'entendre  d'ail- 
leurs sur  le  sens  de  ce  modernisme,  qui  est  avant 
tout  une  sorte  d'irrévérence  railleuse  à  l'égard  des 
divinités  de  TOlympe.  Jules  Lemaire,  comparant 
VApollonide  de  Leconte  de  Lisle  à  la  tragédie 
d'Ion,  écrivait,  très  amusé  :  «  Il  y  a  dans  le  critique- 
poète-dramaturge  Euripide  du  Voltaire,  du  Heine, 
du  Racine,  du  Musset,  du  Dumas  fils...  et  du  d'En- 
nery.  »  Coktail  savamment  dosé.  La  vérité  est 
qu'Euripide  fait  figure  dé  libertin.  Apollon  a  menti. 
Artémis,  fille  de  Latone  et  fille  de  Zeus,  est  une 
divinité  cruellement  stupide.  Quant  aux  Euménides, 
ombres  vaines,  formes  nées  de  l'imagination  tour- 
mentée du  coupable,  elles  n'empruntent  plus  à 
l'artifice  horrible  d'une  figuration  matérielle  leur 
caractère  d'implacables  poursuivantes.  On  dirait 
d'un  athée.  D'autre  part,  tout  ce  qui  intéresse  la 
rencontre  du  frère  et  de  la  sœur  va  prêter  à  ces 
développements  qu'un  dramaturge  de  métier  appel- 
lerait «  la  scène  à  faire  •». 

La  principale  originalité  de  Goethe  est  de 
dépouiller,  au  contraire,  la  légende  de  son  intérêt 
scénique,  de  son  pathétique  extérieur.  Chacun  vante 
la  sobriété  étonnante  de  la  reconnaissance.  Alors 
que  de  pâles  épigones  d'Euripide,  les  Lagrange-' 
Chancel,  les  Guymond  de  Latouche,  les  Lanoue 
avaient  entouré  cette  scène,  à  leur  sens  capitale, 
de  tout  un  appareil  surprenant  et  mystérieux,  chez 
Goethe,  Oreste,  interrogé  par  Iphigénie,  avoue  sans 
nul  détour  :  «  Je  suis  Oreste.  Et  cette  tête  cou- 
pable se  penche  sur  la  tombe,  aspirant  à  la  mort...». 


194  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

«  Les  dieux  parlent  dans  le  cœur  de  l'homme  », 
dit  quelque  part  la  sereine  héroïne.  Ainsi  le  drame 
goethéen  est-il  lui-même  un  drame  intérieur,  tout 
entier  dans  le  cœur  des  personnages. 

Mais  il  y  a  plus.  Alors  que  les  conflits  tragiques, 
même  intérieurs,  opposent  en  général  deux  sen- 
timents violemment  contradictoires  :  l'amour  et  le 
devoir,  la  passion  et  la  raison,  tout  se  joue  ici 
autour  d'un  scrupule  de  conscience,  l'horreur  et  la 
détestation  du  plus  officieux  des  mensonges  dans 
l'âme  d'une  jeune  fille  que  le  plus  léger  mensonge 
ferait  moins  pure.  Et  voilà  ce  qui  constitue,  en 
même  temps  que  la  beauté  très  haute  du  drame, 
l'essence  et  la  supériorité  du  tragique  goethéen. 

Goethe  a  inventé  le  dénouemenf,  dit-on.  C'est 
vrai.  (Bien  que  l'indication  d'une  solution  morale 
ait  pu  lui  être  soufflée  par  l'Œdipe  à  Colone,  de 
Sophocle.)  Et  il  l'a  inventé  dans  la  ligne  de  son 
tempérament  conciliateur.  Oreste,  éclairé  par  une 
soudaine  illumination,  comprend  enfin  le  véritable 
sens  de  l'oracle.  Il  ne  s'agit  pas  de  ramener  en 
Attique  une  statue,  pure  formalité  d'observance 
rituelle.  Puisque  le  drame  est  intérieur,  la  purifi- 
cation doit  être  intérieure,  elle  aussi.  Oreste  guérira 
dans  les  bras  de  sa  sœur.  Et  c'est  le  retour  dans 
sa  patrie  de  sa  propre  sœur  à  lui,  non  pas  de  la 
sœur  d'Apollon,  qui  signifiera  l'apaisement  des 
Euménides,  le  pardon  total,  la  félicité  reconquise 
sur  le  malheur. 

Mais  ce  dénouement  lui-même  n'est  que  le 
«  conséquent  ».  Le  caractère  moral  d'Iphigénie, 
voilà  Y  «  antécédent  »,  le  centre  et  l'originalité 
profonde  tout  à  la  fois  d'un  drame  que  l'héroïne, 


CHEZ   GOETHE  195 

depuis  la  première  scène  jusqu'à  la  dernière,  anime 
du  plus  pur  de  son  souffle. 

Cette  héroïne  sans  tache,  comme  elle  nous  appa- 
raît, d'entrée  de  jeu,  douloureusement  humaine! 
Nous  aurons  l'occasion  de  revenir  sur  ce  que 
M.  Corin  appelle  bien  sévèrement  «  le  premier  péché 
contre  l'Esprit  d'humanité  »  de  la  vierge  interdite 
et  tremblante,  placée  entre  sa  raison  terrestre  et 
le  commandement  suprême  du  sens  moral.  Au  début 
de  l'acte  I,  Iphigénie  regrette  sa  patrie  perdue. 
«  Malheur  à  celui  qui,  loin  de  ses  parents  et  de  ses 
frères  et  sœurs,  mène  une  vie  solitaire!  Le  chagrin 
consume  sur  ses  lèvres  le  bonheur  qu'il  s'apprêtait 
à  goûter.  Ses  pensées,  oublieuses  du  présent,  vo- 
guent avec  les  flots  vers  le  palais  paternel  où,  pour 
la  première  fois,  le  soleil  lui  révéla  le  ciel,  où,  dans 
leurs  ébats,  les  enfants  nés  du  même  sein  que  lui, 
voyaient  se  resserrer  toujours  plus  étroitement  les 
doux  liens  qui  les  unissaient  ».  L'Iphigénie  d'Euri- 
pide regrette  surtout  la  nature;  l'Iphigénie  de  Ra- 
cine regrette  la  société,  a  dit  en  substance  Saint- 
Marc  Girardin  dans  le  parallèle  fameux  auquel  j'ai 
déjà  fait  allusion.  Chez  Goethe,  au  souvenir  de  la 
lumière  si  douce  à  voir  se  mêle  la  nostalgie  des 
joies  très  fortes  du  foyer,  de  la  famille  assemblée, 
de  la  maison.  Et  j'admire  surtout  cette  pitoyable 
allusion  à  la  faiblesse  de  la  femme.  Toutes  les 
résignations  de  son  sexe  tremblent  dans  cet  aveu 
d'Iphigénie  :  «  Wie  eng-gebunden  ist  des  Weibes 
Gliick!  (Comme  il  a  ses  étroites  limites,  le  bonheur 


196  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

féminin!)  »  Cependant  la  jeune  captive  n'a  pas 
perdu  sa  foi  en  Artémis.  Elle  supplie  la  déesse  de 
lui  rendre  les  siens,  de  l'arracher  à  la  vie  d'exil, 
qui  est  une  seconde  mort. 

Sur  ces  rivages  barbares,  la  beauté  de  la  jeune 
fille  a  déjà  fait  des  miracles.  Le  roi  Thoas  s'est 
pris  pour  sa  captive  d'un  amour  tempéré  de  respect. 
Les  sacrifices  humains  qui  déshonoraient  le  culte 
d'Artémis  sont  abolis.  Il  faut  insister  sur  cette  cure 
morale  qu'opère  dans  l'âme  du  roi  des  Scythes 
l'irradiant  influx  d'Iphigénie.  C'est,  en  somme, 
l'écho  de  la  crise  d'apaisement  que  valut  à  Goethe 
l'amour  de  Charlotte  de  Stein.  Et  il  n'est  pas  indif- 
férent de  noter  que  les  mêmes  mots,  que  nous 
avons  extraits  (Giite,  Weisheit,  Mâssigkeit,  Ge- 
duld)  de  la  correspondance  amoureuse  de  Goethe, 
se  retrouvent,  à  une  nuance  près,  dans  le  drame 
classique  pour  caractériser  l'Iphigénie  thauma- 
turge. Arkas,  le  confident  du  roi,  a  déjà  dit  à  la 
jeune  prêtresse  l'heureuse  transformation  de  son 
maître.  Et  bien  que  la  passion  parle  haut  dans  ce 
cœur  impétueux,  «  la  violence  d'une  nouvelle 
flamme  ne  poussera  pas  Thoas  à  une  témérité  qui 
ne  sied  qu'aux  jeunes  gens  ».  Nous  nous  défions 
par  principe  —  et  par  souci  de  méthode  —  des 
rapprochements  trop  péremptoires.  Mais  ici  chaque 
mot  fait  balle.  Cet  homme  véhémentement  épris  et 
qu'un  sentiment  de  réserve  contraint  à  se  dompter, 
c'est  bien  le  Weimarien  dont  toutes  les  lettres  de 
cette  période  témoignent  du  bouleversement  qui 
s'accomplit  en  lui  au  «  rayonnement  »  de  Char- 
lotte. 

Le  dialogue  entre  Iphigénie  et  Thoas  (I,  3)  est 


CHEZ   GOETHE  197 

peut-être  la  scène  la  plus  dramatique  de  toute  la 
pièce.  Nous  assistons  en  effet  à  un  de  ces  «  retour- 
nements »  qui  caractérisent  l'optique  du  théâtre. 
En  vain  le  roi  amoureux  s'est-il  fait  persuasif, 
lphigénie  ne  peut  se  résoudre  à  partager  la  cou- 
ronne. Pour  éloigner  d'elle  son  soupirant,  elle  fait 
taire  ses  pudeurs  de  fille  des  Atrides  et  dévoile  à 
Thoas  les  malheurs  de  sa  race;  mais  elle  ignore 
encore  le  parricide  d'Oreste.  On  n'a  peut-être  pas 
suffisamment  souligné  la  valeur  psychologique  de 
cette  confession.  lphigénie  ne  ment  pas.  C'est  le 
thème  sur  lequel  brode  à  l'envi  la  critique.  Et  de 
l'opposer  à  l'héroïne  d'Euripide,  grecque  au  sens 
péjoratif  du  mot,  prompte  à  la  ruse,  à  la  dissimu- 
lation, à  tous  les  compromis  dont  s'accommode 
une  conscience  «  élastique  ».  Mais  il  me  paraît  inté- 
ressant de  porter  au  crédit  de  l'humanité  goe- 
théenne  une  invention  par  laquelle  la  vérité,  l'hor- 
rible vérité  des  faits  vient  au  secours  de  la  virgi- 
nité qui  s'émeut.  La  Grange-Chancel,  un  des 
précurseurs  modernes  de  Goethe,  aurait  imaginé 
le  premier,  nous  dit-on,  de  rendre  Thoas  amou- 
reux. Mais  à  Goethe  demeure  tout  l'honneur  d'une 
scène  qui  a  le  double  mérite  d'éclairer  à  la  fois 
l'âme  tumultueuse  des  Atrides  maudits  et  l'âme 
fière  d'une  vierge  que  révolte  la  perspective  d'un 
mariage  en  Barbarie,  d'un  mariage  qui  ne  serait 
pas  autre  chose  que  le  rapt  légalisé.  C'est  bien 
ainsi,  à  mon  sentiment,  qu'il  faut  entendre  les  pa- 
roles d'Iphigénie.  Sans  doute  elle  représente  à 
Thoas  que,  prêtresse  consacrée,  elle  n'a  pas  le  droit 
de  disposer  de  sa  vie.  Mais  tout  de  suite  l'aveu  lui 
échappe  du  désir  qui  la  presse  de  retrouver  les 


198  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

siens.  «  Ah!  que  dans  les  antiques  salles  où  le  deuil 
maintes  fois  encore  murmure  tout  bas  mon  nom,  la 
joie,  comme  pour  un  nouveau-né,  tende  les  plus 
belles  guirlandes  de  colonne  en  colonne!  »  Ainsi 
donc,  Iphigénie  se  refuse  à  mentir,  tout  en  accep- 
tant d'ordonner  pour  les  besoins  de  la  cause  les 
arguments  d'une  émouvante  plaidoirie. 

Cependant,  Thoas  a  senti  l'affront.  Le  vieil 
homme  n'est  pas  mort.  Dans  son  dépit,  et  après 
qu'il  a  dit  un  couplet  ironique  à  la  honte  du  sexe 
menteur  («  Sois  femme  tout  à  fait.  Abandonne- 
toi  à  l'instinct  effréné  qui  te  saisit  et  t'entraîne  à 
l'aventure...  »),  il  annonce  à  la  jeune  prêtresse 
qu'il  rétablit  l'usage  des  sacrifices  humains.  Préci- 
sément, on  vient  de  capturer  dans  les  cavernes  du 
rivage  deux  étrangers  :  ils  seront  les  premières 
victimes. 

L'acte  s'achève  par  une  admirable  invocation 
d'Iphigénie  à  la  clémence  d'Artémis  :  «  Tu  as  des 
nuages,  clémente  libératrice,  pour  envelopper  les 
innocents  injustement  persécutés,  et,  les  arrachant 
aux  bras  d'airain  de  la  Destinée,  tu  peux  les 
porter  sur  l'aile  des  vents,  par-dessus  la  mer,  par- 
dessus les  plus  vastes  étendues  de  la  terre,  où  il 
te  paraît  bon.  Tu  es  sage  et  tu  vois  l'avenir;  pour 
toi  le  passé  est  toujours  présent,  et  ton  regard  se 
repose  sur  tes  serviteurs,  comme  ta  lumière  qui 
anime  les  nuits  plane  sur  la  terre  et  la  régit.  Oh! 
épargne  à  mes  mains  la  souillure  du  sang.  Jamais 
le  sang  versé  n'a  donné  le  bonheur  et  la  paix.  Le 
spectre  de  la  victime  d'un  meurtre  même  invo- 
lontaire épie  et  remplit  d'effroi  les  heures  mau- 
vaises du  meurtrier,  triste  d'avoir  tué  contre  son 


CHEZ   GOETHE  199 

gré.  Car  les  Immortels  aiment  les  races  au  loin 
essaimées  des  hommes  qui  sont  bons;  ils  reculent 
le  terme  de  leur  fugitive  existence,  volontiers  ils 
leur  accordent  de  jouir  avec  eux,  quelque  temps, 
du  spectacle  des  cieux  éternels  où  ils  trônent  » 

(I,  4). 

Chez  Euripide,  l'héroïne  ne  se  gênait  pas  pour 
accabler  la  divinité  :  «  J'ai  lieu  de  me  plaindre  des 
lois  imposées  par  la  déesse.  Elle  prend  plaisir  à 
se  faire  immoler  des  victimes  humaines.  Non,  il 
n'est  pas  possible  que  l'épouse  de  Zeus,  Latone, 
ait  enfanté  une  divinité  si  cruellement  stupide!  » 

Acte  II.  Les  prisonniers,  c'est  Oreste  et  Pylade. 
Oreste  ne  cherchera  pas  à  lutter  contre  la  fatalité 
qui  l'accable.  Sa  mort  ne  le  délivrera-t-elle  pas  des 
torturantes  Euménides?  Mais  Pylade  ne  peut  se 
résigner  à  cette  passivité  sans  gloire  et  qui  lui 
paraît  un  outrage  a  l'oracle  delphlque.  Homme 
d'action,  réaliste  par  tempérament,  utilitaire  si 
l'occasion  s'en  présente,  il  incarne  à  merveille,  non 
pas  précisément  la  morale  de  l'intérêt,  —  son  but 
est  louable  et  généreux,  —  mais  la  morale  du  résul- 
tat. Ici  encore,  l'intention  de  Goethe  est  manifeste. 
Dédaignant  les  effets  faciles  que  l'on  pouvait  tirer 

—  et  maints  épigones  d'Euripide  s'y  sont  attachés 

—  de  l'amitié  légendaire  qui  unit  Pylade  à  Oreste, 
il  va  d'instinct  tragique  à  l'essentiel,  qui  est,  pour 
lui,  d'opposer,  en  une  sorte  de  diptyque  moral,  à 
Y  «  ulyssisme  »  pratique  du  hardi  compagnon  la 
délicatesse  de  conscience  d'Iphigénie. 


200  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

Ce  contraste  n'éclate  pas  cependant  dès  la  pre- 
mière rencontre  des  deux  personnages.  Toute  cette 
seconde  scène  du  IIe  acte,  au  long  de  laquelle  Pylade 
dévoile  à  Iphigénié  la  chute  de  Troie,  l'adultère  de 
Clytemnestre  et  le  meurtre  horrible  d'Agamemnon, 
me  paraît  ralentir  l'évolution  du  drame  psycho- 
logique qui  se  joue  dans  le  cœur  de  la  jeune  fille. 
«  Elle  se  couvre  de  son  voile  »,  dit  l'indication 
scénique,  au  moment  où  le  narrateur  insinue  claire- 
ment que  le  sacrifice  ordonné  d'Iphigénie  à  Aulis 
serait  à  l'origine  du  ressentiment  de  Clytemnestre 
contre  un  époux  plus  docile  aux  conseils  de  l'am- 
bition qu'à  la  voix  du  sang.  Certains  critiques  en 
ont  pris  prétexte  pour  incriminer  son  «  insen- 
sibilité »,  comme  ils  disent.  Tel  n'est  pas  notre 
sentiment.  Nous  pensons,  au  contraire,  que  ce 
geste  de  pudeur  offensée  et  le  «  es  ist  genug  »  qui 
l'accompagne  traduisent  bien  mieux  que  de  longs 
développements  l'infinie  douleur  d'une  âme  blessée 
au  plus  vif  de  sa  sensibilité  filiale.  Chercher, 
comme  on  l'a  fait,  dans  la  tiagédie  antique  une 
confirmation  de  je  ne  sais  quelle  attitude  morale 
qui  accorderait  moins  de  révérence  à  la  mère  qu'au 
père,  quelle  subtilité,  au  demeurant  bien  vaine! 
Mais  il  reste  que  le  second  acte  n'est  qu'un  acte 
de  préparation  (un  peu  aussi,  d'opposition)  dans 
ce  drame  où  nous  intéresse  avant  tout  le  person- 
nage d'Iphigénie. 

Le  point  culminant  du  IIIe  acte  est  la  guérison 
d'Oreste.  Elle  a  donné  lieu  à  d'innombrables  corn- 


CHEZ   GOETHE  201 

mentaires,  tantôt  éthiques,  tantôt  pathologiques, 
éthico-pathologiques  aussi.  Pour  nous,  nous  invo- 
querions uniquement  ce  complexe  richement  nuancé 
que  l'on  désigne  communément  sous  le  nom  d'in- 
fluence. «  Aura  »  serait  un  terme  plus  adéquat, 
«  aura  »  ou  rayonnement.  Il  émane  d'Iphigénie 
comme  un  fluide  magique.  Une  vertu  sort  d'elle, 
ainsi  qu'il  est  dit  dans  l'Evangile.  C'est  toute  l'aven- 
ture weimarienne  de  Goethe  et  de  Charlotte 
de  Stein. 

On  sait  dans  quelles  circonstances  se  produit 
cette  guérison  «  wundervoll  und  schnell  ».  Iphi- 
génie  a  délivré  l'autre  captif  (Oreste)  de  ses  chaî- 
nes. Elle  a  entendu  de  sa  bouche  la  suite  du  récit 
commencé  par  Pylade.  Le  frère  s'est  donné  à  con- 
naître. La  sœur  a  révélé  son  nom.  Mais  tandis  que 
la  prêtresse  rend  grâces  aux  dieux  qui  l'ont  visi- 
tée dans  son  exil,  Oreste,  en  proie  aux  Furies, 
voit  dans  cette  «  reconnaissance  »  un  raffinement 
de  leur  cruauté  vengeresse.  Il  tombe  sur  le  sol, 
inanimé.  Quand  il  reprend  ses  sens,  c'est  pour  se 
croire  transporté  dans  l'Hadès  où  l'accueillent, 
souriants  et  réunis,  tous  les  ancêtres,  sauf  Tan- 
tale. Enfin,  la  raison  lui  revenant  tout  à  fait,  la 
malédiction  séculaire  se  dénoue.  Il  l'entend.  «  Les 
Euménides  s'enfuient,  je  les  entends,  elles  rega- 
gnent le  Tartare,  et  derrière  elles  elles  ferment 
violemment  les  portes  d'airain  qui  retentissent  avec 
un  bruit  de  tonnerre  loin'ain.  La  terre  exhale  un 
parfum  vivifiant  et  m'invite  à  poursuivre  dans  ses 
plaines  les  joies  de  la  vie  et  les  exploits  hé- 
roïques.  » 

Encore  une  fois,  il  me  paratt    assez    vain    de 


202  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

chercher  à  «  justifier  en  raison  »,  comme  disent 
les  réalistes,  cette  guérison  instantanée,  totale  et 
miraculeuse.  Le  symbolisme  est  de  l'essence  même 
dt  la  poésie  et  de  la  dramaturgie  goethéennes.  Le 
Second  Faust  se  déroule  tout  entier  dans  la  sphère 
des  correspondances  subtiles,  des  allusions  char- 
gées de  mystère  et  de  sens.  Wahrheit  und  Dich- 
tung  est  d'ailleurs  une  formule  symboliste.  Les 
pédants  y  perdront  leurs  lunettes  :  il  faut  savoir 
goûter  le  charme  et  la  signification  du  miracle. 
Pour  nous,  le  sommeil  d'Oreste  est  ta  clé  de  voûte 
du  IIIe  acte  et  la  traduction  symbolique  de  ce 
passage  du  Wetzlarien  au  Weimarien,  de  Wer- 
ther à  l'ami  de  Charlotte  de  Stein.  L'instantanéité 
même  de  ce  passage  —  et  de  cette  guérison  — 
n'a  rien  qui  doive  nous  surprendre.  Comme  tous 
les  grands  passionnés,  Goethe  court  aux  extrêmes. 
Non  certes  qu'il  se  soit  résigné  sans  lutte  à  cet 
amour  quasi  filial  que  lui  imposait  sa  trop  mater- 
nelle amie.  Mais  une  fois  son  parti  accepté,  une 
fois  prononcé  le  fiât,  c'est  avec  une  sorte  d'ala- 
crité qui  l'exalte  que  le  jeune  homme  entend  tirer 
de  cette  expérience  nouvelle  toute  la  somme  des 
«  possibles  »,  toute  la  gamme  des  virtualités.  La 
conversion  s'est  opérée  sous  le  signe  de  cette 
«  reine  Menschlichkeit  »  qui  a  tant  intrigué  les 
commentateurs.  La  «  pure  humanité  »  d'Iphigénie 
qui  rachète  toutes  les  infirmités  de  l'homme  («aile 
menschlichen  Gebrechen  »)  n'est  pas  autre  chose 
que  la  soumission  de  la  vierge  très  pure  aux  lois 
éternelles.  Il  ne  faut  pas  monter  trop  haut.  L'Iphi- 
génie  de  Goethe  est  plutôt  femme  qu'héroïne. 
C'est  la  créature  humaine  qui  accepte  son  rang  et 


CHEZ   GOETHE  203 

les  devoirs  de  son  rang  dans  l'ordre  préétabli,  de 
même  que  chaque  planète  fait  sa  révolution  dans 
l'ordre  du  Cosmos.  A  partir  de  Weimar,  et  Mme  de 
Stein  l'y  aidant,  Goethe  se  rend  compte  des  beau- 
tés de  l'ordre.  Toute  sa  sagesse  sera  désormais 
un  effort  de  conciliation.  De  là  vient  qu'il  est  le 
plus  grand  des  classiques.  Classicisme  égale  équi- 
libre. La  «  pure  humanité  »,  l'humanité  véritable 
est   avant   tout  une  question   de   mesure. 

La  vision  d'Oreste  soulève  le  problème  de  Tan- 
tale. Dans  l'Hadès  qui  lui  est  révélé,  le  parricide 
voit  tous  ses  ascendants  réconciliés.  Tous,  sauf 
un  :  le  père  de  la  race.  Pourquoi  le  Titan  seul 
serait-il  exclu  du  bénéfice  de  l'amnistie  ?  Ici,  nous 
souscririons  volontiers  à  la  remarque  pénétrante 
de  M.  Hippolyte  Loiseau,  qui  a  préfacé  et  tra- 
duit, pour  la  Collection  bilingue  des  Classiques 
étrangers,  Iphigénie  en  Tauride.  Goethe  voit  dans 
la  présomption,  l'esprit  d'orgueil  («  die  Vermes- 
senheit  »),  le  plus  grand  obstacle  à  la  «  pure  huma- 
nité ».  Précisément  parce  que  l'humanité  est  har- 
monie, et  que  rien  ne  dérange  des  lois  faites  pour 
tous  comme  l'aveugle  égoïsme  d'un  seul.  Tantale 
éternel  supplicié,  c'est  Werther  qui  n'eût  pas 
abjuré  ses  faux  dieux.  Le  dionysien  cède  à  l'ap- 
pollonien  —  sur  toute  la  ligne. 

Ainsi  cet  acte  III,  qui  nous  montre  surtout 
Oreste  et  sa  libération,  est  tout  entier  baigné  dans 
cette  «  aura  »,  dans  cette  atmosphère  bienfaisante 
et  de  paix  qui  accompagne  partout  Iphigénie.  Elle 
avait  adouci  le  roi,  civilisé  les  sacrificateurs  bar- 
bares. Par  sa  seule  apparition  —  céleste  («  himm- 
lisch  »)  apparition,  —  elle  met  en  fuite  l'essaim 


204  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

déchaîné  des  noires  Euménides,  les  imprécations, 
les  spectres  sanglants,  les  remords  et  toutes  ces 
révoltes  de  la  chair  que  l'esprit  ne  dompta. 

...Mais  comme  Oreste  remerciait  les  Dieux, 
Pylade  lui  a  signifié  qu'il  n'y  a  plus  un  instant 
à  perdre.  Le  vent  est  favorable.  Il  n'est  plus  que 
de  fuir,  emportant  vers  l'Attique  la  statue  d'Ar- 
témis. 

Le  IVe  acte  pourrait  s'intituler  l'acte  des  incer- 
titudes, de  la  lutte  dans  un  cœur  partagé  entre 
le  sentiment  du  devoir  et  les  scrupules  de  la  raison 
et  du  cœur.  Trois  fois,  Iphigénie  (scènes  1,  3  et 
5)  déplore  le  mensonge  par  lequel  il  lui  faut  ache- 
ter la  guérison  définitive  de  sa  race,  la  paix  des 
dieux.  Et  les  scènes  2  et  4  sont  comme  le  reflux 
de  ce  ballottement.  Conflit  tragique  !  Et  quelles 
proportions  admirables  dans  l'architecture  de  ces 
cinq  scènes!  Goethe  n'a  jamais  mieux  révélé  sa 
maîtrise  souveraine  :  maîtrise  de  la  matière  dra- 
matique et  de  la  forme  d'art,  maîtrise  de  soi  aussi. 
Ce  IVe  acte  d'Iphigénie  suffirait  à  montrer  les 
effets  de  la  conversion.  Et  le  tout  aboutit  au  vieux 
chant  des  Parques  inhumaines,  implacables,  que 
nul  ne  peut  fléchir  : 

«  Qu'elle  redoute  les  dieux, 
la  race  humaine! 
Ils  tiennent  la  maîtrise 
en  leurs  mains  éternelles, 
et  ils  en  peuvent  user 
comme  il  leur  plaît. 


CHEZ   GOETHE  205 

Qu'il  les  craigne  deux  fois, 
celui-là  qu'ils  élèvent! 
Sur  les  sommets  et  les  nuages, 
des  sièges  sont  tout  prêts 
autour  des  tables  d'or. 

Qu'éclate  une  querelle, 
ils  précipitent  leurs  hôtes, 
insultés,  avilis, 
aux  profondeurs  de  nuit. 
En  vain  attendront-ils, 
liés  dans  les  ténèbres, 
la  sentence  du  droit. 

Mais  eux,  eux  ils  demeurent 
dans  leurs  fêtes  sans  fin 

aux  tables  d'or. 
Ils  vont  de  montagne 
en  montagne,  là-haut  : 
des  gouffres  de  l'abîme 
fume  vers  eux  le  souffle 
des  Titans  écrasés, 
pareil  aux  fumées  des  sacrifices, 
tel  un  léger  nuage. 

Et  ils  détournent,  les  maîtres, 
leur  regard  favorable 

de  races  tout  entières; 
et  ils  évitent  de  voir  dans  le  petit-fils 

les  traits  jadis  aimés, 
les  traits  qui  leur  sont  un  reproche  muet, 

les  traits  de  Vaieul.  » 

Toute  la  détresse  de  la  Tantalide  pleure  dans 
ces  strophes.  Toute  la  détresse  aussi  de  la  femme. 
On  en  a  voulu  à  Iphigénie  de  cet  accès  de  fémi- 
nité. «  L'humanité  »  de  la  prêtresse  d'Artémis 
serait  pour  d'aucuns  synonyme  de  rigidité  morale. 


206  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

M.  Corin  est  particulièrement  dur.  «  Pourquoi 
n'a-t-elle  plus  le  courage  de  sa  foi?  interroge-t-il. 
Parce  qu'elle  a  cessé  d'être  désintéressée,  de  se 
tenir  au-dessus  de  sa  propre  destinée  :  elle  a 
maintenant  des  intérêts  personnels,  le  sentiment 
de  sa  mission  divine  a  été  obnubilé  par  son  ardent 
désir  de  revoir  sa  patrie  et  la  maison  paternelle, 
par  la  crainte  aussi  pour  sa  propre  vie  et  celle  de 
son  frère.  Et  enfin,  elle  n'a  pas  pu  prendre  son 
parti  de  la  nécessité  qu'il  y  a  pour  l'homme  de 
sacrifier  un  grand  bien,  sa  vie  même,  pour  un  bien 
plus  élevé  :  son  âme.  »  Et  il  conclut  :  «  Le  sens 
moral  d'Iphigénie  est  donc  troublé,  il  a  fléchi.  » 

Tout  cela  au  moment  même  où  Iphigénie  vient 
de  traduire  ainsi  les  scrupules  de  son  cœur  tenaillé, 
de  son  âme  incertaine  :  «  Malheur  !  malheur  au 
mensonge  !  Il  ne  soulage  pas  le  cœur,  comme 
toute  autre  parole  dite  avec  vérité  ;  il  ne  nous 
rassure  pas,  il  angoisse  celui  qui  en  secret  le  forge, 
et  comme  un  trait  décoché  qu'un  Dieu  a  détourné 
et  qui  refuse  son  office,  il  revient  en  arrière  et 
frappe  l'archer...  Mon  cœur  bat,  mon  âme  se 
trouble  à  la  vue  de  l'homme  à  qui  je  dois  mentir 
(se.  1)  ».  Et  plus  loin  :  «  La  voix  de  ce  fidèle 
ami  (Arkas)  m'a  réveillée  et  me  rappelle  que 
j'abandonnerai  ici  des  êtres  qui  sont  des  hommes. 
Le  mensonge  m'apparaît  doublement  odieux 
(se.  3)  ». 

Voilà  bien  le  pivot  du  drame  goethéen  :  un  scru- 
pule de  conscience.  Nous  sommes  loin  de  la  con- 
ception d'Euripide  où  la  jeune  captive  ourdissait 
de  ses  mains  la  trame  de  la  ruse  où  tombera  le 
niais     Thoas.     L'Iphigénie    de    Goethe    n'a     rien 


CHEZ  GOETHE  207 

machiné.  Son  silence  seul  doit  favoriser  le  projet 
de  Pylade,  lequel  s'est  avisé  d'un  pieux  strata- 
gème :  sous  ombre  de  purification,  la  statue 
d'Artémis  qu'a  souillée  le  contact  d'un  impur 
étranger,  sera  immergée  dans  la  mer,  et  c'est  à 
l'occasion  de  cette  cérémonie  lustrale  qu'elle  sera 
ravie  sur  le  vaisseau  des  Grecs.  Le  dialogue  de 
la  scène  4  entre  Pylade,  qui  se  fait  pressant,  et  la 
vierge  toujours  plus  irréductible  est  d'une  émou- 
vante  grandeur. 

Pylade.  —  C'est  celui  qui  veut  immoler  ton 
frère  que  tu  fuis. 

Iphigénie.  —  C'est  celui  qui  fut  mon  bienfai- 
teur. 

Pylade.  —  Il  n'y  a  point  d'ingratitude  où  la 
nécessité  commande. 

Iphigénie.  —  L'ingratitude  demeure  entière,  la 
nécessité  n'est  qu'une  excuse. 

Pylade.  —  Elle  t'excusera  certainement  aux 
yeux  des  dieux  et  des  hommes. 

Iphigénie.  —  Seulement  mcn  propre  cœur  n'en 
est  pas  satisfait. 

Pylade.  —  L'excès  de  scrupules  est  un  orgueil 
secret. 

Iphigénie.  —  Je  ne  m'analyse  pas,  je  ne  fais 
rien  que  sentir  («  ich  fiïhle  nur  »). 

Pylade.  —  Si  ton  sentiment  de  toi  est  juste, 
tu  ne  peux  que  t'estimer. 

Iphigénie.  —  Oui,  mais  le  cœur  ne  s'estime  que 
lorsqu'il  est  tout  à  fait  pur. 

Au  sentiment  d'horreur  qu'inspire  le  mensonge 
se  mêle,  on  le  voit,  le  sentiment  de  la  reconnais- 


208  LE  PERSONNAGE  D'iPHIGENIE 

sance,  d'une  reconnaissance  aussi  délicate  que  la 
sincérité  est  elle-même  exigeante.  Que  Goethe 
ait  cru  devoir  doter  pour  le  surplus  sa  fragile 
héroïne  de  tous  ces  tremblements  naturels  à  son 
sexe,  loin  d'y  voir  une  atteinte  à  «  l'humanité  », 
nous  sommes  tout  disposé  à  faire  de  ces  tremble- 
ments et  de  cette  fragilité  le  plus  pur  fleuron,  le 
diamant  à  la  plus  belle  eau,  la  plus  profonde,  de 
la  couronne  que  voulut  poser  un  Goethe  délivré 
des  Furies  au  front  de  l'éternel  féminin. 

La  sincérité  envers  soi-même,  cet  impératif  caté- 
gorique supérieur  à  toutes  les  conventions  de  l'ami- 
tié ou  de  l'intérêt,  n'est  pas  de  ces  devoirs  qu'on 
accepte  sans  effroi.  Pour  s'élever  sur  le  plan  de 
l'essentiel  il  faut  dompter  souvent  le  vertige  des 
cimes.  Iphigénie  courbée  un  instant  sous  la  malé- 
diction des  dieux,  comme  elle  nous  apparaît  notre 
sœur  en  détresse,  infiniment  pitoyable  et  «  hu- 
maine »  de  tout  le  poids  de  toutes  nos  contra- 
dictions ! 

*  *  * 

Au  dernier  acte,  la  prêtresse  qui  s'est  recon- 
quise a  dit  au  roi  Thoas  toute  la  vérité.  Qu'il  me 
soit  permis  de  citer  cette  confession  la  plus  noble  : 

Iphigénie.  —  L'homme  a-t-il  donc  seul  le  pri- 
vilège des  exploits  inouïs  ?  L'impossible,  lui  est-il 
donc  à  lui  seul  réservé  de  l'étreindre  contre  son 
cœur  puissant  de  héros  ?  Qu'est-ce  qu'on  appelle, 
grand  ?  (Suit  une  énumération  des  gestes  héroï- 
ques.) Ne  nous  reste-t-il  plus  rien  à  nous  ?  Une 
tendre  femme  doit-elle  à  la  rudesse  opposer  la 
rudesse,  et,  comme  les  Amazones,  vous   ravir  le 


CHEZ   GOETHE  209 

droit  de  porter  le  glaive  et  dans  le  sang  se  venger 
de  l'oppression  ?  Pour  moi,  une  entreprise  hardie 
agite  mon  cœur  hésitant.  Je  n'échapperai  pas  à 
de  grands  reprochés  ni  à  de  grands  malheurs,  si 
elle  échoue.  Toutefois,  ô  Dieux,  je  vous  la  confie. 
Si,  comme  on  vous  en  fait  un  mérite,  vous  aimez 
la  vérité,  montrez-le  en  me  secourant,  glorifiez  en 
moi  la  vérité  !...  Eh  !  bien,  oui,  apprends,  ô  roi, 
que,  dans  le  secret,  on  ourdit  une  trame  menson- 
gère. C'est  en  vain  que  tu  demandes  les  prison- 
niers. Ils  sont  partis  et  sont  allés  trouver  leurs 
amis  qui,  avec  leurs  vaisseaux,  les  attendent  au 
rivage.  L'aîné,  que  le  mal  sacré  a  saisi  et  quitté 
en  ces  lieux  mêmes...,  c'est  Oreste,  mon  frère  ;  et 
l'autre  est  son  confident,  son  ami  de  jeunesse  :  il 
s'appelle  Pylade.  Apollon  les  a  envoyés  de  Delphes 
sur  ces  rives  avec  l'ordre  divin  d'enlever  la  statue 
de  Diane  et  de  lui  ramener  sa  sœur.  En  échange, 
à  celui  que  les  Furies  poursuivent  pour  le  parri- 
cide dont  il  est  chargé  il  a  promis  la  délivrance. 
Et  maintenant  j'ai  remis  entre  tes  mains  les  deux 
seuls  survivants  de  la  maison  de  Tantale.  Perds- 
nous...  si  ton  cœur  te  le  permet  («  Verdirb  uns 
—  werrn  du  darfst  »). 

Thoas.  —  Tu  penses  que  le  Scythe  grossier,  le 
Barbare,  entendra  la  voix  de  la  vérité  et  de  l'hu- 
manité à  laquelle  Atrée,  le  Grec,  a  été  sourd? 

Iphigénie.  —  Tout  homme  l'entend,  sous  quel- 
que ciel  qu'il  soit  né,  et  à  qui  la  source  de  vie 
coule  pure  et  libre  dans  son  sein... 

Je  ne  reviendrai  sur  l'artifice  du  dénouement 
(l'interprétation  par  Oreste    de    l'oracle    sibyllin) 


210  LE  PERSONNAGE  D'IPHIGENIE 

que  pour  souligner,  une  fois  de  plus,  le  triomphe, 
dans  lphigènie,  de  l'élément  moral,  des  forces  inté- 
rieures, sur  tout  ce  qui  est  contingent,  grossière- 
ment rituel.  Moderne,  cette  solution  ?  Si  l'on  veut  ! 
Mais  le  Christ  avait  dit,  bien  avant  Goethe,  que  le 
culte  extérieur  des  Pharisiens  ne  suffit  pas.  La 
purification  de  l'homme  est  un  drame  qui  se  joue 
aux  profondeurs  secrètes  de  la  conscience  d'un 
chacun.  C'est  là  que  brûle  la  veilleuse,  et  c'est  là 
qu'aux  grandes  heures,  brille  soudain  la  flamme. 
Pourtant  lphigènie  ne  peut  pas  se  contenter 
d'une  libération  qu'arracherait  à  Thoas  la  volonté 
des  dieux  enfin  élucidée.  Il  faut  que  le  barbare 
humanisé  s'humanise  jusqu'à  l'affection.  «  Dites- 
nous  donc  adieu  !...  En  gage  de  notre  vieille 
amitié,  donne-moi  ta  main  !»  —  «  Lebt  wohl  !  » 
répond  Thoas  vaincu.  Le  rideau  se  ferme  sur  la 
victoire  totale,  la  douce  victoire  d'une  jeune  fille 
en  pleurs. 

Cette  jeune  fille-là,  nous  n'hésitons  pas  à 
l'écrire,  c'est  la  plus  pure  création  du  drame 
antique  et  du  drame  moderne.  Humaine  héroïne, 
fière  et  tendre,  droite  et  frêle,  scrupuleuse  et  pas- 
sionnée, sincère  surtout  —  et  qui  n'a  point  de 
masque.  Que  Goethe,  pour  la  créer,  se  soit  sou- 
venu de  son  amie  de  Weimar,  c'est  le  meilleur  titre 
de  gloire  de  cette  Charlotte  écossaise,  un  peu 
pâle.  A  notre  sentiment,  d'ailleurs,  d'autres  fem- 
mes ont  concouru  à  cette  harmonieuse  synthèse. 
Il  y  avait  la  mère  de  Goethe,  fine  et  sensible,  sa 
sœur  Pulchérie,  Augusta  von  Stolberg  ;  il  y  avait 


CHEZ   GOETHE  211 

sans  doute  aussi  la  fraîcheur  de  Frédérique,  la 
droiture  de  Lotte  Buff,  la  beauté  de  Lili.  Nous 
pardonnerons  beaucoup  à  celui  qui  a  souvent  mal 
aimé,  parce  que  son  Iphigénie  est  de  toutes  la 
plus  aimable.  Un  beau  et  noble  sujet  porte  tou- 
jours l'écrivain  —  et  l'emporte.  Les  qualités  d'iphi- 
génie  en  Tauride  sont  tout  en  nuances.  On  a 
reproché  au  drame  de  manquer  d'action.  Comme 
si  le  vrai  cheminement  ne  se  déroulait  pas  au  fond 
du  cœur  !  Pour  le  classicisme,  l'harmonie  heureuse 
des  proportions,  la  fluidité  de  la  forme  métrique, 
de  ce  pentamètre  iambique  qui  donne  à  certains 
couplets  l'allure  d'une  incantation,  Goethe,  qui  ne 
s'était  jamais  élevé  si  haut,  ne  s'est  pas  surpassé 
depuis.  On  fait  volontiers  grand  état  du  pèleri- 
nage d'Italie.  Et  certes,  c'est  en  Italie  que  le 
drame  fut  mis  en  vers.  Mais  la  révélation  du  génie 
hellénique,  des  lois  de  l'ordre  et  des  délicatesses 
du  cœur,  Goethe  l'avait  eue  à  Weimar,  quand  il 
demandait 

—  De  la  musique  avant  toute  chose!  — 

un  orchestre  pour  soulager  ses  esprits  en  travail 
et  hâter  l'heure  de  la  libération,  l'heure  immor- 
telle. 


m. 

Varia 


ÉLOGE  DE  LA  TRADITION 

Il  ne  s'agit  pas  ici  de  polémique.  Les  positions 
sont  prises  :  d'un  côté,  les  bons  esprits  ;  de  l'au- 
tre, les  esprits  faux.  Nous  ne  convaincrons  pas  nos 
adversaires.  Qui,  d'aventure,  nous  traiteront  de 
Gorgias. 

Au  moment  de  dire  notre  sentiment  sur  la  que- 
relle qui  perpétuellement  se  rallume  des  Anciens  et 
des  Modernes,  voici  que  la  discussion  nous  appa- 
raît oiseuse.  Académique,  si  l'on  préfère  et  pour 
éviter  le  terme  péjoratif.  Nous  la  prolongerons  par 
pur  dilettantisme,  par  luxe.  Confiants  que  nous 
sommes,  les  traditionalistes  ou  les  Anciens,  dans 
l'excellence  de  notre  position.  Mais  il  nous  plaît, 
d'ailleurs,  de  connaître  la  raison,  les  multiples  rai- 
sons d'une  tapageuse  levée  de  boucliers  contre  le 
bouclier  de  Pallas-Athènè. 


Puisque  tout  est  remis  en  question,  et  le  sens 
même  de  la  culture  générale,  je  commencerai  par 
définir  le  concept  de  civilisation. 

On  peut  distinguer,  il  me  semble,  trois  degrés 
de  civilisation  :   la  civilisation  matérielle,  la  civi- 


216  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

lisation  sociale,  la  civilisation  spirituelle  (intellec- 
tuelle et  morale). 

La  civilisation  matérielle  progresse.  A  pas  de 
géants.  Il  serait  puéril  d'y  contredire.  Les  huma- 
nistes anciens  n'y  songent  pas  un  instant.  Il  fal- 
lait être  ce  doux  rêveur  de  Louis  Ménard,  «  le 
dernier  païen  et  le  dernier  Hellène  »,  au  témoi- 
gnage de  Barrés,  pour  se  promener  à  travers 
Paris,  drapé  dans  un  manteau  à  la  grecque.  Nous 
ne  réclamons  pas  le  retour  à  la  toge.  Pour  ma 
part,  je  n'entends  renoncer  à  nul  de  ces  agré- 
ments que  le  confort  moderne  dispense  au  siè- 
cle XX.  Pourquoi  serait-il  interdit  de  savourer 
Horace  du  fond  d'un  fauteuil-club? 

Mais  que  ce  progrès  matériel  n'ait  rien  à  voir 
avec  la  notion  d'humanisme,  l'exemple  de  l'Amé- 
rique suffirait  à  le  démontrer.  La  poésie,  la 
musique,  la  sculpture  américaines,  ubi  sunt? 
Moins  heureuses  que  les  belles  dames  du  temps 
jadis,  elles  n'ont  même  pas  disparu,  parce  qu'elles 
n'ont  jamais  existé.  On  me  jettera,  comme  un  gant, 
l'un  ou  l'autre  nom  de  la  jeune  littérature.  Tout 
génie  qui  n'atteint  pas  à  l'universel  est  indigne  du 
nom  de  génie.  Or  j'ose  affirmer  que  pas  un  artiste 
de  chez  eux  n'a  gagné  l'audience  du  monde.  Il  y 
a  tout  juste  le  cinéma,  qui  excelle,  à  Hollywood, 
dans  les  prises  de  vues.  Nous  n'allons  pas  recom- 
mencer Duhamel.  On  s'excuserait  volontiers  d'in- 
sister sur  des  vérités  aussi  élémentaires.  Mais  il 
paraît  que  nous  vivons  une  ère  nouvelle,  qui 
réclame,  par  la  voix  de  mille  besoins  nouveaux, 
une  nouvelle  forme  d'éducation.  Gardons-nous 
de  confondre.  Aussi  longtemps  que  vous  demeu- 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  217 

rez  sur  le  terrain  du  progrès  matériel,  je  vous 
dénie  le  droit  de  faire  intervenir  la  notion  d'hu- 
manisme. Oui  ou  non,  s'agit-il  ici  d'une  réforme 
de  l'enseignement  dit  secondaire,  qui  doit  pré- 
parer le  jeune  homme  à  l'université,  antichambre 
des  carrières  libérales?  Certes,  j'éprouve  le  besoin, 
dès  que  j'ai  acquis  un  appareil  de  T.  S.  F.,  d'en 
connaître  le  maniement.  Mais  l'enseignement  que 
va  me  donner  le  monteur  en  salopette  —  on  dit 
plutôt  :  le  renseignement  —  n'est  qu'un  enseigne- 
ment usuel  et  qui  n'a  rien  de  commun  avec  l'édu- 
cation  classique. 

Civilisation  sociale  :  c'est  un  second  degré.  Ici 
encore,  nous  avons  fait,  depuis  les  Grecs,  quel- 
ques progrès.  Sous  l'influence  prépondérante 
d'un  facteur  que  nous  n'hésitons  pas  à  nommer 
par  son  nom  :  le  christianisme.  Et  nous  serions 
curieux  d'entendre,  sur  ce  point,  les  explications 
de  nos  *  humanistes  nouveaux  ». 

Cependant,  l'histoire  nous  enseigne  qu'il  serait 
vain  d'en  appeler,  contre  le  barbare  du  siècle 
d'Auguste,  au  civilisé  d'aujourd'hui.  La  guerre 
n'a  rien  de  plus  humain,  de  plus  tempéré  par  les 
mœurs.  Aux  tueries  sauvages  et  isolées  a  succédé 
le  massacre  scientifique  d'un  peuple  sans  défense. 
On  nous  objecte  l'esclavage,  les  jeux  du  cirque. 
Comme  si  l'industrialisme  forcené  n'avait  pas 
provoqué,  dès  les  débuts  du  machinisme,  toutes 
sortes  d'excès  !  Comme  si  les  combats  dans  le 
ring  n'accusaient  pas  l'inhumanité  stupide  de  nos 
foules  qui,  plus  cruelles  que  les  foules  antiques, 
paient  à  prix  d'or  la  joie  de  voir  couler  le  sang  ! 
Quant  aux  mœurs  contre  nature  d'un  Platon,  d'un 


218  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

Socrate  (car  j'ai  retrouvé,  maintes  fois,  cet  argu- 
ment choisi,  sous  la  plume  d'adversaires  qui  n'ont 
rien  compris  à  l'ironie  socratique),  nous  aurions 
mauvaise  grâce  de  nous  en  indigner  au  siècle  des 
petits  baronnets  de  Charlus  et  d'André  Gide. 
Ayons  le  courage,  la  sincérité  d'avouer  que  le  sens 
social  de  chacun  d'entre  nous  dépend  presque 
uniquement  de  dispositions  morales.  L'éthique 
échappe  —  et  c'est  tant  mieux  —  aux  fabricants 
de  réformes  scolaires.  La  purification  de  l'homme, 
la  «  reine  Menschlichkeit  »  de  Goethe  est  un  drame 
qui  se  joue  —  revenons-y  —  aux  profondeurs 
secrètes  de  la  conscience  individuelle. 

Le  progrès  existe-t-il  sur  le  plan  spirituel?  Il 
n'existe  pas  fatalement.  Pour  l'excellence  raison 
que  le  cerveau  humain  dans  l'exercice  de  sa  fonc- 
tion propre,  qui  est  de  penser,  n'est  susceptible 
d'aucun  perfectionnement.  J'entends,  d'un  perfec- 
tionnement extrinsèque.  Aristote,  à  trente  ans, 
pensait  sans  doute  plus  profond  que  l'Aristote  de 
la  vingtième  année  :  la  faculté  d'abstraire  était  la 
même.  Les  conclusions  de  la  physiologie  moderne 
confirment  pleinement  notre  manière  de  voir. 
L'Avenir  de  la  Science,  écrivait  Renan.  Mais 
c'était  à  la  condition  de  considérer  l'expérience 
scientifique  dans  la  nature  seule,  non  dans  l'es- 
prit. Le  positivisme  n'a  pas  d'autre  formule.  Nous 
sommes  d'avis  que  la  vérité,  c'est  l'humain.  L'esprit 
souffle  où  il  veut.  Nous  ne  le  dirons  pas  en  latin, 
pour  ne  contrister  —  pour  n'embarrasser  —  per- 
sonne. Tous  les  efforts  des  eugénistes  du  cerveau, 
des  fournisseurs  de  substance  grise  ne  parvien- 
dront jamais  à  produire  un  Euclide. 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  219 

Modernisme  n'implique  pas  nécessairement  pri- 
mauté. «  Dans  toute  société,  dit  un  peu  mécham- 
ment Henry  de  Montherlant  (Les  Célibataires), 
ce  sont  toujours  les  éléments  d'intelligence  infé- 
rieure qui  sont  affamés  d'être  à  la  page.  Incapa- 
bles de  discerner  par  le  goût,  la  culture  et  l'esprit 
critique,  ils  jugent  le  problème  automatiquement 
d'après  ce  principe  que  la  vérité  est  la  nou- 
veauté. »  Cette  croyance  au  Progrès  n'a  pas 
cessé,  en  tout  cas,  d'exercer  son  mirage  sur  ceux 
qui  disent,  par  exemple  :  «  Notre  monde  n'est 
plus  celui  de  la  Renaissance  :  il  s'est  singulière- 
ment développé  »;  ou  encore  :  «  La  vie  plus 
intense  et  plus  complexe  de  la  société  contempo- 
raine nous  met  en  face  de  problèmes  nouveaux.  » 

*  *  * 

A  cette  croyance  au  progrès  se  rattache  la 
défiance  de  l'histoire.  Défiance  qui,  chez  la  plu- 
part, va  jusqu'au  dédain,  au  mépris.  L'histoire  est 
le  passé.  Elle  s'appelle  aussi  la  tradition.  Pour  les 
«  actualistes  »,  qui  dit  tradition  dit  poids  mort.  Il 
ne  serait  pas  difficile  de  classer  nos  adversaires 
dans  la  catégorie  de  ces  jacobins  qui  croient  — 
de  bonne  foi,  peut-être  —  que  le  monde  est  né 
en  même  temps  que  leur  cerveau.  Les  Modernes, 
si  vous  les  poussez  quelque  peu,  consentent  d'as- 
sez bonne  grâce  à  tous  les  retranchements. 

Il  n'est  pas  vrai  que  l'humanisme  soit  contre 
l'homme,  mais  peut-être  bien  contre  un  type  d'in- 
dividu  anarchico-libéral.   Une    sorte    dïndividua- 


220  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

lisme  orgueilleux  est,  en  effet,  à  la  base  même  de 
cette  révolte  contre  la  tradition. 

Cet  individualisme  n'est  condamnable  que  dans 
ses  excès.  Nul  ne  songe,  parmi  nous,  à  prôner  la 
seule  efficace  d'un  conformisme  intellectuel  et 
moral,  le  modèle  en  fût-il  cherché  dans  la  pure 
tradition  gréco-latine.  Ce  qui  nous  déplaît,  ce  qui 
nous  répugne  dans  l'individualisme  de  ceux  d'en 
face,  c'est  sa  tendance  au  nivellement,  son  esprit 
égalitaire.  Toute  aristocratie  est  devenue  suspecte. 
Or  nous  sommes  et  nous  entendons  bien  rester  des 
aristocrates.  Ce  fut  un  des  mérites  de  la  Cité 
antique  —  et  aussi  de  l'Ancien  Régime  —  que 
cette  fidélité  à  un  enseignement  de  classe.  Et  voilà 
un  sens  du  mot  «  classique  »  auquel  nous  ne 
songeons  pas  souvent  !  L'égalité  selon  le  cœur  des 
doctrinaires  est  un  mythe.  Mais  quel  mirage  sédui- 
sant !  l'excellent  argument  de  réunion  publique  ! 
Lorsque  la  querelle  des  Anciens  et  des  Modernes 
fut  portée,  voici  quelques  années,  à  la  tribune  du 
Palais-Bourbon,  les  partisans  de  l'école  unique  et 
du  modernisme  scolaire  en  général  faisaient  de 
l'électoralisme,  en  le  sachant.  La  connaissance  du 
grec  et  du  latin  leur  paraissait  un  privilège,  le  seul 
peut-être  que  n'eût  pas  aboli  la  nuit  du  4  août.  Et 
voilà  pourquoi  la  propagande  de  nos  adversaires 
compte  sur  les  ressources  du  pratique,  de  l'immé- 
diat, du  facile. 

Je  pourrais  ajouter  —  car  je  n'ai  pas  l'habitude 
de  dire  les  choses  à  mots  couverts  —  que  l'anti- 
cléricalisme joue  son  rôle  dans  cette  bagarre.  Le 
latin  est  aussi  la  langue  de  l'Eglise,  la  langue  des 
curés.  Ce  n'est  pas  sans  raison  que  la  République 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  221 

«  biocarde  »  a  fait  tous  ses  efforts  pour  tuer,   en 
France,  les  humanités  à  l'ancienne  mode. 

Et  pour  en  revenir  au  sens  antihistorique  de 
nos  adversaires,  nous  aimerions  de  rappeler  que 
le  régime  d'enseignement  qu'ils  prétendent  con- 
damner s'appuie  précisément  sur  une  longue 
histoire,  sur  une  tradition  séculaire.  Il  n'est  pas  de 
bonne  guerre,  dans  un  débat  comme  celui-ci,  de 
négliger  les  leçons  que  nous  donne  le  passé.  Si 
vraiment  l'heure  a  sonné  d'une  civilisation  nou- 
velle qui  puisse  faire  fi  des  disciplines  d'autrefois, 
on  demande  à  savoir  quand  s'est  faite  la  coupure. 
La  philosophie  du  devenir  incessant  et  de  la  nou- 
veauté nécessaire  suppose  tout  de  même  le  sens 
de  l'évolution,  le  sens  historique.  Il  y  a  là,  chez 
lés  «  humanistes  nouveaux  »,  comme  une  contra- 
diction. 


*  *  * 

Maintenant  que  nous  avons  dénoncé  quelques- 
uns  des  mobiles  qui  animent  nos  réformistes,  il  ne 
sera  peut-être  pas  inutile  de  défendre  la  tradition 
par  des  arguments  moins  négatifs. 

Notre  position  est  fort  nette  :  nous  nous  en 
tenons  strictement  aux  exigences  de  l'esprit.  Met- 
tons l'accent  sur  ce  caractère  spirituel  et  désinté- 
ressé de  nos  études.  L'Université  doit  conserver 
son  apanage.  Loin  de  toute  compromission.  Du 
jour  où  les  langues  dites  vivantes  auront  pris  le 
premier  rang,  du  jour  où,  par  la  force  même  des 
choses,  les  étudiants  seront  devenus  sensibles  aux 


222  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

considérations  d'utilité  pratique,  l'humanisme,  le 
vrai,  aura  fait  son  temps.  L'Université  américaine, 
dont  quelques-uns  de  nos  adversaires  se  font  les 
champions  enthousiastes,  souffre  de  l'invasion  des 
techniciens  :  de  ceux-là  qui  ne  suivent  des  cours 
que  dans  l'espoir  de  décrocher  plus  vite  la  tim- 
bale aux  dollars.  Mais  la  réaction  se  dessine  déjà, 
très  violente,  en  Amérique  même.  Abraham  Flex- 
ner,  directeur  de  YInstitute  for  Advanced  Study, 
raille  le  système  des  side-shows  et  des  universités 
«  omnibus  ».  Faut-il  citer  Sinclair  Lewis  et  la  satire 
qu'il  fait  de  l'Université  babbitienne?  Tel  est  cepen- 
dant le  régime  que  d'aucuns  rêveraient  d'instaurer 
parmi  nous.  Un  régime  où  l'anacheur  de  dents 
est  mis  sur  le  même  pied  que  le  philosophe.  Que 
dis-je?  N'est-il  pas  évident,  du  point  de  vue  de 
l'utilisation  pratique  des  connaissances,  qu'il  est 
plus  opportun  de  manier  le  davier  que  le  vocabu- 
laire philosophique?  Pas  un  article,  pas  un  ques- 
tionnaire, pas  un  programme  où  les  «  humanistes 
nouveaux  •»  n'étalent  au  grand  jour,  avec  une 
sorte  de  naïveté  qui  a  bien  quelque  chose  de  tou- 
chant, ce  désir  de  faciliter  à  leurs  adeptes  l'exer- 
cice quotidien,  immédiat,  nous  allions  écrire  ma- 
nuel, non  plus  de  la  profession,  mais  du  métier. 
Or  les  pédagogues  classiques  nous  ont  enseigné 
que  l'essentiel  est  d'apprendre  à  apprendre,  selon 
une  formule  à  la  fois  si  juste  et  si  drue.  Notre 
discipline  n'a  garde  d'envisager  le  résultat  immé- 
diat. Parce  qu'il  s'agit,  avant  tout,  d'une  prépa- 
ration, d'un  assouplissement,  d'une  gymnastique 
intellectuelle.  Ainsi,  les  mouvements  décomposés 
qu'exécute,  au  commandement,  l'escrimeur    à    la 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  223 

salle  d'armes  ne  reproduisent  point  les  phases 
d'un  combat  réel.  Nous  aurions  moins  peur  cepen- 
dant de  rencontrer  sur  le  terrain  quelque  fou- 
gueux moderniste,  si  nous  avions  pénétré,  à 
force  de  patients  exercices,  les  secrets  de  la  botte, 
de  la  fente  à  l'italienne  et  de  la  parade  en  octave. 
C'est  Madelint  sauf  erreur,  qui  disait  à  un  contra- 
dicteur :  «  Pourriez-vous  encore  faire  la  gre- 
nouille aux  anneaux,  comme  au  temps  du 
collège  ?...  Mais  vous  avez  gardé  des  membres 
plus  vigoureux,  des  muscles  plus  souples,  un  corps 
sain.   » 

Culture  désintéressée  :  telle  est  notre  ligne.  Ce 
qui  n'implique  pas,  d'ailleurs,  que  nous  renon- 
cions à  l'utile.  Nous  sommes  loin  de  l'acte  «  gra- 
tuit ».  Il  va  de  soi  que,  si  nous  défendons  avec  un 
tel  acharnement  les  humanités  gréco-latines,  c'est 
que  des  Intérêts  fort  précieux  se  trouvent  engagés 
dans  la  lutte.  Qui  voudrait  faire  l'ange,  le  pur 
esprit,  ferait  ici  la  bête.  Le  jeune  homme  qui  aura 
passé  par  l'école  des  Anciens  ne  peut  pas  être  mal 
armé  pour  la  bataille  de  la  vie.  C'est  une  question 
d'échéance,  et  c'est  une  question  d'envergure.  A 
celui  qui  pourra  dire,  au  bout  de  deux  mois,  en 
cinq  langues  :  «  Donnez-moi  de  la  bière...  Avez- 
vous  la  clef  de  la  chambre  ?  »,  nous  préférons 
cet  autre  qui  mettra  de  longues  années  à  disci- 
pliner ses  facultés  pour  les  conquêtes  difficiles. 
L'honnête  homme  l'emporte  en  dignité  sur  le  por- 
tier de  palace.  Mais  je  crois  bien  que,  tout  compte 
fait,  il  est  plus  prudent,  voire  plus  lucratif,  de 
prendre  ses  grades  académiques  que  l'inscription 


224  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

de  A.  0.   Barnabooth  sur  le   registre  des  voya- 
geurs. 

*  *  * 

Les  horaires,  avons-nous  dit,  ne  nous  intéressent 
guère.  En  ce  sens  que  nous  nous  en  tenons  aux 
matières  traditionnelles.  Sauf  à  discuter,  bona 
fide,  de  quelques  modifications  de  détail.  Nous  ne 
sommes  pas  des  fossiles.  Et  notre  intransigeance, 
qui  aurait  le  droit  d'être  absolue,  s'accommode, 
chacun  le  sait,  d'aimables  concessions.  On  nous 
oppose  souvent  le  Xénophon  de  VAnabase,  le 
Xénophon  qui  n'arrête  pas  de  compter  par  para- 
sanges  et  par  plèthres.  Des  hellénistes  ont  montré 
l'intérêt  .historique  et  la  valeur  éducative  des 
Mémorables,  du  même  auteur.  Pourquoi  ne  pas 
substituer  à  VAnabase  les  Mémorables?  Mais  il 
serait  temps  de  renoncer  à  des  plaisanteries  éculées 
sur  la  valeur  formative  de  la  Retraite  des  Dix 
Mille. 

«  Les  Grecs  sont  la  fleur  et  le  parfum  »,  disait 
Anatole  France.  Or  certains  humanistes,  prompts 
à  la  dérobade,  sacrifieraient  d'un  cœur  trop  léger 
cette  fleur  qui  leur  paraît  trop  délicate.  Les  études 
gréco-latines  forment  un  tout,  une  harmonie.  Que 
le  grec  soit  reporté  en  quatrième,  je  ne  l'admet- 
trais, pour  ma  part,  qu'à  la  condition  de  dévelop- 
per dans  les  classes  supérieures  l'analyse  de 
Sophocle,  la  lecture  d'Homère.  Car  il  s'agit,  ne 
craignons  pas  d'y  insister,  d'un  enseignement  litté- 
raire, esthétique.  La  formation  de  l'intelligence 
et  du  cœur  ne  peut  être  à  la  merci  d'un  marchan- 
dage sur  l'horaire. 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  225 

Le  latin  a  moins  besoin  d'être  défendu.  Il 
importe  pourtant  de  préciser  notre  point  de  vue. 
Je  m'y  résous  d'autant  plus  volontiers  que,  roma- 
niste, il  m'arrive  d'être  taxé  de  déserteur,  de  rené- 
gat. Or  —  je  tiens  à  le  proclamer  bien  haut  — 
mon  attitude,  dans  la  querelle  des  Anciens  et  des 
Modernes,  est  déterminée  avant  tout  par  mon 
amour  de  la  langue,  de  la  culture  françaises. 

Il  n'est  pas  vrai  que  l'étude  du  français  par 
le  français  supplée  l'exercice  de  version  latine. 
C'est  l'argument  de  ceux  qui  tendent  à  détacher 
du  groupe  gréco-latin  les  tenants  de  nos  lettres 
romanes.  La  langue  maternelle  conserve,  chez 
nous,  tous  ses  droits  :  les  premiers,  les  plus  res- 
pectables, les  plus  chers.  Mais  qui  niera  que  les 
exercices  d'explication  française  ne  passent,  pres- 
que toujours,  par-dessus  la  tête  de  l'enfant?  A 
l'écolier  de  douze  ans,  de  treize  ans,  La  Fontaine 
paraît  aussi  transparent  que  l'onde  de  la  rivière 
où  pêche  le  héron.  Parce  que  toute  la  difficulté 
semble  se  réduire  à  quelques  obscurités  lexicolo- 
giques  («  Qu'est-ce  qu'une  tanche?  »),  le  maître 
aura  bien  du  mal  à  forcer  l'attention,  à  mettre 
en  valeur  l'élément  de  beauté  qui  tient  à  l'expres- 
sion, à  la  clarté,  à  la  musique.  Il  manque,  dans 
cette  classe  de  sixième,  à  l'occasion  d'une  fable 
—  Le  Héron  —  qui  est  un  pur  chef-d'œuvre,  ce 
que  je  ne  crains  pas  d'appeler  le  corps  à  corps 
avec  le  modèle.  J'en  appelle  ici  à  tous  ceux  qui 
ont  enseigné  le  français  par  les  textes.  J'évoque 
les  Propos  sur  l'éducation  d'un  pédagogue  qui  n'a 
rien  de  racorni  :  Alain.  Je  songe  à  ma  propre 
expérience.    Les   garçons   de   l'Athénée,   à   qui   je 


226  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

me  suis  efforcé  d'expliquer  les  meilleures  pages 
des  meilleurs  prosateurs,  des  plus  grands  poètes, 
en  quoi  différaient-ils  de  mes  jeunes  gens  de  la 
section  romane,  à  l'Université?  Ces  derniers  seuls 
savent  lire.  Pourquoi?  Parce  que  les  humanités 
gréco-latines,  les  exercices  répétés  de  version  et 
de  thème  leur  ont  donné  le  sens  de  la  propriété 
des  mots,  le  sentiment  de  la  rigueur  logique,  le 
goût  de  la  nuance,  de  l'expression  qui  revêt  l'idée 
de  beauté.  Non,  il  n'est  pas  indifférent,  pour  l'intel- 
ligence des  Provinciales  ou  du  Discours  de  la  Mé- 
thode, d'aborder  Descartes  ou  Pascal  dans  un  état 
d'indifférence  sereine  à  l'égard  du  latin  qu'ils  con- 
nurent, qu'ils  pratiquèrent  et  qui  a  laissé  dans  leur 
œuvre,  à  chaque  page,  sa  forte  empreinte. 

Je  m'en  voudrais  d'étaler  ici  de  pédantes  consi- 
dérations de  grammaire  historique.  Que  nous 
ayons  le  latin  dans  le  sang,  qu'il  nous  ait  légué, 
bien  plus  et  bien  mieux  que  le  vocabulaire  :  les 
règles  de  syntaxe  et  tout  le  mécanisme  infiniment 
délicat  de  la  pensée  et  de  son  expression,  voilà 
qui  n'a  pas  besoin  d'être  démontré.  La  joie  de 
l'enfant  qui  décline,  pour  la  première  fois,  rosa- 
la  rose,  vient  en  grande  partie  de  ce  que  j'appel- 
lerais volontiers  l'impression  de  la  «  reconnais- 
sance ».  Il  se  reconnaît,  il  se  retrouve  dans  cette 
langue  originelle  dont  il  pressent  confusément 
qu'aucune  finesse  ne  pourra  lui  échapper.  Tandis 
que  l'anglais,  au  contraire,  réserve  au  mieux 
informé  d'entre  nous  la  foule  de  ses  idiotismes 
savoureux,  mais  intraduisibles.  Intraduisibles  et 
insaisissables,  je  n'hésite  pas  à  l'affirmer.  La  force 
de  notre  tradition,  c'est  qu'elle  respecte   les   faits, 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  227 

ces  faits  qui  sont  plus  respectables  qu'un  lord- 
maire.  On  nous  taxe  souvent  d'idéalisme  :  les 
vrais  réalistes,  c'est  nous.  Nous  continuons  la  civi- 
lisation de  Rome,  héritière  elle-même  de  la  pen- 
sée grecque.  Rien  ne  prévaudra  contre  cette 
filiation.  Saper  l'enseignement  du  grec  et  du  latin, 
c'est  ébranler  les  colonnes  de  la  maison,  les  pierres 
du   foyer. 

S'agit-il  donc  de  dresser  contre  le  monde  ger- 
manique le  monde  latin?  Au  fond,  l'histoire  est 
faite  de  ces  antagonismes;  et  la  création  d'un  type 
neutre,  indéterminé,  ressemble  fort  à  l'émascula- 
tion  de  l'eunuque.  Pourtant,  l'humanisme  gréco- 
latin,  tel  que  nous  le  concevons,  travaille  plus  sûre- 
ment qu'un  Covenant  de  Genève  ou  d'ailleurs,  au 
rapprochement  des  intelligences  et  des  bonnes 
volontés.  En  d'autres  termes,  si,  pour  tout  Latin, 
l'éducation  classique  rejoint  la  route  royale  de  la, 
tradition  nationale,  rien  ne  permet  de  tenir  les 
Anciens  pour  des  fauteurs  de  discorde,  des 
semeurs  de  haine.  A  égale  distance  de  ce  natio- 
nalisme étriqué  qui  ne  voit  pas  plus  loin  que  les 
frontières  politiques  et  de  cet  idéalisme  vague  qui 
se  flatte  d'instaurer  sur  la  terre  des  Modernes  la 
communion  des  hommes  nouveaux,  nous  défen- 
dons à  la  fois  le  passé,  le  présent...  et  l'avenir. 

Puisque  j'ai  soulevé  la  question  du  latin,  il  ne 
sera  pas  inutile  de  rencontrer  une  objection  assez 
spécieuse.  Au  programme  des  «  humanistes  nou- 
veaux »  figure  —  dans  le  coin  du  parent  pau- 
vre, d'ailleurs  —  l'enseignement  de  l'espagnol  et 
de  l'italien.  C'est  ce  qui  permet  à  quelques-uns 
—  pas  tous  —  de  nos  adversaires  de  proclamer 


228  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

leur  amour  du  Midi.  Culture  latine  devient  culture 
méditerranéenne.  Mais  à  l'ombre  des  oliviers,  des 
pins-parasols,  des  chênes  verts,  on  nous  invite  à 
élire  pour  maîtres  Dante,  et  non  plus  Virgile,  Cer- 
vantes et,  d'aventure,  le  Mistral  de  Mireille. 

L'italien,  l'espagnol,  le  portugais,  le  provençal, 
le  roumain  vivent,  à  côté  du  français,  dans  une 
relation  de  dépendance,  qui  est  la  même  pour 
tous,  à  l'égard  du  latin  langue-mère.  Que  le 
latin  d'Espagne  ait  pris,  dès  les  premiers  siècles, 
un  air  de  nobilitas  qu'attestent  les  nombreux  écri- 
vains originaires  d'Ibérie  (Sénèque,  Lucain,  Mar- 
tial, Quintilien),  que  la  concurrence  du  latin  ait 
maintenu  plus  longtemps  qu'ailleurs,  en  Italie,  la 
langue  vulgaire  à  l'état  de  patois,  que  le  proven- 
çal ait  donné  à  l'Europe  occidentale  les  modèles 
les  plus  anciens  de  poésie  courtoise,  cela  tient  uni- 
quement au  jeu  des  circonstances.  Partout  dans 
la  Romania,  le  latin  importé,  puis  acclimaté,  dicte 
sa  loi.  Ce  qui  est  constant,  c'est  l'élément  tradi- 
tionnel. Ce  qui  est  commun,  c'est  l'origine  même 
de  ces  langues  néo-latines,  comme  disent  encore 
les  philologues  italiens.  Il  serait  difficile  de  faire 
admettre  à  quelqu'un  de  bonne  foi  que  Pétrarque 
a  plus  de  vertu  humaniste  que  Cicéron,  par  exem- 
ple, puisque  aussi  bien  l'amant  de  Laure  écrit  indif- 
féremment en  italien  et  en  latin.  Dante,  s'il  a 
retrouvé  Béatrice,  doit  souffrir  mille  morts,  dans 
son  Paradiso,  à  la  nouvelle  que  Virgile,  déjà  banni 
des  célestes  parvis  pour  le  crime  d'être  païen,  est 
évincé  de  ces  Champs-Elysées  où  devisent,  pour 
l'édification  des  hommes,  les  ombres  bien  disantes 
des  philosophes  et  des  poètes.  Proposer   à    notre 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  229 

admiration  exclusive  les  dialogues  de  Don  Qui- 
chotte et  de  Sancho,  c'est  préférer  le  reflet  à  la 
lumière,  le  rayon  au  soleil.  Nous  n'excluons  per- 
sonne. Partis  de  la  Grèce  et  de  Rome,  nous  tra- 
versons le  moyen  âge  (bien  plus  pétri  de  latinité 
qu'on  n'a  voulu  le  croire)  et  la  Renaissance,  pour 
arriver  jusqu'à  nos  jours.  La  chaîne  n'est  nulle 
part  brisée.  Et  chez  les  prosateurs,  les  bons  poètes 
d'aujourd'hui,  il  nous  plaît  de  déceler,  tel  un 
signe  de  race,  l'écho  qui  ne  trompe  point. 

Pour  qui  se  préoccupe  d'ailleurs  de  cette  ques- 
tion des  langues  vivantes,  il  est  si  facile  d'appren- 
dre, grâce  au  latin,  en  quelques  mois,  l'italien  et 
l'espagnol.  J'ai  su  l'italien  en  quelques  semaines. 
Or  je  n'ai  pour  les  langues  nulle  aptitude  spéciale. 
Il  m'a  suffi  d'appliquer  à  une  langue-sœur  l'excel- 
lente méthode  que  j'avais  acquise  par  l'étude  de 
la  langue-mère. 

Quant  à  l'allemand,  à  l'anglais,  je  suis  assez 
de  l'avis  de  Pierre  Lasserre  :  on  ne  devrait  s'y 
appliquer  qu'à  partir  de  la  quatrième.  «  Il  faut 
qu'une  très  forte  culture  française  précède  l'entrée 
des  langues  étrangères  dans  notre  esprit.  Il  faut 
savoir  très  bien  le  français  avant  de  commencer 
l'anglais  et  l'allemand.  »  Encore  une  fois,  il  n'est 
nullement  question  de  condamner,  voire  de  res- 
treindre la  pratique  des  langues  vivantes.  Nos 
adversaires  voudront  bien  nous  rendre  cette  jus- 
tice que  tous  les  philologues  classiques,  tous  les 
romanistes  sont  parfaitement  capables  d'entendre 
l'allemand  et  l'anglais.  Nous  avons  appris  ces  deux 
langues.  Nous  le  regrettons  si  peu  que  nous  en 
conseillons  l'étude  à  tous  nos  étudiants.  Mais  que 


230  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

cette  étude,  entreprise  sur  les  bancs  de  l'Univer- 
sité, n'ait  rien  de  pragmatique.  Littéraire,  elle  sera 
facile.  Parce  qu'elle  se  fondera  sur  cette  habitude 
de  la  version  latine,  de  la  version  grecque,  que 
nous  pratiquons  depuis  nos  années  de  collège. 

A  ce  propos,  j'espère  bien  que  la  méthode  dite 
«  directe  »  a  cessé  d'exercer  sa  barbarie  dans  nos 
classes.  Il  n'est  plus  question,  j'imagine,  d'aller 
vers  Goethe  ou  vers  Shakespeare  par  le  truche- 
ment du  «  jardin-de-ma-tante-qui-est-plus-petit- 
que-le-verger-de-ma-sœur  ».  Mais  il  faut  avouer 
que  l'étude  esthétique  des  langues  germaniques 
dès  la  sixième  se  heurte  chez  nous,  Latins,  à  des 
difficultés  de  toute  espèce.  Nous  disions  tout  à 
l'heure,  parlant  des  exercices  d'explication  fran- 
çaise :  l'élève  les  juge  trop  faciles.  Des  exercices 
d'explication  anglaise  lui  paraîtront  bien  rebu- 
tants. Seuls  les  esprits  fermés  aux  lumières  de 
l'évidence  peuvent  contester  ce  fait  que  le  latin, 
indépendamment  même  de  ses  beautés  intrinsè- 
ques, offre,  dans  nos  classes,  le  meilleur  instru- 
ment de  culture,  le  plus  approprié  à  Yhabitus  des 
jeunes  enfants.  Le  latin,  c'est  la  passerelle,  le  trait 
d'union.  Nous  en  revenons  toujours  à  l'idée  de 
tradition.  Assez  de  difficulté  pour  contraindre  l'es- 
prit à  l'effort  salutaire  ;  assez  de  commodité  pour 
le  séduire  par  un  air  de  famille  :  la  rencontre  est 
unique.  A  telles  enseignes  que  notre  programme 
d'humanités  classiques  est  comme  le  régime  qui 
convient  tout  naturellement  aux  cerveaux  de  nos 
fils. 

Goethe,  nous  l'étudierons  plus  tard.  Avec  quelle 
reconnaissance  !  Car  il  est  des  nôtres.  Et  il  y  a 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  231 

quelque  outrecuidance  à  engager  la  bataille  des 
temps  nouveaux  sous  le  signe  du  Weimarien.  Le 
voyage  en  Italie  ne  fut-il  pas,  pour  Goethe,  la 
révélation  attendue,  l'initiation  sur  les  marches  du 
temple  ?  Auparavant,  d'ailleurs,  les  entretiens  de 
Strasbourg  avec  Herder  ne  lui  avaient-ils  pas 
révélé  la  grandeur  d'Homère?  Faust  a  subi  toutes 
les  exégèses  ;  mais  personne  n'a  nié,  pas  même 
le  plus  «  Phantast  »,  qu'Hélène  n'incarnât  la 
beauté  classique.  Les  «  humanistes  nouveaux  »  ne 
pouvaient  choisir  plus  mal  leur  parrain. 

Que  dire  des  Anglais?  D'un  Shelley,  d'un  Keats, 
par  exemple?  Ne  suffit-il  pas  de  transcrire  le 
titre  de  leurs  œuvres  (Prometheus  Unbound,  Epi- 
psychidion,  Adonals;  Endymion,  Hyperion)  pour 
constater  qu'ils  ont  tiré  de  l'antiquité  hellénique  le 
meilleur,  le  plus  pur  de  leur  inspiration? 

II  s'agit  donc,  encore  une  fois,  de  choisir  entre 
la  source  et  le  fleuve.  Ni  Goethe,  ni  Shelley,  ni 
Keats,  ni  tant  d'autres  dont  je  pourrais  invoquer 
le  témoignage,  ne  se  seraient  avisés,  sous  pré- 
texte qu'ils  ont  repris  le  flambeau,  d'éteindre  la 
flamme.  C'est  une  prétention  bien  sotte  que  de 
battre  sa  nourrice. 

Mais  il  convient  de  dire,  en  passant,  le  rapport 
de  convenance  qui  existe,  de  la  classe  de  sixième 
à  la  classe  de  rhétorique,  entre  nos  «  classiques  » 
(français,  latins,  grecs)  et  l'intelligence  de  l'ado- 
lescent. La  question  me  préoccupe,  depuis  que  j'ai 
vu  mettre  au  programme  des  humanités  nouvelles 
Dostoïevski.  On  saisit  ici  —  faut-il  dire  par 
l'absurde?  —  la  fausseté  d'un  système  d'éduca- 
tion qui  a  tout  renié  de  son  caractère  formatif.  La 


232  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

formation  doit  être  intellectuelle  et  morale.  Elle 
s'adressera  à  l'esprit  et  au  cœur.  Elle  respectera  la 
règle,  une  norme.  Les  cas  pathologiques  seront 
exclus.  Ad  usum  delphini  :  cela  ne  signifie  nulle- 
ment qu'il  faille  expurger  les  Bucoliques.  Mais  le 
berger  Corydon  est  ainsi  drapé  dans  son  manteau 
de  vers  latins  qu'il  ne  peut  induire  au  vice  nul 
éphèbe  de  seize  ans.  La  psychologie  de  Dos- 
toïevski, au  contraire,  d'un  Dostoïevski,  que  nous 
serons  bien  obligés  de  lire  dans  la  traduction,  — 
car  je  ne  sache  pas  que  nos  réformateurs  aient 
inscrit  au  programme  un  cours  de  langue  russe, 
—  est  à  ce  point  anormale,  monstrueuse,  qu'un 
esprit  non  formé  risque  fort  d'y  laisser  sa  vertu 
d'équilibre.  Je  songe  à  un  souvenir  personnel. 
Ayant  eu  la  curiosité  de  commenter  YIdiot,  Crime 
et  Châtiment,  les  Frères  Karamazov  devant  un 
auditoire  qui  manquait  de  maturité,  je  fus  averti, 
par  un  heureux  hasard,  des  répercussions  dange- 
reuses que  provoquaient  mes  lectures  chez  certain 
élève.  Lé  fond  des  idées  a  bien  aussi  son  impor- 
tance. L'humanisme  n'est  pas  une  sorte  de  hoche- 
pot où  l'on  puisse  faire  entrer  toutes  les  herbes 
de  la  Saint-Jean,  les  herbes  vénéneuses  comme  les 
autres.  Voilà  pourquoi  nous  nous  insurgeons  de 
toute  notre  énergie  contre  les  tentatives  d'empoi- 
sonnement public.  Je  sais  bien  que,  pour  certains 
éducateurs,  la  nature  humaine  n'est  pas  perfectible. 
Spinoza  enseignait  que  la  vertu  est  «  un  héroïque 
amour  de  soi  ».  Etre  soi-même,  devenir  ce  que 
l'on  est  :  nul  ne  se  sauve  par  la  perfection  d'autrui. 
Mais  on  peut  se  perdre  par  la  malice  ou  l'abjec- 
tion des  mauvais  maîtres  à  penser. 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  233 

Je  ne  quitterai  pas  ce  terrain  des  langues  vi- 
vantes sans  protester  contre  la  manie  qu'affec- 
tent maints  pédagogues  d'accorder  à  la  pronon- 
ciation une  importance  qu'elle  n'a  pas.  Repor- 
tons-nous au  principe  même  des  humanités  :  l'en- 
seignement n'est  pas  l'enseignement  usuel.  Dès 
lors,  je  n'ai  pas  à  concurrencer  l'interprète  de 
l'agence  Cook.  Dans  un  de  ses  propos  les  plus 
médullaires,  Alain  dit  pis  que  pendre  de  la  lec- 
ture à  haute  voix.  Il  faut  lire  des  yeux,  vite  et 
intelligemment,  apprendre  à  reconnaître  d'un  seul 
coup  d'œil  un  mot,  une  phrase,  une  page.  Faire 
le  contraire,  c'est  «  former  de  ces  esprits  bègues 
qui  se  querellent  à  la  porte  au  lieu  d'entrer  ».  Or 
je  me  suis  laissé  dire  que  l'anglais  n'avait  pris  la 
première  place  au  programme  des  humanités  nou- 
velles que  pour  des  raisons  d'ordre  physiologi- 
que :  il  faut  habituer  l'enfant  au  jeu  des  lèvres  et 
des  mâchoires,  de  la  langue  et  de  la  glotte.  J'ai 
parlé  à  ce  propos  d'humanisme  au  chewing-gum. 
Alain  est  tout  aussi  sévère  :  «  Nous  sommes  en 
Singerie.  »  Savoir  Shakespeare,  ah  !  oui...  Mais 
on  n'a  pas  à  rougir  de  rester  à  quia  devant  un 
policeman  londonien  qui  vous  indique  la  route  du 
British. 

*  *  * 

Nous  voici  amené  à  nous  expliquer  brièvement 
sur  le  rôle  des  sciences  dans  les  humanités.  Nous 
n'aurons  garde  de  ravaler  l'enseignement  scienti- 
fique. Mais  il  faut  choisir. 

Puisqu'il  faut  choisir,  la  question  du  scibile  ne 


234  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

peut  être  éludée.  Qu'allons-nous  apprendre?  «  Le 
latin  et  la  géométrie  »,  disait  Napoléon.  A  condi- 
tion d'élargir,  d'entendre  par  latin  la  poésie  des 
grandes  œuvres,  par  géométrie  la  science  de  la 
nécessité,  le  programme  est  de  choix.  Pour  les 
belles-lettres,  d'ailleurs,  on  n'en  saurait  trop  pren- 
dre. La  culture  littéraire  —  la  preuve  en  a  été  faite 
bien  souvent  —  réclame  le  premier  rang,  dans 
nos  humanités,  parce  qu'elle  se  fonde  sur  la  valeur 
générale.  Les  sciences,  au  contraire,  dépassent 
très  vite  la  zone  des  éléments.  L'esprit  géométrique, 
Pascal  y  atteint  d'un  seul  coup,  dès  qu'il  a  dessiné, 
avec  du  charbon,  sur  les  carreaux,  un  cercle  par- 
faitement rond,  un  triangle  dont  tous  les  côtés 
sont  égaux.  Pour  en  arriver  au  Traité  des  Sec- 
tions coniques,  pour  mettre  au  point  la  Machine 
arithmétique,  pour  publier  l'Avis  sur  les  Nouvelles 
expériences  touchant  le  vide,  il  faut  une  initiation 
spéciale.  Nous  aboi  dons  déjà  le  domaine  de 
la  technique.  Et  c'est  pourquoi  l'enseignement  des 
sciences  dans  les  humanités  ne  peut  être  poussé 
comme  l'enseignement  des  lettres.  La  méthode  une 
fois  dégagée,  il  devient  malaisé  —  et,  de  sur- 
croît, inutile  —  de  s'aventurer  dans  des  explo- 
rations particulières. 

Quant  à  la  hiérarchie  des  sciences,  il  ne  peut 
y  avoir  l'ombre  d'une  hésitation  :  mathématique 
d'abord.  Mais  précisément,  la  mathématique  nous 
rapproche  des  Anciens.  Et  s'il  est  vrai  que  les  trois 
derniers  siècles  ont  singulièrement  enrichi  le 
tiésor  de  nos  connaissances  en  matière  de  géomé- 
trie et  d'algèbre,  le  sens  de  la  certitude,  de  la 
preuve,  l'esprit  de  combinaison  n'étaient  pas  moins 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  235 

aigus  chez  un  Thaïes  ou  chez  un  Pythagore  que 
chez  un  Henri  Poincaré,  un  Einstein. 

Cette  question  se  rattache  étroitement  à  la  ques- 
tion du  surmenage.  Pour  les  esprits  superficiels, 
la  surcharge  des  programmes  est  en  raison  directe 
du  courant  de  l'histoire.  En  ce  sens  que  le  cerveau 
humain,  écrasé  sous  le  poids  de  ses  conquêtes 
incessantes,  finira  bien  par  exiger  des  allége- 
ments. Ces  allégements,  nous  prévient-on,  se  feront 
aux  dépens  du  passé  :  l'émondeur  coupe  les  bran- 
ches mortes.  J'ai  entendu,  maintes  fois,  ce  raison- 
nement simpliste  dans  la  bouche  de  ceux  qui 
croient  que  la  littérature  se  renouvelle  avec  le 
public,  que  Dante  a  cessé  d'intéresser  l'homme 
du  XXe  siècle  et  que  les  comédies  d'Aristophane 
ne  sont  plus  qu'un  objet  de  dissertations  philolo- 
giques. «  Un  plan  d'études,  a  dit  quelqu'un,  n'est 
pas  une  valise  à  faire.  »  Il  ne  s'agit  pas  d'empiler 
les  unes  sur  les  autres,  quitte  à  s'asseoir  sur  le 
couvercle  qui  craque,  sciences  d'hier  et  sciences 
d'aujourd'hui.  Il  y  a  l'esprit  scientifique,  le  goût 
de  la  recherche  :  cette  clef  de  la  nature.  L'élève 
n'attend  pas  du  maître  qu'il  lui  indique  toutes  les 
portes  :  il  lui  suffira  d'avoir  appris  à  se  servir 
de  la  clef  d'or.  Loin  de  mépriser  les  mathéma- 
tiques, nous  les  tenons,  au  contraire,  avec  tous 
les  humanistes  dignes  de  ce  nom,  pour  un  incom- 
parable instrument  de  culture.  A  condition  de  ne 
pas  dépasser  avant  le  temps  le  stade  des  spécu- 
lations générales.  La  littérature  peut  aller  plus 
loin,  parce  qu'elle  vit  de  cet  élément  général  qui 
est  la  matière  même  du  langage  et  des  idées.  Les 


236  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

lois  de  l'ordre  exigent  cette  hiérarchie  fondée 
sur   l'ordre  humain. 

Pour  la  physique  et  la  chimie,  pour  les  sciences 
naturelles,  elles  viendront  après.  N'est-ce  pas  aussi 
l'avis  de  certains  professeurs  de  la  Faculté  des 
Sciences?  Ils  préfèrent,  me  suis-je  laissé  dire,  à 
des  étudiants  mal  informés  des  premiers  princi- 
pes, superficiellement  «  vernissés  »,  l'étudiant  qui 
se  présenterait  à  l'Université  sans  le  moindre 
bagage  de  physique  ou  de  chimie,  mais  nanti  de 
cette  préparation  idoine  que  requièrent  les  sciences 
exactes.  Ainsi  serions-nous  délivrés  de  la  hantise 
encyclopédique.  Voilà  l'ennemi  !  Et  qui  sévit  dès 
l'école  primaire.  «  Je  hais  ces  petites  Sorbonnes, 
disait  Alain.  Le  temps  ne  manquerait  pas  si  l'on 
ne  voulait  tout  faire  à  la  fois.  » 

On  sait  mon  sentiment  sur  le  rôle  de  l'histoire. 
Mais  il  est  bien  entendu  que  l'histoire  concourt, 
par  la  direction  même  de  son  enseignement,  à  la 
même  œuvre  de  formation  que  le  grec,  le  latin,  le 
français,  les  mathématiques.  Pourquoi  ne  pas 
orienter  la  géographie,  dès  le  collège,  dans  le  sens 
de  la  géographie  humaine?  Ce  serait  le  vrai 
bagage  d'un  homme  de  qualité  et  qui  se  soucie 
bien  moins  de  connaître  les  ports  de  l'Amérique  du 
Sud  que  les  variations  de  l'habitat  humain  selon 
les  régions,  le  climat,  la  richesse. 

Puisque  nous  faisons  le  tour  du  programme, 
rompons  une  lance  en  faveur  de  l'introduction, 
dans  les  classes  d'humanités,  d'un  cours  de  phi- 
losophie. II  ne  s'agirait  pas,  c'est  trop  évi- 
dent, de  philosophie  historique.  Mais  le  jeune 
homme  pourrait  être  initié  aux  premiers  principes 


ELOGE  DE  LA  TRADITION  237 

de  logique,  aux  éléments  de  psychologie.  S'il  faut 
trouver  une  heure  dans  un  horaire  qui  n'est  pas 
extensible  à  volonté,  je  propose  la  suppression  du 
cours  de  biologie.  Pour  le  plus  grand  profit  des 
études  biologiques,  qui  viendront  en  leur  temps. 
Mais  je  m'aperçois  que  je  manque  à  ma  pro- 
messe. A  mon  tour,  je  me  livre  au  jeu  séduisant 
des  dosages.  C'est  une  preuve  que  les  querelles 
de  longue  durée  finissent  toujours  par  nous  ame- 
ner sur  le  terrain  des  faits. 

*  *  * 

«  Il  n'y  a  pas  d'humanités  modernes,  —  je  cite 
encore  Alain,  ce  pontife  du  radicalisme,  et  je 
n'aurais  garde  de  m'en  excuser,  —  par  la  même 
raison  qui  fait  que  coopération  n'est  pas  société.  » 
Admirable  explication  !  Je  la  rapprocherais  volon- 
tiers du  discours  de  Renan  sur  l'idée  de  patrie. 
Il  faut  que  le  passé  éclaire  le  présent.  C'est  toute 
la  vertu  —  et  toute  la  défense  —  de  la  tradition. 
Goethe,  Shakespeare,  Cervantes,  Dante  lui- 
même...,  «  le  monde  moderne,  à  partir  d'eux,  ne 
s'ouvre   pas   assez   loin   •». 

Au  premier  rang,  le  grec,  qui  sert  à  nettoyer  les 
idées.  Nulle  langue  moderne  n'est  aussi  belle,  aussi 
riche  que  la  grecque.  Puis,  le  latin.  Le  latin,  qui 
n'a  pas  les  mêmes  qualités,  qui  ne  se  fait  remar- 
quer ni  par  l'ampleur,  ni  par  la  précision,  ni  par 
le  raffinement  des  systèmes  phonétique  et  mor- 
phologique, qui  souffre  d'une  certaine  épaisseur 
juridique,  mais  qui  offre  l'inappréciable  avantage 
de  nous  ramener,  par  la  main,    à   ces   catégories 


238  ELOGE  DE  LA  TRADITION 

verbales  qui  sont  la  forme  de  notre  pensée  parce 
qu'elles  constituent  l'expression  directe  de  notre 
vie.  Nous  voici  au  rouet  :  tradition  !  tradition  ! 

La  crise  du  français,  dont  tout  le  monde  se 
plaint  et  non  sans  raison,  est  la  crise  des  huma- 
nités, c'est-à-dire  de  la  culture  intellectuelle  et 
morale.  Car,  à  côté  de  la  faiblessse  dans  l'expres- 
sion des  idées  par  les  mots,  il  y  a  comme  une 
incertitude  dans  l'orientation  des  sentiments.  C'est 
parce  que  je  suis  attaché,  de  toutes  mes  forces,  à 
la  défense  et  illustration  de  cette  langue  fran- 
çaise, que  je  prône,  avec  la  tradition,  le  latin  qui 
nous  prépare,  le  grec  qui  nous  instruit.  L'huma- 
nisme ancien  défend  notre  monde  à  l'endroit.  Le 
monde  à  l'envers,  c'est  celui  d'où  disparaîtrait 
l'honnête  homme.  «  Sans  le  grec...  »,  disait  Rabe- 
lais. Montaigne  était  plus  près  de  Rome.  Mais  le 
génie  français,  et  le  plus  moderne  et  le  plus  hardi 
dans  ses  démarches  et  le  plus  lumineux  dans  son 
expression,  c'est  ce  mélange  subtil  de  Rabelais  et 
de  Montaigne.  On  connaît  l'arbre  à  son  fruit. 
Comme  dans  le  chant  Spartiate,  tâchons  d'être  ce 
qu'ils  furent,  et  que  nos  fils  restent  ce  que  nous 
sommes  !  La  tradition,  c'est  cela. 


LA  SITUATION  MORALE 
DU  PROFESSEUR  D'UNIVERSITE 

Il  ne  faut  pas  faire  fi  des  symboles.  Le  proto- 
cole a  ses  surprises,  mais  il  a  aussi  sa  signifi- 
cation. Aux  funérailles  du  roi  Albert,  quand  tous 
les  corps  constitués  défilaient  derrière  l'affût  de 
canon  comme  pour  représenter  le  peuple  belge  en 
deuil,  on  put  voir  les  délégués  de  nos  universités 
—  doyens  et  secrétaires  des  Facultés,  en  toge  et 
barrette  —  s'avancer  après  les  bourgmestres  des 
communes  du  Grand-Bruxelles  !  L'Administration 
fait  apporter  la  cuvette  de  Ponce-Pilate  :  elle  s'en 
tient,  paraît-il,  à  certain  décret  de  messidor.  Mais 
qu'une  tradition  qui  remonte  à  la  bureaucratie 
napoléonienne  garde  encore  force  de  loi,  que  — 
pour  parodier  le  mot  de  Cicéron  —  la  toge,  fût- 
elle  relevée  d'hermine,  le  cède  à  l'écharpe  sur  le 
ventre,  voilà  qui  est  affligeant  et  qui  témoigne  au 
grand  jour,  avec  ce  quelque  chose  de  caricatural 
qui  s'attache  aux  manifestations  de  l'indécence  et 
du  ridicule,  d'une  méconnaissance  sereine  des 
valeurs  spirituelles  ! 

On  ne  va  pas  recommencer  à  ce  propos  le  pro- 
cès de  la  Béotie.  Il  faut  même  se  garder  de  partir 
en  guerre  au  nom  de  l'esprit.  De  tous  les  mots 
galvaudés   dans   le   désarroi    des   crises    et   dans 


240  LA   SITUATION   MORALE 

l'équivoque  des  polémiques,  le  mot  «  esprit  »  est 
sans  doute  celui  qui  se  prête  le  plus  aux  moins 
avouables   accommodements. 

De  quoi  s'agit-il?...  D'assurer  aux  magisters 
une  situation  privilégiée,  de  les  mettre  au-dessus 
des  lois,  d'ériger  la  tour  d'ivoire  sur  un  nouveau 
Sinaï  ?...  Pas  le  moins  du  monde.  Les  professeurs 
d'université  ne  défendent  ni  un  monopole  de 
classe,  ni  des  susceptibilités  de  rang.  Seul  est  en 
cause  l'ordre  social.  Car  c'est  la  première  loi  de 
l'ordre  qu'un  Etat  policé  assure  aux  meilleurs  les 
premières  places,  quitte  à  les  charger  des  plus 
hautes   responsabilités. 

«  Le  malheur  de  ce  pays,  c'est  qu'il  n'a  ;pas 
d'élite  >,  disait  Clemenceau  à  la  tribune  du  Palais- 
Bourbon.  En  Belgique,  à  l'heure  actuelle,  la 
question  ne  se  pose  pas  dans  les  mêmes  termes. 
Nous  osons  affirmer  que  l'élite  intellectuelle  existe, 
chez  nous.  Nous  avons  des  savants,  des  cher- 
cheurs. Et  une  de  nos  tâches  serait  de  lutter  con- 
tre ce  défaitisme  qui  prend  prétexte  des  mille  et 
une  manifestations  de  l'état  de  crise  pour  embou- 
cher la  trompette  de  Jérémie.  En  réalité,  —  et 
c'est  tout  à  l'honneur  de  nos  grandes  institutions  : 
la  Fondation  Universitaire,  le  Fonds  National  de 
la  Recherche  Scientifique,  —  jamais  le  mouve- 
ment intellectuel  n'a  été,  dans  nos  bibliothèques, 
dans  nos  laboratoires,  aussi  brillant,  aussi  fécond. 
Interrogez  les  philologues  comme  les  physiolo- 
gistes, les  mathématiciens  après  les  juristes,  les 
techniciens  et  les  savants  de  cabinet  :  tous  vous 
diront,  sans  exception,  que  le  nombre  et  le  zèle 
de  leurs  disciples  sont  pour  eux  sujet  d'émerveil- 


DU   PROFESSEUR  D'UNIVERSITE  241 

lement.  Les  publications  scientifiques  se  multi- 
plient. Pas  un  secrétaire  de  revue  ne  se  plaint 
de  manquer  de  copie  ;  mais  ils  déplorent  tous  de 
devoir  garder  dans  leurs  tiroirs  les  manuscrits 
intéressants  que  leur  soumettent  sans  relâche  des 
néophytes  dévorés  d'ardeur.  On  citerait  plus  d'une 
collection  dont  les  fascicules,  rares  et  squelet- 
tiques  il  y  a  vingt-cinq  ans,  se  voient  dépassés  par 
le  bataillon  pressé  des  gros  in-octavo  qui  mon- 
tent à  l'assaut  des  rayons  dans  la  librairie.  Non, 
vraiment,  nous  aurions  mauvaise  grâce  —  et  ce 
serait  une  trahison  à  l'égard  des  jeunes  clercs  — 
de  nous  lamenter  sur  l'abdication  de  l'esprit. 

Mais  la  crise  des  élites  peut  se  présenter  sous 
deux  formes  :  ou  bien  les  aristocrates  viennent  à 
manquer  ;  ou  bien  l'Etat  ne  leur  fournit  pas  les 
moyens  de  donner  toute  leur  mesure  et  de  tenir 
leur  rang.  En  Belgique,  n'hésitons  pas  à  l'affir- 
mer, c'est  de  cette  seconde  plaie  que  nous  souf- 
frons. 

Une  plaie  qui  n'est  pas  mortelle  ;  car  c'est,  au 
premier  chef,  une  plaie   d'argent. 

Qu'on  ne  se  scandalise  point  de  nous  voir  abor- 
der de  front,  dans  cet  article  consacré  à  la  situa- 
tion morale  du  professeur  d'université,  la  ques- 
tion du  pain  quotidien.  Qui  veut  faire  l'ange  fait 
la  bête.  Et  nous  laisserons  à  une  littérature  roman- 
tique le  soin  d'exalter  ce  type  de  savant  austère 
et  mal  nourri  qui,  dans  son  grenier,  loin  des 
foules,  vit  de  privations  et  de  racines  grecques, 
ou  bien  encore  d'évoquer  avec  complaisance  ce 
chercheur  de  laboratoire  qui,  sous  les  solives  mal 
jointes     d'un     méchant   appentis,    arrache    à    des 


242  LA   SITUATION   MORALE 

appareils  de  fortune  —  d'infortune  !  —  les  secrets 
de  la  matière.  Si  l'on  nous  dit  que  le  grand  Branly 
a  fait  ses  plus  belles  découvertes  sans  l'appui  des 
pouvoirs  publics,  nous  répondrons  que  ces  décou- 
vertes auraient  été  plus  belles,  plus  importantes 
encore  si  le  savant  n'avait  pas  dû  se  débattre  avec 
les  difficultés  de  la  vie  matérielle.  Le  culte  de 
l'argent  n'est  un  culte  vil  et  méprisable  que  parce 
que  nous  vivons  en  pleine  anarchie  morale.  Oui, 
l'échelle  des  valeurs  est  renversée  aujourd'hui  de 
telle  façon  que  l'honnête  homme  en  vient  à 
mépriser  ce  qui  n'est  plus  guère  qu'un  instrument 
de  domination  brutale  ou  de  jouissance  égoïste. 
Mais  que  l'Etat,"  conscient  de  ses  devoirs,  réserve 
ses  honneurs  aux  plus  dignes,  ses  prébendes  aux 
plus  méritants  :  et  disparaîtra  du  même  coup  ce 
préjugé  de  la  pauvreté  respectable,  du  génie 
miteux. 

Dieu  merci  !  le  professeur  d'université  n'accorde 
à  l'argent  que  l'importance  qu'il  mérite.  Consultez 
la  littérature  satirique  consacrée  aux  pédants.  Elle 
est  abondante,  comme  il  est  naturel.  Le  magister 
est,  plus  que  d'autres,  exposé  aux  déformations 
professionnelles.  Les  manies  le  guettent  ;  et,  la 
plupart  du  temps,  il  faut  bien  le  dire,  elles  ne  le 
ratent  pas  !  Dès  le  moyen  âge,  fe  bonnet  carré  a 
passé  pour  le  signe  d'une  certaine  suffisance.  Habi- 
tué à  prononcer  ex  cathedra  des  jugements  dont 
il  attend  une  ratification  sans  réserves,  le  profes- 
seur est  volontiers  solennel  ou  tranchant,  emj3ha- 
tique  ou  péremptoire.  Plaidons  coupable.  Non  sans 
signaler,  cependant,  que  la  disparition  d'une  cer- 
taine forme  d'éloquence  académique  tend  à  écar- 


DU   PROFESSEUR  D'UNIVERSITE  243 

ter  des  chaires  universitaires  les  bavards  à  man- 
chettes et  les  barbacoles  à  lorgnon.  De  plus  en 
plus,  l'enseignement  supérieur  tend  à  se  confon- 
dre avec  les  travaux  de  séminaire,  avec  les 
recherches  de  laboratoire.  Bellac,  l'insupportable 
péroreur  du  Monde  où  l'on  s'ennuie,  ne  trouverait 
plus  guère  audience  de  nos  jours,  sinon  dans 
quelque  salon  d'arrière-province  où  la  cheminée 
tient  encore  lieu  d'accoudoir.  Mais,  on  y  insiste,  de 
tous  les  défauts  que  les  romanciers  malins,  les 
revuistes  sans  indulgence  et  les  anciens  cancres  qui 
se  vengent  ont  prêtés  libéralement  au  professeur, 
il  en  est  un  que,  nulle  part,  nous  ne  trouvons  dé- 
noncé :  c'est  la  cupidité.  Les  prêtres  eux-mêmes 
ont  pu  trafiquer  de  leur  charge;  et  l'on  a  appelé 
ce  trafic  la  simonie.  Les  universitaires,  jamais. 

A  cet  égard,  l'on  nous  permettra  bien  de  trouver 
très  significatif  le  choix  du  personnage  de  Topaze 
dans  la  pièce  de  Marcel  Pagnol.  Oui,  Topaze  le 
prévaricateur,  Topaze  le  concessionnaire  véreux  des 
balayeuses  automobiles  et  des  urinoirs  à  roulettes, 
appartient  à  notre  corporation!  Mais  la  force  co- 
mique de  la  satire  tient  précisément  à  ce  choix. 
L'on  veut  dire  que  Pagnol,  dans  son  désir  de 
grossir  les  traits,  de  plaider  une  thèse  par  Va  for- 
tiori, a  choisi  le  maître  d'école  comme  étant  ici-bas 
l'homme  le  moins  capable  de  céder  au  vertige  de 
l'or.  A  telles  enseignes  que  les  compromissions  du 
pauvre  Topaze  devenu  forban  sont  le  plus  bel 
nommage  que  le  vice  rend  à  la  vertu. 

Pour  en  finir  avec  cette  question  matérielle,  notre 
position  sera  nette.  Il  n'y  a  pas  d'hommes  moins 
attachés  à  l'argent  pour  l'argent  que  les  hommes 


244  LA   SITUATION   MORALE 

d'enseignement   Mais   le   professeur,   s'il   connaît 
les  dangers  du  mauvais  maître,  connaît  aussi  les 
avantages  du  bon  serviteur.  De  même  que  1  effort 
intellectuel  de  notre  pays  n'aurait  pas  été  possible 
sans  l'intervention  pécuniaire  des  Fondations,  ainsi 
le  rendement    d'un  chercheur    est  singulièrement 
compromis    si    une   politique    à    courte    vue   le 
réduit,     lui    et    les    siens,     à    la    portion    con- 
grue.    Malheureusement,     il     est     de     l'essence 
des  gouvernements  bourgeois  d'égaliser,  de  nive- 
ler  tout    le    monde,  alors  que,  comme  le   disait 
un  jour  un  de  nos  plus  clairvoyants  polémistes, 
il    serait   si   utile   de   faire    servir    au  bien  gêne- 
rai le  goût  d'un  certain  nombre  de  citoyens  pour 
la  distinction. 

La  distinction  :  voilà  le  mot  qui  résume  le  mieux, 
nous  semble-t-il,  le  rôle  social  que  doit  jouer  1  élite 
intellectuelle  dans  un  pays  bien  organise.  Nos  sa- 
vants seront  distingués. 

Distingués   par  leurs   qualités  personnelles,   ht 
ici    puisque  nous  nous  livrons  moins  à  un  réqui- 
sitoire qu'à  un  examen  de  conscience,  nous  avoue- 
rons en  toute  simplicité  que  ce-tains  de  ces  pro- 
fesseurs de  l'enseignement  supérieur  qui  se  plai- 
gnent d'une  diminutio  capitis  n'ont  à  s  en  prendre 
qu'à  eux-mêmes.    Il  nous  souvient  encore    dune 
époque  où  le  fait  de  porter  la  toge  était,  plus  qu  au- 
jourd'hui, un  honneur,  une  charge  civique.  Alors, 
le  titre  de  «  professeur  »  était  entouré  d  une  sorte 
de  halo,  la  crainte  le  disputant  à  la  vénération. 
Les  hommes  qui  ont  cinquante  ans  parlent  encore 
avec  ferveur  de  tel  maître  à  penser  qui  ajoutait  au 
prestige  de  son  enseignement  tout  le  prestige  de 


DU   PROFESSEUR  D'UNIVERSITE  245 

sa  personnalité.  A  cet  égard,  on  le  répète  et  on  le 
déplore,  nous  sommes  plutôt  en  recul. 

Bien  que  l'habit  ne  fasse  pas  le  moine,  il  n'est 
pas  souhaitable  que  le  conformisme  moderne  im- 
pose ses  lois  aux  derniers  défenseurs  de  la  toge. 
En  dépit  des  rieurs,  la  toge  du  professeur  est  comme 
celle  du  magistrat  :  le  signe  de  sa  mission,  de 
l'autorité. 

D'ailleurs,  —  et  chacun  en  conviendra,  —  rien 
ne  supplée  à  cette  autorité  morale  qui  se  dégage 
de  la  dignité  de  vie  et  de  la  rectitude  des  convic- 
tions. Certes,  il  n'est  pas  interdit  au  professeur 
d'université  d'engager  dans  la  bataille  des  idées 
toutes  ses  raisons  de  craindre  ou  d'espérer.  Chas- 
ser le  savant  du  Forum  équivaudrait  a  le  condamner 
à  une  sorte  de  castration  intellectuelle.  Il  n'en  reste 
pas  moins  vrai  que,  dans  l'exposé  des  idées,  même 
les  plus  personnelles,  dans  la  défense  de  ses  con- 
victions, même  de  celles  qu'il  tient  pour  les  plus 
sacrées,  le  professeur  de  l'enseignement  supérieur 
doit  conserver  cette  maîtrise  de  soi  que  lui  donne 
le  commerce  quotidien  avec  la  vérité. 

Car  cette  distinction  s'appellera  aussi  tolérance. 
A  cet  égard,  la  Belgique  a  le  droit  de  se  montrer 
fière  des  progrès  qu'elle  a  réalisés  sur  la  route  où 
les  bonnes  volontés  finissent  toujours  par  se  ren- 
contrer au  carrefour.  Il  n'est  plus  le  temps  où  les 
maîtres  d'universités  dites  rivales  se  considéraient 
comme  des  ennemis  personnels,  où  les  préoccu- 
pations d'ordre  scientifique  disparaissaient  devant 
les  rancunes  confessionnelles  et  les  préjugés 
d'école,  où  l'on  dressait  l'un  contre  l'autre  obscu- 
rantisme et  libre  examen,  où  le  fait  pour  un  étu- 


246  LA   SITUATION   MORALE 

diant  d'appartenir  à  une  université  libre  constituait, 
pour  les  maîtres  des  universités  officielles,  une  sorte 
de  tare. 

Le  rôle  de  nos  grandes  Fondations  ne  pourrait 
être,  ici,  minimisé.  Il  convient  d'insister,  au  con- 
traire, sur  les  immenses  avantages  qui  résultent, 
pour  notre  corps  enseignant  des  grandes  écoles,  de 
ces  contacts  fréquents  que  permettent  l'assistance 
aux  séances  des  commissions  et  la  fréquention  des 
jurys  interuniversitaires.  La  Maison  de  la  rue 
d'Egmont  est  ainsi  devenue  peu  à  peu,  et  par  le 
libre  jeu  des  organismes  de  collaboration,  le  foyer 
discret  de  la  tolérance  la  plus  sage  :  celle  qui  res- 
pecte les  droits  et  les  convictions  d'un  chacun. 

D'autre  part,  c'est  à  se  rencontrer  qu'on  apprend 
à  se  mieux  connaître.  Les  échanges  les  plus  fruc- 
tueux ne  sont  pas  ceux-là  qui  se  font  par  le  tru- 
cheman  des  livres  et  des  tirés  à  part,  mais  bien 
dans  ces  conversations  à  bâtons  rompus  où  la 
curiosité  de  l'un  se  satisfait  des  confidences  ami- 
cales de  l'autre. 

Il  fallait  mettre  l'accent  sur  cette  vertu  de  tolé- 
rance, parce  qu'elle  signifie,  plus  éloquemment 
que  d'autres,  le  sens  de  la  mission  morale  du  pro- 
fesseur parmi  nous.  Dans  un  monde  déchiré  par 
les  factions,  dans  une  société  où  les  traditions  de 
la  polémique  sont  comme  autant  de  survivances 
imbéciles  et  mauvaises  de  la  pire  loi  de  la  jungle, 
alors  que  les  plus  échauffés  finissent  par  appeler 
de  leurs  vœux  l'instauration  d'un  ordre  fondé  sur 
la  confiance  mutuelle  et  le  lespect  de  tous,  il 
importe  que  soit  défini  le  rôle  des  savants.  Leur 
collaboration  généreuse  et  sans  réserves  doit  pro- 


DU   PROFESSEUR  D'UNIVERSITE  247 

mettre  du  moins  aux  hommes  qui  ne  s'aiment  pas 
l'aube  des  temps  meilleurs  où  les  hommes  cesse- 
raient de  se  haïr. 

Cette  tolérance,  nous  l'avons  dit,  elle  est  faite 
d'un  grand  amour  de  la  vérité.  Nous  touchons  ici 
à  l'essence  même  de  la  moralité  supérieure.  La 
science  a  ses  maniaques;  elle  a  ses  zélotes,  et  qui 
sont  parfois  impertinents;  elle  a  —  et  c'est  le  plus 
grand  nombre  —  ses  servants.  Il  faut  entendre  par 
là  la  foule  de  ceux  qui  se  sont  rendu  compte,  une 
fois  pour  toutes,  de  la  royauté  du  spirituel.  La 
crise  du  monde  est  d'abord  une  crise  de  moralité, 
parce  que  les  droits  de  la  vérité  sont  mis  en  veil- 
leuse. Et  ce  ne  sont  pas  toujours  ceux  qui  hurlent  : 
«  Justice!  A  nous  les  principes!  »  qui  méritent 
crédit.  Il  y  a  une  forme  détestable  de  l'hypocrisie 
qui  est  la  propre  contrefaçon  de  l'amour  de  la 
vérité.  Abandonnons  ces  sycophantes.  Et  consta- 
tons que  la  vie  professorale —  discipline  de  travail, 
fréquentation  des  livres,  commerce  quotidien  avec 
la  jeunesse  —  contribue  à  donner  à  celui  qui  s'y 
consacre  tout  entier  le  sens  du  vrai. 

Nous  n'irons  pas  verser  dans  le  dithyrambe, 
d'ailleurs.  Il  fut  un  temps  où  l'on  avait  le  féti- 
chisme de  la  Science.  Parce  qu'ils  écrivaient  le 
nom  de  la  nouvelle  idole  par  une  S  majuscule,  ses 
dévots  lui  auraient  volontiers  sacrifié  l'élément 
humain.  Dans  leur  aveuglement  de  zélotes,  ils 
croyaient,  dur  commer  fer,  que  toutes  les  diffi- 
cultés seraient  résolues  du  jour  où,  sur  le  modèle 
de  la  République  de  Platon,  serait  instaurée  la 
République  des  professeurs.  Il  a  bien  fallu  dé- 
chanter. On  l'a  fait,  non  sans  indécence.  Et  l'on 


248  LA    SITUATION   MORALE 

s'est  hâté  de  proclamer  la  faillite  de  cette  science, 
la  veille  encore  objet  d'un  culte  de  latrie.  C'était 
tomber  d'un  excès  dans  l'autre.  La  vérité  est  que 
la  science  n'a  rien  d'une  panacée,  qu'elle  risque  de 
tout  compromettre,  —  voire,  de  compromettre  sa 
propre  activité,  —  dès  lors  qu'elle  prétend  se 
substituer  à  Yhomo  sum,  et  que  la  recherche  scien- 
tifique n'est  pas  un  but,  mais  un  moyen. 

Aussi,  quel  admirable  moyen  de  perfection- 
nement intérieur  et  de  progrès  social!  Laissons  de 
côté,  pour  le  moment,  si  vous  le  voulez  bien,  les 
conquêtes  de  la  science.  Certes,  que  le  cancérologue 
arrête  la  marée  du  fléau,  que  l'ingénieur  jette  le 
pont  sur  le  fleuve  ou  perce  les  flancs  de  la  mon- 
tagne, que  le  juriste  fonde  la  charte  du  droit,  que 
l'archéologue  ressuscite,  avec  les  civilisations  dis- 
parues, le  sens  et  la  fierté  de  nos  origines,  rien  de 
tout  cela  n'est  indifférent  à  la  marche  de  l'huma- 
nité. Mais  nous  craindrions,  en  insistant  sur  ces 
résultats  tangibles  et  en  quelque  sorte  mesurables, 
de  donner  trop  d'importance  à  la  science  appliquée. 
Dans  ce  domaine,  comme  dans  toute  vie  humaine, 
ce  n'est  pas  le  succès  qui  importe  :  c'est  l'effort. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  beau,  de  plus  grand,  de  plus 
noble,  en  matière  de  recherche  scientifique,  c'est 
le  désintéressement  que  cette  recherche  suppose 
et  l'entière  bonne  foi  qu'elle  exige.  Gaston  Paris 
l'a  dit,  dans  une  formule  inoubliable  :  «  La  science 
n'a  d'autre  objet  que  la  vérité,  et  la  vérité  pour 
elle-même.  Celui  qui,  pour  un  motif  patriotique, 
religieux  et  même  moral,  se  permet,  dans  les  faits 
qu'il  étudie,  dans  les  conclusions  qu'il  tire,  la  plus 
petite   dissimulation,    l'altération    la  plus   légère, 


DU   PROFESSEUR  D'UNIVERSITE  249 

n'est  pas  digne  d'avoir  sa  place  dans  le  grand 
laboratoire  où  la  probité  est  un  titre  d'admission 
plus  indispensable  que  l'habileté   ». 

Voilà  en  quoi  réside  la  moralité  supérieure  de 
la  profession  de  savant,  qui  est  d'abord  une  pro- 
fession de  bonne  foi.  Pour  ne  pas  solliciter  un 
texte,  pour  se  conformer  strictement  aux  résultats 
d'une  analyse,  pour  ne  voir  sous  le  microscope  que 
ce  que  révèle  la  lentille,  pour  se  fixer  à  la  logique 
rigoureuse  des  calculs,  pour  ne  détourner  de  son 
sens  aucun  article  du  droit,  il  faut  un  respect  des 
valeurs  spirituelles  que  ne  nous  enseigne  pas  le 
commerce  ordinaire  des  hommes.  On  a  l'habitude 
de  dire  —  et  d'accepter  —  que,  dans  la  vie,  ce 
sont  les  plus  habiles  (entendez  :  les  plus  malhon- 
nêtes) qui  réussissent  et  que  le  succès  est,  avant 
tout,  affaire  d'entregent.  La  probité  du  savant 
s'insurge  contre  cette  politique  de  cautèle,  indigne 
de  tout  cœur  bien  né,  indigne  de  lui. 

Comprend-on  maintenant  la  valeur  exemplaire 
du  chercheur  désintéressé?  Supposé  même  —  ce 
qui  n'est  pas  le  cas  —  que  la  recherche  scienti- 
fique soit  un  simple  divertissement,  une  pure  spé- 
culation de  l'esprit  sans  la  moindre  conséquence 
pratique,  supposé  que  nos  médecins  vivent  en 
Utopie  et  nos  ingénieurs  dans  Sirius,  le  rôle  du 
professeur  d'université  serait  encore  immense, 
puisque  c'est  au  professeur  qu'il  appartient  d'en- 
seigner aux  jeunes  gens  la  valeur  des  idées  et 
l'impératif  de  la  vérité,  de  les  détourner  des  pré- 
occupations utilitaires  pour  les  introduire  dans  la 
sphère  du  désintéressement.  Or  ce  rôle,  qui  est 
celui  du  maître  à  penser,  n'a  jamais  été  plus  néces- 


250  LA    SITUATION   MORALE 

saire  qu'aujourd'hui.  Aujourd'hui  où  les  événements 
sont  jugés  sous  l'angle  étroit  de  l'immédiat  et  de 
l'utile,  aujourd'hui  qu'une  agression  contre  le 
porte-monnaie  paraît  plus  monstrueuse  qu'un  défi 
à  la  vérité.  C'est  dans  les  cadres  de  l'enseignement 
supérieur  qu'on  a  le  droit  de  chercher  ces  hommes 
pour  qui  la  moralité  n'est  pas  affaire  d'intérêts  et 
de  profits,  de  francs  et  de  centimes. 

Dans  son  rôle  de  défenseur  de  la  vérité,  le  pro- 
fesseur est  inattaquable.  Nous  parlions  tout  à 
l'heure  de  la  littérature  satirique  et  des  tnèmes  de 
raillerie  dont  le  magister  fait  les  frais.  Il  est  cepen- 
dant une  citadelle  contre  laquelle  vient  se  briser 
l'assaut  des  plus  cyniques,  des  moins  accessibles 
au  respect.  Et  de  même  que  le  Topaze  du  dernier 
acte  apparaissait  comme  l'aboutissement  décon- 
certant d'un  raisonnement  à  fortiori  sur  les  con- 
quêtes de  l'or  et  l'abaissement  de  la  moralité  pu- 
blique, Sylvestre,  Bonnard,  membre  de  l'Institut, 
vit  dans  toutes  les  mémoires  comme  l'incarnation 
délicieuse  et  vieillotte  de  cette  naïveté,  de  cette 
jeunesse  d'esprit  et  de  cœur  qui  ne  fleurit  plus 
guère,  hélas!  qu'entre  les  rayons  d'une  cité  des 
livres  à  l'ancienne  mode. 

Mais  précisément  parce  que  ce  culte  de  la  vérité, 
le  professeur  s'est  chargé  de  le  transmettre  par 
son  enseignement,  sa  mission  devient  aussi  la  plus 
lourde  de  responsabilités.  C'est  toute  la  thèse  du 
Disciple;  et  l'on  se  souvient  des  cruels  débats  de 
conscience  qu'elle  souleva  dans  l'âme  de  Taine.  La 
vérité  est  un  dépôt.  Et  qui  ne  peut  pas  être  trahi. 
Les  maîtres  à  penser  sont  aussi  les  éducateurs  des 
consciences.  Il  dépend  d'eux  —  et  d'eux  seuls  — 


DU   PROFESSEUR  D'UNIVERSITE  251 

que,  pour  trente  ou  quarante  ans,  les  dirigeants 
d'un  pays  non  seulement  connaissent  ou  ignorent 
le  grec,  les  mathématiques,  le  droit  romain,  mais 
qu'ils  aient  ou  non  le  goût  des  idées,  le  sens  des 
valeurs. 

Ainsi,  cette  moralité  supérieure  dont  les  profes- 
seurs d'université  sont  les  gardiens,  à  travers  eux 
c'est  sur  toutes  les  générations  des  conducteurs 
d'hommes  qu'elle  rejaillit,  qu'elle  se  répercute.  On 
peut  rêver  d'une  société  où  le  nivellement  se  ferait 
par  le  bas,  où  les  soldats  auraient  plus  d'impor- 
tance que  les  chefs.  Nous  persistons  à  croire  que 
la  véritable  formule  consiste  à  créer,  par  l'exemple 
et  par  l'enseignement  des  maîtres,  une  élite.  Cette 
élite  une  fois  créée,  assurez-lui  —  et  le  plus  large- 
ment qu'il  se  pourra  —  le  droit  à  la  vie. 

En  Belgique,  nous  y  revenons,  c'est  moins  d'une 
élite  intellectuelle  que  nous  avons  besoin  que  des 
conditions  nécessaires  à  son  libre  et  fécond  rende- 
ment. Car  il  ne  s'agirait  pas  de  séparer  la  recherche 
pure  de  l'application  scientifique.  Tout  à  l'heure, 
à  propos  des  conquêtes  du  médecin  sur  la  maladie, 
de  l'ingénieur  sur  la  matière  ou  sur  les  éléments, 
nous  exprimions  notre  crainte  de  paraître  céder  au 
prestige  des  réalisations  d'ordre  pratique.  Il  n'en 
est  pas  moins  vrai  cependant  que  les  défenseurs  de 
l'intelligence  doivent  se  garder  de  la  priver  de  son 
objet  vivant.  «  Une  éducation  tournée  vers  la  rou- 
tine classique  et  l'intellectualité  rétrospective,  dédai- 
gneuse des  données  présentes  de  la  vie  et,  par  là, 
incapable  d'assumer  une  direction  effective  des 
chances  du  monde  actuel  »  :  c'est  en  ces  termes 
qu'un  des  plus  vigoureux  penseurs  d'aujourd'hui, 


252  LA   SITUATION   MORALE 

stigmatise  la  formation  unilatérale  et  périmée  de 
ces  faux  humanistes  qui  se  refusent  à  suivre  la 
parole  fameuse  :  «  Aimez  votre  temps!  » 

La  Fondation  Universitaire,  le  Fonds  National 
de  la  Recherche  Scientifique  ont  appris  aux  jeunes 
savants  belges  à  aimer  leur  temps,  à  lui  donner, 
non  seulement  le  meilleur  de  leur  effort,  mais  aussi 
tout  le  crédit  de  leur  sympathie.  Par  un  admirable 
jeu  des  circonstances,  —  des  circonstances  qu'il 
ne  faut  pas  assimiler  au  hasard,  —  le  roi  Albert 
avait  lancé  son  appel  de  détresse  en  faveur  des 
laboratoires  à  l'occasion  d'une  visite  aux  usines 
Cockerill.  Ainsi  était  constitué  le  front  unique  des 
industriels  et  des  savants,  ceux-ci  aidant  ceux-là 
de  leurs  recherches,  ceux-là  aidant  ceux-ci  de  leurs 
deniers.  Grâce  à  l'intelligente  initiative  royale,  le 
professeur  d'université,  en  Belgique  plus  qu'ail- 
leurs, est  redevenu  ce  qu'il  n'aurait  jamais  dû  cesser 
d'être  :  un  homme  dans  la  vie,  et  non  pas  l'on  ne 
sait  trop  quel  savant  Cosinus  dans  la  lune. 

Et  maintenant,  qu'un  professeur  d'université  ne 
soit  pas  plus  utile  à  l'Etat  qu'un  joueur  de  quilles, 
nous  nous  refusons  à  le  croire.  Encore  une  fois,  il 
n'est  pas  question  de  privilèges.  Nous  laisserons 
même  dans  l'armoire  aux  poncifs  la  comparaison 
rituelle  entre  Mme  Curie  et  le  roi  du  muscle,  entre 
le  boxeur  nègre  qui  accumule  les  millions  et  la 
pauvreté  d'un  Branly  dans  sa  grange-laboratoire. 
Il  s'agit  simplement  de  dénoncer  la  carence  d'un 
régime  qui  s'imagine  qu'il  est  en  règle  avec  tous 
ses  devoirs  quand  il  a  délégué  un  de  ses  repré- 
sentants à  une  cérémonie  académique.  Les  pro- 
fesseurs d'université  sont  ce  qu'ils  sont.  Toutes  les 


DU   PROFESSEUR  D'UNIVERSITE  253 

mesures  administratives,  les  réformes  de  pro- 
grammes n'aboutiront  jamais  à  créer  un  génie 
mathématique,  à  susciter  un  grand  philologue.  On 
demande  simplement  que  les  pouvoirs  publics  ne 
se  discréditent  pas  en  confondant  la  résurrection 
du  pays  avec  le  maintien  de  la  rente  ou  le  taux  de 
convertibilité  du  franc-papier.  Où  en  est  l'index 
des  valeurs  sur  le  marché  spirituel?  La  Belgique 
s'honorera,  elle  se  défendra  contre  la  pire  des 
crises  —  la  crise  morale  —  dans  la  mesure  même 
où  elle  refusera  de  passer  pour  la  patrie  des  mar- 
chands de  suif.  Sous  l'impulsion  admirable  d'un 
Roi  qui  avait  compris  son  rôle,  le  mécénat  a  fait, 
chez  nous,  des  efforts  qu'on  ne  saurait  assez  louer. 
Que,  demain,  le  corps  enseignant  de  nos  .grandes 
écoles  soit  abandonné,  par  l'incurie  du  Gouver- 
nement, aux  redoutables  aléas  de  la  politique  du 
ventre,  c'est  un  peu  plus  d'ombre  sur  la  patrie... 


LE  THEME  DE  L'INQUIETUDE 
DANS  LA  LITTERATURE 

«  L'inquiétude,  mère  de  la  vie!  »  s'écriait  un 
jour  Jean-Richard  Bloch.  Et  André  Billy,  repre- 
nant à  son  compte  les  clichés  les  plus  usés  de  l'idéo- 
logie libérale,  se  fait  le  champion  d'un  ordre  supé- 
rieur où  l'artiste  réagit  «  contre  le  plan,  contre  la 
discipline,  contre  le  bon  ordre  de  la  société,  laquelle 
redoute  l'inquiétude  et  se  gendarme  contre  le  désé- 
quilibre ». 

En  fait,  la  plupart  de  nos  écrivains  —  et  tous 
leurs  admirateurs  —  en  sont  là.  A  les  en  croire, 
génie  signifie  révolte.  Toute  obéissance,  toute  sou- 
mission à  la  règle  leur  paraît  haïssable.  Au  nom 
de  l'anticonformisme,  on  est  en  train  de  redorer 
les  vieilles  idoles  romantiques.  Interrogez  un  dis- 
ciple de  Gide  :  il  vous  fera  voir,  dans  La  Porte 
étroite  comme  dans  L' Immoraliste,  le  roman  de 
l'inquiétude.  L'inquiétude  —  inquiétude  de  Dieu, 
inquiétude  des  sens  —  est  comme  le  leitmotiv 
mauriacien.  Si  j'ai  choisi  ces  deux  exemples,  — 
Gide  et  Mauriac,  —  c'est  pour  ne  point  m'exposer 
au  reproche  d'alléguer  des  écrivains  de  la  même 
chapelle. 

Cependant,  j'ouvre  un  des  derniers  volumes  de 
Paul  Claudel.    Sous  le  titre  Positions  et  Propo- 


DANS  LA   LITTERATURE  255 

sitions,  le  dramaturge  catholique  y  a  rassemblé  des 
notes  et  essais  qui  tournent  généralement  autour 
du  problème  religieux.  Plus  exactement,  Claudel 
se  préoccupe  de  marquer  les  relations  entre  Reli- 
gion et  Poésie.  C'est  le  thème  précis  d'une  confé- 
rence qu'il  fit,  en  anglais,  devant  les  associations 
catholiques  de  Baltimore.  Or  la  révolte,  qui  est 
bien  l'aboutissement  normal  de  l'inquiétude  dans 
une  âme  d'artiste  livré  à  son  démon,  apparaît  à 
Claudel  comme  la  négation  même  de  toute  poésie. 
Poésie,  remarque-t-il  judicieusement,  le  mot  lui- 
même  l'indique,  poésie  signifie  «  faire  ».  Il  s'agit, 
pour  le  poète,  de  faire  des  réalités.  «  Les  meilleurs 
thèmes  poétiques  (je  cite)  sont  ce  que  j'appelle  des 
thèmes  qui  composent  ».  Irez-vous  soutenir  que  la 
révolte  est  un  thème  qui  compose?  Non  seule- 
ment, elle  n'accorde  rien,  puisque  son  but  n'est 
autre  que  la  discorde,  mais  elle  est  incapable  de 
construire.  «  Elle  ne  conduit  nulle  part  ».  Un  des 
avantages  du  chrétien,  du  poète  chrétien,  c'est 
d'accepter  les  devoirs  —  et  les  consolations  —  de 
sa  foi.  Parce  qu'il  croit  en  Dieu,  son  âme  s'élève, 
tout  naturellement  et  comme  d'instinct,  sur  le  plan 
de  la  louange.  «  La  grande  poésie,  continue 
Claudel,  depuis  les  Hymnes  védiques  jusqu'au 
Cantique  du  Soleil  de  saint  François,  est  une 
louange  ». 

Voilà  donc  deux  positions  antithétiques,  contra- 
dictoires. D'un  côté,  les  tenants  de  l'inquiétude, 
mère  des  arts;  de  l'autre,  le  poète  Claudel  et  ses 
certitudes  apaisées,  apaisantes.  Il  m'a  paru  qu'il 
n'était  pas  inutile  de  reprendre  ce  problème 
essentiel. 


256  LE    THEME    DE    L'INQUIETUDE 


*    *   * 

Qu'on  n'aille  pas  tout  de  suite  nous  objecter 
Pascal.  Lorsque  Claudel  condamne  l'inquiétude,  la 
révolte,  le  désespoir,  il  s'agit  bien  de  dénoncer  une 
de  ces  maladies  qu'entretient,  jalousement,  le  ma- 
lade. Pour  Pascal,  la  quête  est  difficile;  le  repos, 
dans  la  possession  de  la  vérité,  est  meilleur  :  «  Tu 
ne  me  chercherais  pas  si  tu  ne  m'avais  déjà 
trouvé  ».  Personne  ne  songe,  j'imagine,  à  s'impro- 
viser le  défenseur  de  ceux-là  pour  qui  la  vie  est  à 
s'asseoir,  qui  repoussent  avec  dégoût  tout  effort 
de  libération.  Le  drame  de  l'inquiétude,  dans  la 
littérature  moderne,  ne  réside  pas  dans  le  fait  que 
tant  d'écrivains  s'interrogent,  mais  dans  le  fait 
qu'ils  refusent,  d'avance,  toute  réponse,  toute  solu- 
tion. Pareil  au  Juif  errant,  qui  ne  cessera  jamais 
de  marcher,  un  Gide  ne  cessera  jamais  de  tenir 
son  âme  tout  à  la  fois  «  séduite  et  refusée  ».  A 
telles  enseignes  que  l'inquiétude  n'est  plus  cet  état 
transitoire  qui  nous  sépare  de  la  vérité  enfin  révé- 
lée, mais  une  sorte  d'établissement  volontaire  et 
passionné  sur  les  domaines  de  Lucifer,  le  premier 
et  le  plus  grand  de  tous  les  révoltés. 

Ce  sentiment,  est-il  nouveau,  est-il  moderne? 
Non  pas. 

J'ai  prononcé  tout  à  l'heure  le  mot  de  roman- 
tisme. Ce  n'est  qu'un  mot,  me  rétorqueront  tous 
ceux  —  et  ils  sont  de  plus  en  plus  nombreux  — 
qui  rejettent,  en  bloc,  les  classifications  de  l'his- 
toire littéraire  et  n'admettent  plus  que  le  fait  indi- 
viduel. Je  le  veux  bien,  il  y  a  eu  des  romantiques  à 


DANS   LA   LITTERATURE  257 

toutes  les  époques.  Satan  lui-même,  dont  nous 
venons  d'invoquer  l'inquiétant  patronage,  est  le 
romantique  par  excellence.  Pour  le  dire  en  passant,, 
il  ne  faut  pas  chercher  ailleurs  le  secret  de  sa 
popularité  dans  toute  une  littérature  qui  sévit  aux 
environs  de  1830.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que, 
sous  peine  de  tout  mêler,  les  hommes  et  les  genres, 
nous  appellerons  romantiques  tel  groupe  d'écri- 
vains qui  se  réclament,  à  tel  moment  donné,  d'une 
doctrine  commune,  de  communes  aspirations. 

Or  il  n'est  que  de  feuilleter  leur  credo  pour  se 
rendre  compte  de  la  place  qu'y  tient  —  une  place 
hors  de  toute  proportion  —  le  thème  de  l'inquié- 
tude. Cette  inquiétude,  les  «  enfants  du  siècle  », 
comme  on  disait  alors,  l'affichent  sous  toutes  ses 
formes.  Pâles  et  décharnés,  vêtus  de  deuil,  ils 
chantent,  sans  se  lasser,  la  mélancolie  qui  les  dé- 
vore, la  profondeur  et  l'âpreté  de  leur  mal.  «  C'est 
une  terrible  chose  que  de  naître!  »  disait  un  héros 
de  théâtre.  La  plainte  retentira  sur  toutes  les  scènes, 
dans  tous  les  décors  où  spectres  et  vivants  pro- 
mènent leur  désespoir  et  leur  fiole  de  poison. 

Il  s'en  faut  pourtant  que  cette  inquiétude  ait  des 
racines  profondes.  Un  des  meilleurs  connaisseurs 
de  la  littérature  romantique,  le  critique  italien 
Arturo  Farinelli,  a  déjà  fait  observer  que  l'élégie 
est  le  mode  d'expression  qui  convient  le  mieux  à 
ces  mélancoliques  par  persuasion.  Pour  en  revenir 
à  Pascal,  nous  sommes  loin  de  cet  excès  de  médi- 
tation, de  cette  insistance  dans  la  réflexion  qui 
caractérisent  le  génial  auteur  des  Pensées.  Même 
lorsqu'il  est  en  possession  de  toute  certitude,  que 
les  lumières  de  la  foi  ont  découvert  à  ses  yeux  le 


258  LE    THEME    DE    L'INQUIETUDE 

mystère  de  l'ineffable,  le  secret  des  espaces  infinis, 
Pascal  souffre  de  ne  pouvoir  arrêter  sur  le  spectacle 
des  hommes  et  des  choses  un  regard  détaché.  Le 
sens  métaphysique  est  en  lui,  comme  une  blessure, 
au  lieu  que  l'inquiétude  romantique  est  tout  entière 
dans  les  tourments  du  cœur. 

Et  n'est-il  pas  excessif  de  parler,  à  ce  propos, 
du  cœur  de  l'homme?  On  a  beaucoup  abusé  de  ce 
viscère.  Une  certaine  littérature  —  nous  lui  devons, 
d'ailleurs,  de  fort  beaux  vers  —  a  proclamé  que 
l'exemple  du  pélican  ne  devait  pas  être  perdu 
pour  tout  le  monde.  En  réalité,  nous  avons  affaire 
à  la  forme  la  moins  noble  de  la  sensibilité  :  celle 
des  «  montreurs  »,  de  ceux-là  qui,  pour  reprendre 
l'apostrophe  fameuse,  dansent  sur  les  tréteaux  avec 
les  histrions  et  les  prostituées.  L'inquiétude  est 
devenue  une  sorte  de  frisson  bien  porté.  C'est  phy- 
sique; ce  n'est  plus  moral.  Ne  dites  pas  que 
j'exagère.  Songez  plutôt  à  certains  vers  de  Hugo, 
géant  bâti  à  chaux  et  à  sable,  dont  l'appétit  est 
demeuré  légendaire,  et  qui  tire  de  la  lyre  élégiaque 
des  sons  plaintifs  à  souhait.  Fut-il  jamais  poète 
plus  sûr  de  lui  que  ce  mage  vaticinant?  Il  en  remon- 
trerait à  Dieu,  lui  qui  aligne  dans  ses  alexandrins, 
comme  poulets  à  la  broche,  les  sages  de  la  Grèce 
et  les  planètes  du  ciel.  Ce  qui  ne  l'empêche  pas, 
encore  une  fois,  de  sacrifier  à  une  mode  qui  veut 
que  le  poète,  à  l'imitation  du  Satyre,  écrase  de  ses 
«  pourquoi?  »  les  hommes  et  les  dieux. 

L'inquiétude  romantique,  n'ayons  pas  peur  de 
lui  donner  son  véritable  caractère.  Elle  est  une 
attitude  beaucoup  plus  qu'un  sentiment.  Elle  ne  se 
manifeste  guère  que  dans  les  langueurs,   larmes, 


DANS   LA   LITTERATURE  259 

soupirs,  tremblements  et  frissons.  La  pire  souf- 
france —  celle  de  penser  —  lui  est,  presque  tou- 
jours, inconnue.  La  génération  actuelle  s'accom- 
moderait fort  volontiers  d'un  héritage  qui  n'est, 
somme  toute,  pas  bien  lourd  à  porter,  de  faux- 
semblants  d'ordre  sentimental. 


*  *  * 

On  m'a  vivement  reproché,  dans  certains  mi- 
lieux, d'avoir  fait  le  procès  de  Mauriac  romancier. 
Je  le  ferais  encore,  si  j'avais  à  le  faire.  Je  serais 
sans  doute  plus  indulgent  pour  son  art;  je  serais 
certainement  plus  sévère  pour  sa  pensée.  Parce 
que  l'inquiétude  mauriacienne  me  paraît  fondée, 
uniquement,  sur  des  postulats  sensibles.  De  La 
Robe  prétexte  au  Mystère  Frontenac,  aucune  pré- 
occupation largement,  généreusement  humaine.  Le 
romancier  essaye  de  démêler  son  propre  cas.  Et 
ce  cas  —  le  cas  du  sensuel  qu'obsède  et  qu'excite 
le  goût  du  péché  —  n'a  rien  de  crucial.  Pour  se 
reposer  en  Dieu,  il  suffirait  à  Mauriac  de  ne  pas 
confondre  le  désir  et  l'amour.  On  suit  un  Taine,  un 
Renan,  un  Barrés,  plus  près  de  nous,  un  Maurras, 
un  Massis,  un  Bergson,  prisonniers  de  l'angoisse 
métaphysique;  on  n'accorde  aux  pseudo-inquié- 
tudes de  Mauriac  que  l'attention  distraite  que 
méritent  les  aveux  du  collégien  aux  mains  moites. 
Si  ces  choses  en  termes  durs  sont  dites,  c'est  que 
l'équivoque  est  intolérable. 

André  Gfde  est  un  patron  plus  dangereux,  pré- 
cisément parce  que  son  idéologie  offre  aux  meil- 
leurs  d'entre  les   inquiets    cet   aliment    que   l'on 


260  LE    THEME    DE    L'INQUIETUDE 

cherche  en  vain  chez  Mauriac.  Il  suffit  cependant 
d'avoir  suivi  la  courbe  de  ce  qu'il  faut  bien  appeler 
le  succès  de  Gide  pour  constater  que  les  adhésions 
lui  sont  venues  dans  la  mesure  même  où  le  man- 
darin dépouillait  —  feignait  de  dépouiller  —  son 
orgueil  solitaire.  Chaque  fois  que  j'interroge  un 
jeune  gidien  sur  les  motifs  de  sa  dévotion,  j'enre- 
gistre la  même  réponse  :  «  Gide  prêche  un  évan- 
gile de  fraternité  et  d'amour  ».  C'est  tout  à 
l'honneur  d'une  jeunesse  ardente  autant  que  géné- 
reuse. Mais  qui  ne  voit  que  l'inquiétude  est  dans 
les  cœurs  bien  plus  que  dans  les  cerveaux?  Non, 
nous  n'avons  pas  avancé  depuis  les  jours  de  Hugo 
et  des  élégiaques  larmoyants! 

*  *  * 

Si  l'inquiétude  moderne,  ce  sel  de  la  littérature, 
au  témoignage  de  Jean-Richard  Bloch,  s'attaque 
de  préférence  au  «  côté  cœur  »,  la  position  de  Paul 
Claudel  me  paraît  plus  inexpugnable  encore.  Car 
enfin,  il  est  bien  évident  que  la  religion  du  Christ, 
du  Christ  qui  est  Amour,  n'aura  nulle  peine  à  nous 
apporter  la  joie,  cette  joie  qui  trouve  son  expres- 
sion dans  la  louange.  Mais  —  et  le  poète  de  Corona  ' 
benignitatis  Anni  Dei  l'a  parfaitement  noté  —  le 
catholicisme  est  aussi  le  dispensateur  de  lumière. 
C'est  lui  qui  nous  donne  le  sens,  les  moyens  de 
demander  et  de  répondre,  d'apprendre  et  d'en- 
seigner. 

Voilà  qui  contrarie  toutes  les  données  sur  la 
vertu  poétique  de  l'inquiétude!  S'il  est  vrai  que 
l'hésitation  est  «  le  chancre  mortel  de  l'art  véri- 


DANS  LA   LITTERATURE  261 

table  »,  louons  Dieu  de  savoir  ce  qui  est  blanc  et 
ce  qui  est  noir. 

Parmi  tous  les  bobards  de  ce  désaxé  XXe  siècle, 
il  n'en  est  pas  de  plus  pernicieux  que  celui  de 
l'inquiétude  nécessaire.  Les  romantiques,  qui  nous 
l'ont  transmis,  plaçaient  le  génie  dans  les  oscil- 
lations du  sentiment.  Il  n'est  pas  vrai  que  cœur 
noble  ne  sait  où  il  va.  Mais  il  serait  encore  plus 
faux  de  soutenir  que  le  malheur,  c'est  de  ne  pou- 
voir accorder  la  pensée  et  l'ordre.  La  littérature  mo- 
derne est  en  état  de  déséquilibre.  Ce  serait  s'abuser 
étrangement  que  d'y  voir  un  signe  de  noblesse,  un 
gage  d'avenir.  Crise  d'autorité,  faillite  des  certi- 
tudes :  tout  est  là. 

L'inquiétude,  quel  pis  aller! 


«  LE  GRAND  MEAULNES  » 

D'ALAIN -FO  URNIER 


J'ai  voulu  connaître,  à  mon  tour,  ce  cher  pays  de 
Sologne,  «  inutile,  taciturne  et  profond  »,  dont 
parle  avec  ferveur  le  Henri  Fournier  des  Lettres 
à  sa  famille.  Et  il  est  bien  vrai  que  nous  ne  com- 
prendrons rien  à  l'aventure  du  Grand  Meaulnes  si 
nous  n'avons  pas  débarqué,  d'une  carriole  à  ban- 
quette, dans  un  de  ces  villages  qui  s'appellent,  par 
exemple,  Epineuil-le-Fleuriel,  La  Chapelle  d'An- 
gillon  ou  Nançay. 

Epineuil-le-Fleuriel  est  situé  à  l'extrémité  du 
département  du  Cher,  entre  Saint-Amand  et  Mont- 
luçon,  assez  loin  de  la  Sologne  âpre  et  perdue.  Et 
c'est  un  peu  la  patrie  d'Alain-Fournier,  puisqu'on 
l'y  a  amené  dès  l'âge  de  quatre  ans,  puisque  ses 
parents  y  ont  été  maîtres  d'école.  La  Chapelle 
d'Angillon,  plus  au  nord,  en  plein  pays  sancerrois, 
prête  son  cadre  à  la  «  grosse  maison  carrée  »  du 
Grand  Meaulnes,  à  «  la  plus  désolée  cour  d'école 
abandonnée  ».  Mais  la  vraie  Sologne  désolée,  il 
faut  la  chercher  du  côté  de  chez  l'oncle  Florent, 
du  côté  de  Nançay.  Campagne  sans  pittoresque, 
sinon  sans  beauté,  et  qu'il  faudrait  parcourir  à 
l'hiver,  quand  les  arbres  sont  dépouillés,  quand  les 


LE   GRAND   MEAULNES  ?R3 

chemins  blanchis  de  givre  font,  entre  des  tronçons 
de  haie,  des  lignes  claires,  parallèles  au  ruisseau 
gelé,  ouand  les  pies  et  les  corbeaux  s'envolent, 
effrayés  par  le  roulement  de  la  voiture  du  bou- 
langer sur  la  route  sonore.  Alors,  la  forge  du  for- 
geron s'allume  de  mille  feux  et  de  rougeoyantes 
étincelles.  Et  les  bonnes  gens  du  bourg  soulèvent 
le  rideau  pour  reconnaître  cette  vieille  femme  qui 
s'aventure  dans  la  tourmente  de  neige,  serrée  dans 
un  fichu  et  chargée  de  petits  paquets. 

Ces  villages  isolés  de  la  campagne  infiniment 
perdue,  ils  ne  ressemblent  à  aucune  agglomération 
de  notre  Belgique  surpeuplée.  Il  faut  parcourir  la 
vraie  Sologne,  j'y  insiste,  pour  se  rendre  compte 
de  ce  qu'Alain-Fournier  veut  dire,  chaque  fois  qu'il 
évoque  le  «  Pays  sans  nom  »,  le  «  Pays  où  tout 
est  possible  »  :  sorte  de  désert  aux  horizons  im- 
menses comme  la  mer  et  où  l'aventure  peut  se 
lever  derrière  ce  boqueteau  de  sapins  rabougris,  de 
l'autre  côté  de  ce  chemin  qui  conduit,  au  cœur  de 
la  forêt,  vers  quelque  château  en  ruine  d'une  autre 
Belle-au-Domaine-dormant.  Alain-Fournier  ne 
pourra  jamais  plus  oublier  ce  décor  de  son  enfance. 
Il  se  souvient  des  petits  paysans  en  blouse  serrée 
par  une  ceinture  de  cuir  et  qui  apportent,  dans  la 
salle  d'école  surchauffée  par  le  poêle  tout  rouge, 
l'acre  odeur  de  l'étable  et  des  parfums  de  foin 
coupé  : 

Derrière  le  portail,  nous  étions  plusieurs  à 
guetter  la  venue' des  gars  de  la  campagne.  Ils  arri- 
vaient tout  éblouis  encore  d'avoir  traversé  des 
paysages  de  givre,  d'avoir  vu  les  étangs  glacés, 


V 


264  LE   GRAND   MEAULNES 

les  taillis  où  les  lièvres  détalent...  Il  y  avait  dans 
leurs  blouses  un  goût  de  foin  et  d'écurie  qui  alour- 
dissait l'air  de  la  classe,  quand  ils  se  pressaient 
autour  du  poêle  rouge. 

Et  la  seule  excitation  qui  jette,  dans  la  maison 
d'école,  l'appel  de  l'évasion,  c'est  peut-être  bien 
l'arrivée,  quelques  semaines  avant  les  vacances, 
des  caisses  qui  contiennent  les  livres  de  prix.  Avec 
sa  sœur  Isabelle,  qui  devait  épouser  Jacques  Rivière 
et  se  faire,  elle-même,  un  assez  joli  nom  dans  les 
lettres  contemporaines,  Alain-Fournier  a  dévoré 
les  beaux  livres  dorés  sur  la  tranche.  Nous  en 
tenons,  de  sa  propre  bouche,  la  naïve  confidence  : 
«  Pour  ce  qui  est  des  livres  de  prix,  Dieu  sait  la 
place  qu'ont  tenue  dans  ma  vie  et  dans  celle  de  ma 
sœur  ces  caisses  de  livres  d'or  et  de  carton  qui 
arrivaient  tous  les  ans  en  'juillet.  »  Et  c'est  ainsi 
que,  quelque  part  dans  le  Cabinet  des  Archives, 
plein  de  mouches  mortes,  d' affiches  battant  au 
vent,  au  fond  d'une  école  de  village,  Henri  Four- 
nies le  jeune  frère  d'Isabelle,  se  préparaît  à  goûter 
l'enchantement  de  Stevenson  et  de  Vile  au  Trésor, 
les  histoires  de  Jim  et  du  pirate  qui  n'a  plus  qu'une 
jambe  et  qui  porte,  sur  l'épaule,  un  perroquet  mal 
embouché. 

Ce  climat  d'enfance  et  de  paysannerie,  il  est 
d'autant  plus  intéressant  de  le  recréer  que  l'œuvre 
romanesque  d'Alain-Fournier  tourne  tout  entière 
autour  du  thème  de  l'enfance,  comme  en  témoigne 
une  lettre  (du  22  août  1906)  à  Jacques  Rivière  : 
«  Mon  credo  en  art  et  en  littérature  :  l'enfance. 


LE   GRAND   MEAULNES  265 

Arriver  à  la  rendre  sans  aucune  puérilité,  avec  sa 
profondeur  qui  touche  les  mystères.  » 

*  *  * 


Et  maintenant  que  nous  avons  fait  connaissance 
avec  le  pays  —  un  pays  perdu  —  de  cet  enfant  de 
la  campagne  dont  les  premiers  émerveillements  se 
partagèrent  entre  les  horizons  solognots  et  les  livres 
de  prix,  il  me  semble  que  nous  pouvons  passer  très 
vite  sur  ce  que  les  biographes  appellent  commu- 
nément les  années  de  formation. 

Les  années  de  formation,  un  Alain-Fournier  ne 
les  passera  point  dans  la  fréquentation  des  livres 
qui  ne  seraient  que  des  manuels.  D'autre  part, 
quand,  à  l'âge  de  dix-sept  ans,  il  prépare,  au  lycée 
Lakanal,  l'Ecole  Normale  supérieure,  Fournier 
n'est  pas  un  mauvais  élève.  Déjà,  cependant,  il  se 
distingue  par  un  esprit  d'indépendance,  voire  de 
révolte.  Jacques  Rivière,  qui  l'a  connu  à  cette 
époque,  nous  dit  que  son  jeune  ami  —  et  qui  devait 
devenir  son  beau-frère  —  avait  entrepris  d'ébran- 
ler l'institution  aussi  stupide  que  vénérable  de  la 
Cagne.  Parce  qu'il  répugnait  à  toute  espèce  de 
conformisme,  le  futur  auteur  du  Grand  Meaulnes 
ne  tolérait  point  qu'en  vertu  d'une  tradition  plutôt 
subie  qu'acceptée,  les  anciens  opprimassent  les 
nouveaux  ou  «  bizuths  ».  Et  ce  trait  me  paraît 
significatif. 

Nous  arrivons  aux  premières  influences  litté- 
raires. Et,  ici,  je  demande  à  ceux  qui  me  lisent  de 
s'abstraire,  un  instant,  de  leurs  habitudes  d'esprit 
et  des  préjugés  qu'ils  seraient  en  droit  de  nourrir 


266  LE   GRAND   MEAULNES 

contre  une  certaine  forme  de  symbolisme.  S'il  nous 
arrive  de  reprendre,  aujourd'hui,  un  Henri  de 
Régnier,  un  Maeterlinck,  un  Francis  Vielé-Griffin, 
un  Albert  Samain,  nous  sommes  gênés,  jusqu'à 
l'agacement,  par  cet  abus  des  jets  d'eau  dans  les 
vasques,  des  infantes  mourantes  en  robe  de  parade, 
des  blonds  cheveux  de  Mélisande  qui  se  déroulent 
tout  le  long  de  la  tour,  des  tailles  minces  et  flexi- 
bles comme  des  lys  et  de  tout  cet  arsenal  un  peu 
fadasse  d'une  poétique  pour  personnes  pâles.  C'est 
le  sort  des  poncifs  littéraires,  quels  qu'ils  soient, 
de  se  démoder  lamentablement.  Et  nous  ne  souf- 
fririons plus  davantage  les  troubadours  roman- 
tiques, avec  leurs  dames  au  hennin,  amoureuses  du 
trop  beau  page. 

Comme  Jacques  Rivière,  comme  tous  ses  amis 
du  lycée  Lakanal  en  l'année  académique  1903, 
Fournier  a  subi  le  charme.  Il  lui  en  restera,  toute 
sa  vie,  l'amour  —  que  d'aucuns  prétendent  un  peu 
mièvre  —  des  jeunes  filles  en  robe  blanche  et  des 
enfants  échappés  des  chromos  de  quelque  keepsake. 
C'est  une  veine  aristocratique  et  gourmée,  précieuse 
en  tous  les  cas,  et  que  nous  retrouverons  surtout 
dans  les  premiers  poèmes  (Alain-Fournier,  en 
jeune  littérateur  qui  se  respecte,  a  commencé  par 
écrire  des  vers). 

A  ces  influences  symbolistes  proprement  dites 
viendront  s'ajouter  l'influence  d'un  Laforgue,  l'in- 
fluence d'un  Francis  Jammes.  Le  premier  lui  don- 
nera le  sentiment  de  l'éternelle  déception  devant 
les  ruses  et  coquetteries  de  l'Eternel  Féminin,  avec 
quelque  chose  de  pudique  dans  l'aveu  et  de  déses- 
péré dans  la  souffrance.  Francis  Jammes,  d'Orthez, 


LE   GRAND   MEAULNES  267 

fortifiera,  chez  Fournier,  le  goût  de  l'idylle  aux 
champs,  d'un  naturisme  qui  ne  craint  pas  d'appe- 
ler par  leur  nom  les  bêtes  du  troupeau  et  les  fleurs 
de  la  prairie,  tout  en  maintenant,  d'ailleurs,  le 
culte  des  jeunes  filles,  sœurs  de  Clara  d'Ellébeuse 
et  qui  jouent  de  l'ombrelle  dans  les  allées  du 
château. 

Cela  devait  aboutir  à  des  poèmes  dans  le  genre 
de  celui-ci,  dont  je  demande  la  permission  de 
transcrire  une  strophe  : 

Vous  êtes  venue, 

une  après-midi  chaude  dans  les  avenues, 

sous   une  ombrelle   blanche, 

avec  un  air  étonné,  sérieux, 

un   peu, 

penché   comme   mon   enfance, 

Vous  êtes  venue  sous  une  ombrelle   blanche, 

C'est  Jacques  Rivière  qui  a  fait  observer,  fort 
justement,  que  le  thème  de  ce  morceau  évoque 
étrangement  —  déjà!  —  l'aventure  d'Augustin 
Meaulnes  et  d'Yvonne  de  Galais.  Lisez  A  travers 
les  étés...,  et  puis  relisez,  tout  de  suite  après,  le 
chapitre  du  roman  intitulé  «  Promenade  sur 
l'étang  ».  Bien  des  détails  vous  frapperont  par  leur 
air  d'émouvante  et  douce  parenté  :  la  jeune  fille 
est  accompagnée  d'une  vieille  dame;  elle  tient  une 
ombrelle;  on  lui  donne  le  titre  de  châtelaine,  etc. 
Et  le  dernier  vers  du  poème  : 

gui  faisait  un  bruit  calme  de  machine  et  d'eau... 

se  lit,  textuellement,  dans  le  Grand  Meaulnes. 


268  LE   GRAND   MEAULNES 

Je  ne  prolongerai  pas  le  commentaire  sur  des 
tentatives  poétiques  qui  ne  sont,  au  fond,  ni  meil- 
leures ni  pires  que  tant  de  productions  des  symbo- 
listes de  la  deuxième  couvée.  C'est  que  le  faiseur 
de  vers,  chez  Alain-Fournier,  est  mort  jeune.  Un 
romancier  va  lui  survivre.  Et  ce  romancier,  —  ou, 
plutôt,  ce  conteur,  ce  récitant,  ce  narratif,  —  nous 
le  surprenons  qui  s'essaie  dans  une  série  de  proses 
qui  ont  été  recueillies,  à  la  suite  des  poèmes,  dans 
un  volume  :  Miracles,  publiés  à  la  nrf  et  dont  je 
conseille  vivement  la  lecture  à  tous  les  amis 
d'Alain-Fournier  ;  d'autant  plus  que  Jacques 
Rivière  a  mis,  en  tête  de  Miracles,  une  introduction 
qui  est  un  pur  chef-d'œuvre  d'amitié  divinatrice, 
de  critique  fervente  et  «  miraculeuse  »  à  son  tour. 

Alain-Fournier,  le  moins  réaliste  des  hommes, 
Alain-Fournier,  l'incorrigible  rêveur  du  Pays  sans 
nom  et  des  aventures  sur  la  mer,  Alain-Fournier, 
le  passionné  d'enfance  et  de  mystère  en  profon- 
deur, Alain-Fournier  va  s'attaquer  au  genre  litté- 
raire —  le  roman  —  qui  suppose  les  liens  les  plus 
étroits  avec  le  réel.  C'est  tout  le  drame  littéraire 
et  infiniment  pathétique  du  Grand  Meaulnes.  Et 
c'est  sur  ce  drame  que  je  voudrais  me  pencher,  un 
instant. 

Oh  !  je  sais  fort  bien  que  l'esthétique  du  roman 
—  du  roman  français  —  ne  peut  pas  être  enfer- 
mée dans  des  cadres  rigides.  A  la  suite  d'Alain- 
Fournier,  d'ailleurs,  on  a  inventé  le  roman-rêve  : 
le  mot  après  la  chose.    Il    n'empêche    que,    sous 


LE   GRAND   MEAULNES  269 

peine  de  déranger  toutes  les  idées  reçues  et  de 
mettre  le  désordre  là  où  régnait  un  minimum  de 
clarté,  nous  devons  accepter  que  les  lois  du  genre 
imposent  au  romancier  l'obligation  stricte  de  con- 
ter, d'inventer  une  histoire  qui  ait  un  commence- 
ment, un  milieu  et  une  fin,  et  de  l'animer,  cette 
histoire,  de  toute  une  figuration  de  personnages 
aussi  vrais  que  les  types  humains  que  nous  ren- 
controns dans  la  vie  de  tous  les  jours. 

Alain-Fournier,  qui  n'est  pas  un  auteur  spon- 
tané (y  a-t-il,  vraiment,  des  auteurs  spontanés?), 
avait  beaucoup  réfléchi  à  cette  grosse  question. 
Dans  une  lettre  fort  importante  qu'il  adressait  à 
son  correspondant  de  prédilection,  Jacques 
Rivière,  le  13  août  1905,  j'ai  noté  un  long  passage 
que  je  voudrais  pouvoir  citer  in  extenso.  Remar- 
quez que  le  jeune  littérateur  vient  de  faire  cet  aveu 
dénué  d'artifice  :  «  Maintenant,  mes  grands  pro- 
jets ne  sont  pas  des  projets  de  poète,  ce  sont  des 
projets  de  romancier.  »  —  Et  il  souligne,  comme 
effrayé  lui-même  par  l'énormité  de  la  confession  : 
«  Romancier  :  voilà  le  gros  mot  dit.  » 

Or,  à  son  sentiment,  on  peut  distinguer  trois 
catégories  de  romans,  étant  entendu  que  les  gran- 
des machines  psychologiques  et  à  thèse  d'un 
Paul  Bourget  doivent  être  considérées  comme  des 
«  balançoires  »  :  «  Il  y  a  Dickens.  Il  y  a  Goncourt. 
Il  y  a  Laforgue. 

«  Ecrire  des  histoires  et  n'écrire  que  des  his- 
toires. Commencer  avec  une  maison,  finir  avec 
une  autre  en  passant  par  des  champs,  des  rues 
ou  des  bateaux,  mais  n'avoir  que  ça  d'acquis  au 
début  et  ne  marcher  qu'avec    ça.    Je    veux    dire  : 


270  LE   GRAND   MEAULNES 

laisser  sa  personnalité  à  soi  et  celle  du  lecteur, 
joies  et  souvenirs  et  douleurs  —  et  créer  un  monde 
—  avec  des  matériaux  quelconques,  où  toute  joie, 
douleur,  souvenir  ne  sera  qu'en  fonction  de  ces 
matériaux.  Voilà  Dickens. 

«  Goncourt,  c'est  déjà  bien  autre  chose...  J'y  ai 
vu  surtout  ce  que  je  te  dis  :  un  ramassis  de  sen- 
sations surtout,  de  sensations  de  l'auteur,  collé  à 
un  personnage  qui  est  secondaire  et  n'est  encore 
que  secondaire. 

«  Avec  Laforgue,  il  n'y  a  plus  de  personnages  du 
tout,  c'est-à-dire  qu'on  s'en  fiche  absolument.  Il 
est  à  la  fois  l'auteur  et  le  personnage  et  le  lecteur 
de  son  livre.  Le  personnage  s'embarque-t-il  un 
soir  d'août  :  Ah!  les  crépuscules  des  petits  ponts 
en  été  ;  hein,  les  hirondelles  qui  filent,  les  chiens 
qui  aboient  à  la  soupe  sur  une  péniche  amarrée. 
Allons,  en  voilà  assez  ;  le  personnage  est  à  pré- 
sent au  soleil,  au  printemps  :  Ah  !  ces  matinées 
comme  on  n'en  trouve  plus,  avec  des  abeilles  dans 
les  herbes\  etc. 

«  Evidemment,  ça  c'est  plus  vrai  que  tout,  plus 
profond  que  tout.  Il  n'y  a  pas  de  supercherie,  il  n'y 
a  plus  de  petite  histoire.  Ça  n'est  plus  du  roman, 
c'est  autre  chose.  •» 

«  Ça  n'est  plus  du  roman,  c'est  autre  chose!  » 
Eh  oui,  c'est  autre  chose  !  Mais  cet  «  autre  chose  » 
(appelez-le  le  roman  poétique  ou  le  roman-rêve 
ou  tout  ce  que  vous  voudrez),  cet  «  autre  chose  > 
va  révolutionner  le  roman  français.  A  cet  égard, 
la  place  d'un  Alain-Fournier,  dans  l'évolution  lit- 
téraire de  ces  trente  dernières  années,  est  tout 
aussi  importante  que  celle  d'un  Marcel  Proust  et 


LE   GRAND   MEAULNES  271 

plus  importante,  incontestablement,  que  celle  de 
Gide. 

De  quoi  s'agit-il?  Il  s'agit  d'établir  entre  le  rêve 
et  la  réalité,  ce  va-et-vient  dont  parle,  dans  une 
lettre,  le  créateur  du  monde  merveilleux  de  l'en- 
fance. Et  c'est  ici  que,  quelles  que  soient  les  légi- 
times suspicions  que  l'on  puisse  entretenir  à 
l'égard  de  la  critique  fondée  trop  exclusivement 
sur  la  biographie  du  romancier  ou  du  poète,  nous 
devons  bien  faire  intervenir  l'aventure  réelle,  tra- 
giquement réelle  et  infiniment  douloureuse,  d'un 
grand  amour  brisé  à  l'ombre  d'un  beau  rêve. 

Il  ne  faut  toucher  aux  choses  du  cœur  qu'avec 
le  maximum  de  révérence  et  de  discrétion.  Sur- 
tout s'il  s'agit  d'un  cœur  aussi  délicat,  aussi  farou- 
chement replié  sur  lui-même  que  le  cœur  d'Alain- 
Fournier,  réplique  vivante  d'Augustin  Meaulnes  le 
Solitaire.  Qu'un  Victor  Hugo  devienne  la  proie  de 
biographes  fort  clabaudeurs,  que  Léon  Daudet, 
pour  ne  citer  que  lui,  bâtisse  un  livre  à  succès  sur 
les  révélations  d'alcôve  d'un  amant  magnifique  qui 
fut  aussi  un  mari  magnifiquement  trompé,  nous 
n'y  voyons  rien  à  redire  :  Olympio  s'est  chargé, 
tout  le  premier,  de  ne  nous  rien  celer  de  ses 
prouesses  amoureuses,  lui  qui  tenait  une  compta- 
bilité singulièrement  complaisante  des  baisers  don- 
nés et  des  caresses  reçues.  Avec  Alain-Fournier, 
il  en  va  tout  autrement.  Certes,  Jacques  Rivière,  le 
confident  intime,  avait  déjà  pu  lever  un  coin  du 
voile.  Mais  c'est  dans  les  Lettres  au  Petit  B., 
publiées  récemment  avec  une  méditation  de  Claude 
Aveline  :  La  Fin  de  la  Jeunesse^  qu'il  faut  aller 
chercher  le  secret  déchirant  d'une  peine  de  cœur 


272  LE   GRAND   MEAULNES 

qui  allait  marquer  pour  toute  la  vie  l'amoureux 
éperdu  de  l'inaccessible  Yvonne  de  Galais. 

Ce  petit  B.,  René  Bichet,  était,  comme  Fournier 
et  Rivière,  élève  à  Lakanal.  Fils  d'un  ouvrier  typo- 
graphe, qui  s'imposait  de  lourds  sacrifices  pour  le 
faire  instruire,  il  appartenait  à  cette  classe  d'en- 
fants du  peuple  laborieux  qui  a  fourni  à  la 
IIIe  République  tant  d'hommes  de  premier  plan. 
René  Bichet  n'a  pu  donner  sa  mesure  :  il  mourut 
dans  des  circonstances  tragiques,  à  l'âge  de 
vingt-six  ans,  empoisonné  par  une  dose  massive 
de  morphine,  que  des  camarades  sans  scrupules 
lui  avaient  conseillé  de  prendre,  à  titre  d'initiation 
aux  paradis  artificiels,  le  soir  d'un  banquet,  trop 
copieusement  arrosé,  des  Anciens  de  Normale. 
Nous  possédons  quinze  lettres  de  Fournier  à  ce 
correspondant.  La  plupart  sont  assez  banales. 
Mais  il  est  arrivé,  par  deux  fois,  que  le  romancier 
du  Grand  Meaulnes  laissât  parler  son  cœur,  plus 
haut,  plus  sincèrement  qu'à  Jacques  Rivière. 

Et  voici  la  fameuse  lettre  du  6  septembre  1908, 
que  je  tiens  pour  la  véritable  clef  du  roman  : 

«  L'année  passée,  à  cette  époque,  on  chantait  les 
donneurs  de  sérénades.  C'était  le  même  temps, 
attente  de  l'hiver,  feuilles  roussies,  et  bientôt  les 
routes  désertes,  coupées  d'ornières,  barrées  de 
brouillard.  On  chantait  leurs  molles  ombres 
bleues...  leurs  longues  robes  à  queue...,  c'était 
dans  le  salon  de  La  Chapelle  ;  et  j'avais  dans  la 
bouche  ce  même  goût  de  choses  acres  et  mortes. 
Comme  on  sent  que  tout  est  mort,  que  tout  a  ce 
goût-là  !  Corne  tout  est  déjà  passé  ;  «  La  jeune 


LE   GRAND   MEAULNES  273 

dame  est  à  Versailles,  de  ce  moment  *  :  et  je  ne 
savais  que  cela  ;  cela  et  à  peine  son  nom.  Et  il  y 
a  déjà  plusieurs  années  ;  ce  ne  sont  plus  que  de 
jades  ombres  mortes.  Moi  seul,  je  reste,  éternel 
Clitandre,  amoureux  de  ces  mortes  fanées,  avec 
leur  goût  fade  dans  la  boucîïe,  promeneur  désolé 
dans  les  sentiers  de  feuilles  pourries. 

«  A  quoi  bon  ?  »  était  sa  parole.  Elle  disait  cela 
d'un  ton  uniforme  et  immuable  ;  en  appuyant  un 
peu,  précieusement,  sur  chaque  mot;  en  élevant 
un  peu  la  tête  sur  le  b  et  en  le  détachant.  Elle  pre- 
nait alors  son  visage  immobile,  avec  sa  bouche 
qui  se  tenait  légèrement  mordue,  et  ses  yeux  qui 
regardaient  loin,  immobiles,  immuables  et  bleus. 

«  //  était  un  temps  où,  en  me  redisant  ce  mot  et 
en  repensant  à  sa  pose,  je  la  revoyais  encore  tout 
entière. 

«  Ce  ne  serait  pas  assez  dire  qu'  «  élégante  ».  Le 
mot  pureté  est  celui  qui  lui  convient  toujours  ; 
à  sa  toilette,  à  son  grand  manteau  marron,  comme 
à  son  corps  que  je  n'ai  jamais  imaginé,  comme  à 
son  visage.  Cependant  cette  toilette  de  dame,  si 
belle  et  si  française  qu'elle  fût,  semblait  encore 
trop  lourde  pour  la  sveltesse  de  son  corps  mince 
et  grand,  et  pour  sa  taille  invraisemblable. 

«  Je  n'ai  jamais  vu  rien  de  si  enfantin  et  de  si 
grave  à  la  fois.  Quoique  je  l'aie  vue  sourire,  une 
fois,  il  y  avait  dans  ses  yeux  cette  désolation  con- 
venable, insondable  et  bleue  de  la  mer,  sur  les 
plages  de  la  Côte  d'Argent  ou  de  la  Méditerranée 
—  d'où  elle  venait. 

«  Elle  était  hautaine  (et  noble).  Elle  m'a  d'abord 
marqué  le  même  dédain  qu'à  ceux,  sans  doute,  qui 


274  LE   GRAND   MEAULNES 

pensaient  l'approcher.  On  ne  l'approchait  pas. 
C'était  une  demoiselle,  sous  une  ombrelle  blanche, 
qui  ouvre  la  grille  d'un  château,  par  quelque  lourd 
après-midi  de  campagne. 

«  Certes,  je  n'ai  jamais  vu  de  femme  aussi  belle 
—  ni  même  qui  eût,  de  loin,  cette  grâce.  C'était 
comme  une  âme  visible,  exprimée  en  un  visage  et 
vivant  en  une  démarche.  C'était  une  beauté  que 
je  ne  puis  pas  dire.  Cent  phrases  me  viennent  qui 
toutes  conviennent,  mais  aucune  ne  satisfait. 
C'était  en  tout  cas  l'âme  la  plus  féminine  et  la 
plus  blanche  que  j'aie  connue  ;  c'était  une  dame 
de  village  à  la  procession  des  Rogations  ;  c'était 
une  hampe  de  lilas  blanc  ;  c'était  une  soirée 
déserte  d'été  où  l'on  a  découvert,  en  fouillant  dans 
les  tiroirs,  une  paire  de  minuscules  souliers  jaunis 
de  mariée,  avec  de  hauts  talons  comme  on  n'en 
porte  plus. 

«  Notre  rencontre  fut  extraordinairement  mysté- 
rieuse. «  Ah  !  disions-nous,  nous  nous  connaissons 
mieux  que  si  nous  savions  qui  nous  sommes.  »  Et 
c'était  étrangement  vrai.  «  Nous  sommes  des 
enfants,  nous  avons  fait  une  folie  »,  disait-elle.  Si 
grands  étaient  sa  candeur  et  notre  bonheur  qu'on 
ne  savait  pas  de  quelle  folie  elle  avait  voulu 
parler  :  il  n'y  avait  pas  encore  eu  de  prononcé 
un  mot  d'amour. 

«  Cet  amour,  si  étrangement  né  et  avoué,  fut 
d'une  pureté  si  passionnée,  qu'il  en  devint  pres- 
que épouvantable  à  souffrir,  comme  je  l'ai  dit. 

«  Quand  je  pense  maintenant  qu'il  y  eut  des 
jours  où  j'étais  près  d'elle,  où  elle  me  parlait  — 


LE   GRAND   MEAULNES  275 

j'ai  beau  tendre  mon  imagination  :  il  faudrait  être 
fou  pour  le  croire. 

«  D'après  ce  que  j'ai  noté  autrefois,  donc,  elle 
eut  beaucoup  de  gestes  et  de  paroles  que  je  n'ai 
pas  compris.  Quand  nous  nous  quittâmes  (souliers 
noirs  à  nœuds  de  rubans,  très  découverts  ;  che- 
villes si  fines  qu'on  craignait  toujours  de  les  voir 
plier  sous  son  corps),  elle  venait  de  me  demander 
de  ne  pas  l'accompagner  plus  loin.  Appuyé  au 
pilastre  d'un  pont,  je  la  regardais  partir.  Pour  la 
première  fois  depuis  que  je  la  connaissais,  elle  se 
détourna  pour  me  regarder.  Je  fis  quelques  pas 
jusqu'au  pilastre  suivant,  mourant  du  désir  de  la 
rejoindre.  Alors,  beaucoup  plus  loin,  elle  se  tourna 
une  seconde  fois,  complètement,  immobile,  et 
regarda  vers  moi,  avant  de  disparaître  pour  tou- 
jours. Etait-ce  pour,  de  loin,  silencieusement, 
m'enjoindre  l'ordre  de  ne  pas  aller  plus  avant? 
Etait-ce  pour  que,  encore  une  fois,  face  à  face,  je 
pusse  la  regarder?  Je  ne  l'ai  jamais  su. 

«  Que  tout  cela  serait  amer  si  je  n'avais  la  certi- 
tude qu'un  jour,  à  force  d'élans  vers  elle,  je  serai 
si  haut  que  nous  nous  trouverons  réunis,  dans  la 
grande  salle,  «  chez  nous  »,  à  la  fin  d'une  soirée 
où  elle  aura  fait  des  visites.  Et  tandis  que  je  la 
regarderai  enlever  son  grand  manteau  et  jeter  ses 
gants  sur  la  table  et  me  regarder,  nous  entendrons 
dans  les  chambres  du  haut  «  les  enfants  »  déballer 
la  grande  caisse  des  jouets. 

«  Je  n'ai  d'autre  excuse  à  ces  trois  pages  que  de 
n'avoir  pas  eu  le  moins  du  monde,  en  commen- 
çant, l'intention  de  te  les  écrire. 


276  LE   GRAND   MEAULNES 

«  Pourquoi  te  raconter  cela,  d'ailleurs?  Nous  ne 
sentons  et  n'imaginons  certainement  pas  de  la 
même  façon.  Il  faut,  pour  deviner  ce  qu'a  été 
«  Taille-Mince  »,  pour  s'imaginer  «  La  Demoi- 
selle »,  avoir  été  soi-même  quelque  enfant  pay- 
san ;  avoir  attendu  sans  fin,  les  jeudis  de  juin, 
derrière  la  grille  d'une  cour,  près  des  grandes  bar- 
rières blanches  qui  ferment  les  allées,  à  la  lisière 
des  bois  du  château.  » 

Et  voilà!  Tout  y  est.  La  confidence  a  des 
accents  qui  ne  trompent  pas.  Il  est  vrai,  en  effet, 
que  Henri  Fournier  rencontra,  un  jour  d'Ascension 
(1er  juin  1905),  qu'il  sortait  de  visiter  le  Salon 
de  la  Nationale,  au  Petit-Palais,  une  jeune  fille 
qui  lui  parut  merveilleusement  belle,  qu'il  eut  l'au- 
dace —  cette  imperturbable  audace  des  timides  ! 
—  de  suivre,  le  long  du  Cours-la-Reine,  dont  il 
découvrit  le  nom  et  l'adresse,  qu'il  retrouva  ;  et  il 
est  vrai  qu'il  osa  même  l'aborder.  Et  parce  que  le 
miracle  devait  continuer,  la  belle  inconnue  lui  fit 
quelques  mots  de  réponse,  quelques  mots  qui  sem- 
blaient trahir  son  propre  trouble,  son  propre 
émoi.  Quand  elle  le  congédia,  enfin,  elle  lui  jeta 
cette  phrase,  qui  devait  trouver  un  écho  exta- 
tique au  plus  profond  du  cœur  de  l'amoureux 
transi  :  «  Quittons-nous!  Nous  avons  fait  une 
folie...  » 

C'est  tout.  Mais  de  cette  rencontre  et  du  sou- 
venir ineffaçable  qu'elle  imprima  dans  la  mémoire 
amoureuse  du  plus  sensible  des  rêveurs  allait 
naître  un  chef-d'œuvre  :  Le  Grand  Meaulnes.  A 
l'hiver    de    l'année    qui    suivit    cette    rencontre, 


LE   GRAND   MEAULNES  277 

ce  congé  tout  chargé  de  promesses  et 
d'espoir,  Fournier  apprend  que  la  jeune  fille, 
qui  a  quitté  Paris,  s'est  mariée  :  c'est 
maintenant  «  la  jeune  dame  de  Versailles  », 
comme  dit  un  domestique  inconsciemment  cruel. 
Désormais,  le  rêve  est  brisé.  Il  reste  à  lui  donner 
la  «  sublimation  »  de  l'œuvre  littéraire.  Ainsi 
Dante,  désespéré  de  la  mort  de  sa  Béatrice,  entre- 
prend d'édifier,  à  la  mémoire  de  son  incompa- 
rable amour,  le  monument  de  la  Divine  Comédie. 
Je  ne  crains  pas  d'écraser  Alain-Fournier  par  un 
voisinage  aussi  titanesque.  Si  le  Grand  Meaulnes 
n'a  pas  l'envergure  de  la  trilogie  allégorique  que 
constitue  cette  Somme  du  moyen  âge  occidental, 
il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  la  sincérité  d'une 
passion  à  jamais  malheureuse  y  parle  un  langage 
pareillement  émouvant  et  qui  nous  va  sans  doute 
plus  droit  au  cœur. 

Ainsi  donc,  l'aventure  du  Grand  Meaulnes  n'a 
rien  —  absolument  rien  —  de  gratuit.  Je  pourrais 
puiser,  à  chaque  feuillet  de  la  Correspondance  à 
Jacques  Rivière,  teiles  confidences  qui  s'étranglent 
en  un  sanglot.  Depuis  ce  laconique  billet  d'un  jeudi 
soir  (25  juillet  1907)  :  «  Il  me  restait  ceci  à 
apprendre  :  Mlle  de  Q...  est  mariée,  depuis  cet 
hiver.  «  La  jeune  dame  est  à  Versailles  en  ce 
moment  »,  a-t-on  ajouté.  Déchirements.  Déchire- 
ments sans  fin.  Ah!  je  puis  bien  partir  maintenant! 
Qu'est-ce  qui  me  reste  ici,  à  part  toi,  mon  ami  ?  », 
jusqu'à  cet  autre  (daté   du  4  septembre  1913)  : 


278  LE   GRAND   MEAULNES 

«  C'était  vraiment,  c'est  vraiment  le  seul  être  au 
monde  qui  eût  pu  me  donner  la  paix  et  le  repos. 
Il  est  probable  maintenant  que  je  n'aurai  pas  la 
paix  dans  ce  monde.  » 

Mais  la  création  romanesque  n'est  jamais  un 
décalque  de  la  réalité.  Pour  le  dire  en  passant, 
c'est  la  rançon  du  naturalisme  que  d'avoir  songé 
à  une  représentation  photographique  des  êtres  et 
des  choses.  Alain-Fournier  n'avait  pas  vécu 
impunément  dans  le  climat  du  symbolisme.  Et, 
d'autre  part,  sa  pudeur  naturelle  l'eût  écarté, 
d'instinct,  d'une  confession  autobiographique  qui 
aurait  rappelé  les  jérémiades  d'un  Lamartine  au 
bord  du  Lac  ou  d'un  Hugo  dans  la  vallée  de  la 
Bièvre. 

C'est  alors  qu'Alain-Fournier,  qui  ne  veut  pas  se 
séparer  de  son  amour,  qui  veut  en  nourrir  sa  souf- 
france et  en  nourrir  —  aussi  —  son  inspiration 
littéraire,  c'est  alors  qu'il  eut  ce  trait  de  génie,  pour 
quelqu'un  qui  faisait  —  ne  l'oubliez  pas!  —  ses 
débuts  dans  le  roman  :  transposer  à  la  campagne, 
dans  sa  campagne  solognote,  une  aventure  d'amour 
impossible  dont  le  héros  serait  ce  grand  Augustin 
Meaulnes,  le  paysan  têtu  que  vous  connaissez  bien. 
Trait  de  génie;  car  tout  ce  qui,  dans  l'idylle  réelle 
de  Henri  Fournier  et  de  la  jeune  fille  du  Cours- 
la-Reine,  appartenait  au  domaine  du  lyrisme  le  plus 
intime,  voilà  que  le  romancier  pouvait  le  faire 
passer,  en  quelque  manière,  sur  le  plan  du  récit, 
d'un  récit  qui  ne  serait  même  pas  à  la  première 
personne  :  et  la  miraculeuse  histoire  d'une  ren- 
contre qui  marque  l'amoureux  pour  toute  la  vie 
pourrait  acquérir,  au  souffle  vivifiant  des  horizons 


LE   GRAND   MEAULNES  279 

d'Epineuil-le-Fleuriel,  de  la  Chapelle  d'Angillon  et 
de  Nançay,  ce  caractère  de  crédibilité  indis- 
pensable dans  le  roman. 

Si  mes  lecteurs  m'ont  bien  suivi,  ils  auront 
compris  ce  qui  constitue  l'originalité  singulière  du 
Grand  Meaulnes  :  un  roman  mi-parti,  à  la  fois  auto- 
biographique, intimiste,  puisqu'il  s'agit,  pour  le  ro- 
mancier, de  faire  confidence  de  sa  propre  passion 
malheureuse,  de  son  amour  à  jamais  perdu,  mais 
un  roman  qui  juxtapose  à  ce  caractère  autobio- 
graphique et  intimiste  le  caractère  du  roman  cham- 
pêtre, avec  des  odeurs  de  foin  et  des  cris  d'enfants 
dans  le  préau  de  l'école,  avec  les  jeux  mouvants 
des  nuages  au  ciel  et  les  scintillements  de  la  neige 
sur  les  ornières  de  la  grand-route. 

Le  difficile  était  de  lier  ces  deux  éléments,  à 
première  vu  disparates.  Et  je  n'oserais  pas  affirmer 
qu'Alain-Fournier  y  a  toujours  réussi. 

Je  n'entreprendrai  pas  de  résumer  le  sujet  du 
Grand  Meaulnes  :  le  roman  vit  dans  toutes  les 
mémoires.  Je  vous  rappelle  seulement  qu'un  soir, 
dans  la  maison  d'école  où  vit  le  petit  Seurel,  le  fils 
de  l'instituteur  et  de  l'institutrice,  un  jeune  gars  est 
arrivé,  comme  pensionnaire,  amené  par  sa  maman. 
Il  s'appelle  Augustin  Meaulnes.  Et  la  présentation 
du  personnage  a  quelque  chose  de  prodigieux. 
Tout  d'abord,  nous  ne  le  voyons  pas.  Nous  ne  le 
verrons  que  tout  à  la  fin  du  premier  chapitre, 
éclairé  par  les  reflets  du  feu  de  Bengale  qu'il  vient 
d'allumer,  en  fraude,  dans  la  cour.  Nous  ne  le 
voyons  pas.  Mais  nous  en  entendons  parler  comme 
d'un  être  étrange,  qui  aime  à  faire  plaisir  à  sa 
mère,  certes,  mais  qui  aime  aussi  à  suivre  le  bord 


280  LE   GRAND   MEAULNES 

de  la  rivière,  les  jambes  nues  dans  l'eau,  à  tendre 
des  nasses,  à  prendre  les  poules  faisanes  au  collet. 
Nous  en  entendons  parler;  et  nous  l'entendons 
marcher.  Il  marche,  sans  la  moindre  précaution, 
de  long  en  large,  sans  la  moindre  permission,  d'ail- 
leurs, à  travers  les  immenses  greniers  où  l'on  met 
sécher  le  tilleul  et  mûrir  les  pommes...  Et  nous  ne 
nous  étonnerons  pas  de  le  découvrir,  à  la  fin  du 
premier  chapitre,  entre  deux  gerbes  d'étoiles 
blanches  et  rouges  qui  lui  font  —  déjà!  —  comme 
un  lumineux  halo  d'apothéose. 

A  l'école,  Augustin  Meaulnes  a  vite  fait  figure 
de  chef.  Il  a  dix-sept  ans.  Il  est  brave,  taciturne. 
Tous  le  respectent.  Surtout  le  petit  Seurel.  Jusqu'au 
grand  jour  de  l'Aventure...  De  l'Aventure  que  nous 
devons  bien  écrire  par  un  A  majuscule.  Et  c'est 
ici,  sans  doute,  qu'il  faudrait  faire  intervenir  les 
réminiscences  de  Stevenson  et  des  beaux  livres 
dorés  sur  la  tranche. 

Fournier  n'a  pas  été  sans  s'émouvoir,  sans  s'in- 
quiéter de  tout  ce  qu'il  y  avait  d'extraordinaire  dans 
son  histoire  vraie  de  la  rencontre  du  Cours- 
la-Reine.  Cette  jeune  fille  à  la  taille  flexible,  qui 
tient  la  bouche  légèrement  mordue,  qui  dit  «  A  quoi 
bon?  »  d'un  ton  uniforme  et  immuable,  en 
appuyant  un  peu,  précieusement,  sur  chaque  mot, 
cette  «  Taille-Mince  »  en  robe  marron,  n'est-elle 
pas,  pour  reprendre  les  termes  de  la  Lettre  au 
Petit  B.,  toute  pareille  à  «  une  demoiselle,  sous 
une  ombrelle  blanche,  qui  ouvre  la  grille  d'un  châ- 
teau, par  quelque  lourd  après-midi  de  cam- 
pagne »  ?...  Et  sentez-vous  comme  nous  revenons, 
par  une  pente  toute  naturelle,  à  la  Clara  d'Ellé- 


LE   GRAND   MEAULNES  281 

beuse  de  Francis  Jammes,  aux  héroïnes  aristo- 
cratiques de  Laforgue,  comme  nous  revenons  aux 
poèmes  de  Miracles?  Nous  sommes  bien  dans  le 
domaine  merveilleux  qu'Alain-Fournier  peut  appe- 
ler «  le  Domaine  »,  d'un  terme  à  la  fols  générique 
et  solennel.  L'Aventure  peut  naître. 

C'est,  en  réalité,  un  troisième  thème,  à  côté  du 
thème  de  l'amour  malheureux  et  du  thème  de  la 
campagne  natale.  Mais  on  hésite  à  pratiquer,  sur 
le  roman,  cette  sorte  de  découpage  artificiel,  s'il 
est  vrai  que  l'Aventure  constitue,  ici,  le  leitmotiv 
sous-jacent  qui  informe  et  relie  et  marie,  avec  un 
art  exquis  et  gauche,  les  motifs  de  l'amour  et  de 
l'enfance.- 

Or  donc,  Augustin  Meaulnes,  qui  a  fait  atteler 
le  cheval  à  la  carriole  de  la  Belle-Etoile  pour  aller 
chercher,  à  la  gare  de  Vierzon,  les  grand-parents 
du  petit  Seurel,  invités  pour  les  fêtes  de  Noël  et 
du  Nouvel  An,  Augustin  s'est  endormi  sur  le  siège  : 
et  le  voilà  perdu,  dans  le  soir...  On  a  re- 
proché à  Alain-Fournier  ce  trait  que  les  fâcheux 
réputent  invrafsemblable.  Je  le  répète,  pour  com- 
prendre et  pour  goûter  l'atmosphère  paysanne  du 
Grand  Meaulnes,  il  faut  avoir  couru  la  campagne 
solognote.  Non,  il  n'est  pas  du  tout  invraisemblable 
qu'un  jeune  charretier  s'égare  ainsi,  par  une  nuit 
de  décembre,  sur  la  route  gelée.  Il  n'est  que  de 
reprendre  le  récit,  carte  topographique  en  main, 
pour  se  rendre  compte  de  l'ingéniosité  qu'a  mise 
le  romancier  à  brouiller  la  piste  :  Ainsi  peu  à  peu 
s'embrouillait  la  piste  du  Grand  Meaulnes  et  se 
brisait  le  lien  qui  l'attachait  à  ceux  qu'il  avait 
quittés... 


282  LE   GRAND   MEAULNES 

L'invraisemblable,  le  fantastique  serait  plutôt 
cette  soudaine  révélation  de  la  noce  au  château,  de 
la  Fête  étrange...  En  effet,  Augustin  a  échoué, 
transi  de  froid,  dans  un  manoir  perdu  au  fond  des 
bois,  où  se  célèbre,  cette  nuit-là,  une  sorte  de  mas- 
carade enfantine,  pour  les  noces  du  fils  du  châ- 
telain, de  l'énigmatique  et  attachant  Frantz  de 
Galais.  Et  vous  savez  comment  le  Grand  Meaulnes 
assistera,  déguisé  en  marquis,  à  cette  Fête  étrange, 
comment  il  y  fera  la  connaissance  de  la  sœur  de 
Frantz  :  Yvonne  de  Galais,  qui  est  la  réplique 
romanesque  de  la  jeune  fille  du  Cours-la-Reine. 

L'Aventure  une  fois  déclenchée,  Alain-Fournier 
ne  s'arrêtera  plus.  Nous  sommes  dans  le  monde 
de  l'enfance,  c'est-à-dire  dans  ce  monde  merveil- 
leux où  tout  est  possible,  où  tout  est  conforme  aux 
lois  d'une  fantaisie  qui  ne  se  connaît  pas  de  lois. 
Frantz  de  Galais  ne  se  mariera  pas.  Il  s'enfuira, 
au  dernier  moment,  en  compagnie  d'un  bohémien 
qui  semble  sorti  tout  droit  d'un  poème  de  Gla- 
tigny  ou  d'une  pochade  de  Verlaine.  Il  faudra 
éteindre  les  lampions  de  la  Fête  étrange,  quitter  le 
château  qui  est  retourné  à  sa  tristesse  et  à  son 
lourd  sommeil... 

Meaulnes  a  réintégré  la  maison  d'école;  mais  il 
garde  le  souvenir  de  son  équipée  à  nulle  autre 
pareille;  et  il  finira  par  s'en  ouvrir  à  Seurel.  Car 
il  veut,  le  Grand  Meaulnes,  retrouver  Yvonne  et 
sa  bouche  un  peu  mordue;  il  veut  retrouver  Taille- 
Mince  et  son  manteau  marron.  Avec  cette  même 
passion  obstinée  et  farouche  qui  faisait  rechercher 
par  Fournier  l'adresse  de  la  jeune  fille  du  Cours- 
la-Reine.  Le  roman  gauchit,  un  instant,  vers  des 


LE   GRAND   MEAULNES  283 

scènes  champêtres.  Les  garçons  de  l'école  s'égail- 
lent en  promenade.  Augustin  et  le  petit  Seurel  ont 
tracé  un  itinéraire.  Peine  perdue!  Le  Domaine 
garde  son  mystère.  Le  Grand  Meaulnes,  qui  y  est 
allé  par  hasard,  qui  en  est  revenu  tout  ensommeillé, 
dans  une  carriole  où  le  recueillit  un  paysan  de  la 
noce,  le  Grand  Meaulnes  ne  se  souvient  plus,  il 
ne  retrouve  pas  la  route  du  bonheur... 

En  revanche,  il  retrouvera  Frantz  de  Galais. 
Frantz  suivra  même,  sous  le  déguisement  d'un 
bohémien,  des  cours  à  l'école  du  village.  Les  deux 
jeunes  gens  seront  d'abord  rivaux.  Jusqu'à  ce  que 
Frantz  et  Meaulnes,  qui  se  sont  reconnus  comme 
deux  chevaliers  de  l'Aventure,  nouent  le  pacte 
enfantin  et  solennel  de  venir  au  secours  l'un  de 
l'autre,  au  premier  appel,  quoi  qu'il  puisse  leur  en 
coûter. 

Cette  promesse,  qui  fait  un  peu  penser  au  ser- 
ment du  cor,  dans  Hernani,  sera  à  l'origine  même 
du  dénouement  du  roman.  Augustin  Meaulnes, 
après  des  désespoirs  affreux  et  d'insurmontables 
découragements,  a  fini  par  retrouver  Yvonne.  Il 
l'épousera.  Ils  vont  être  heureux...  Mais,  le  soir 
même  des  noces,  Frantz  le  vagabond,  Frantz  le 
fantasque  est  venu  lancer,  sous  les  fenêtres  du 
jeune  couple,  son  signal,  son  avertissement  : 
«  Hou-ou  »...  Et  le  Grand  Meaulnes,  fidèle  à  son 
terrible  serment  d'enfant,  abandonnera  Yvonne. 
Qui  en  mourra. 

La  fin  du  roman  est  étrangement  sombre.  Fugitif, 
le  Grand  Meaulnes  a  découvert  la  fiancée  de  son 
ami  Frantz.  Il  en  fera  sa  maîtresse.  Jusqu'au  jour 
où,   le   remords   l'étreignant,    il   revienne    à   cette 


284  LE   GRAND   MEAULNE3 

Yvonne  qu'il  n'a  jamais  cessé  de  chérir  d'un  im- 
possible amour.  Elle  est  morte;  mais  elle  a  laissé, 
comme  gage  de  sa  triste  passion,  une  petite  fille. 

Et  c'est  les  dernières  phrases  du  roman,  que  je 
ne  relis  jamais  sans  une  sourde  émotion  :  Cepen- 
dant la  petite  fille  commençait  à  s'ennuyer  d'être 
serrée  ainsi  et,  comme  Augustin,  la  tête  penchée 
de  côté  pour  cacher  et  arrêter  ses  larmes,  conti- 
nuait à  ne  pas  la  regarder,  elle  lui  flanqua  une 
grande  tape  de  sa  petite  main  sur  sa  bouche  barbue 
et  mouillée. 

Cette  fois  le  père  leva  bien  haut  sa  fille,  la  fit 
sauter  au  bout  de  ses  bras  et  la  regarda  avec  une 
espèce  de  rire.  Satisfaite,  elle  battit  des  mains... 

Je  m'étais  légèrement  reculé  pour  mieux  les  voir. 
Un  peu  déçu  et  pourtant  émerveillé,  je  comprenais 
que  la  petite  fille  avait  enfin  trouvé  là  le  compagnon 
qu'elle  attendait  obscurément...  La  seule  foie  que 
m'eût  laissée  le  grand  Meaulnes,  je  sentais  bien 
qu'il  était  revenu  pour  me  la  prendre.  Et  déjà  je 
l'imaginais,  la  nuit,  enveloppant  sa  fille  dans  un 
manteau,  et  partant  avec  elle  pour  de  nouvelles 
aventures.  j 

Résumer  ce  chef-d'œuvre,  c'e^t  le  trahir,  parce 
que,  comme  on  l'a  dit  très  justement,  le  Grand 
Meaulnes  est,  avant  tout,  le  roman  d'un  grand  jeu, 
d'un  grand  jeu  puéril  et  terrible  où  les  mystères  de 
la  jeunesse,  de  la  vie  et  de  la  mort,  de  l'aventure 
et  de  l'amour  ne  se  contredisent  jamais,  où  les 
frissons  les  plus  secrets  du  cœur,  les  inquiétudes 


LE    GRAND   MEAULNES  285 

les  plus  subtiles  du  rêve  nous  sont  révélés  par  le 
déclenchement  imprévu  de  l'action. 

Le  roman  est-il  sans  défauts?  Non  point.  Et, 
malgré  mon  admiration  fervente,  —  peut-être  bien 
même  à  cause  de  cette  ferveur  qui  est,  souvent,  la 
condition  même  de  la  lucidité  critique,  —  je  ne  suis 
pas  le  dernier  à  les  apercevoir. 

Tout  d'abord,  Alain-Fournier  n'a  jamais  réussi 
à  se  débarrasser  complètement  de  ce  que  j'appel- 
lerais volontiers  un  certain  «  jammisme  »  un  peu 
mièvre.  J'ai  déjà  parlé  des  jeunes  filles  à  l'ombrelle 
et  des  grands  chapeaux  de  paille  de  riz  qui  pen- 
chent sur  des  visages  chlorotiques.  Il  est  évident 
que  le  procédé  joue,  ici,  d'une  manière  qui  nous 
paraît  plus  périmée  qu'indiscrète.  N'oublions  pas, 
cependant,  que  chaque  génération  a  son  idéal  fé- 
minin, que  certaine  «  garçonne  »  qui  fit  les  belles 
nuits  de  l'immédiate  après-guerre  est  déjà  démo- 
dée, à  son  tour,  et  que  nous  aurons  vite  soupe  de 
«  Mademoiselle  Swing  ».  Encore  peut-on  ajouter, 
à  la  décharge  d'Alain-Fournier,  que  son  type  à  lui 
se  sauve  par  la  délicatesse  même  du  portrait.  Et  il 
n'est  pas  défendu  de  souhaiter  qu'à  l'époque  de 
Céline  et  de  la  prose  cambronnesque,  certains  ro- 
manciers maintiennent  encore  les  droits  du  bon 
ton,  voire  de  la  préciosité. 

Un  reproche  plus  grave  concerne  la  structure 
même  du  roman.  Toute  la  seconde  partie  (le  Grand 
Meaulnes  en  comporte  trois)  est  encombrée  par  le 
récit  des  aventures  de  Frantz  de  Galais,  lequel,  du 
rôle  de  «  brillant  second  »,  passe  soudain  au  tout 
premier  plan  et  finirait  par  éclipser  Augustin  en 
personne,  comme  il  l'éclipsé,  d'ailleurs,  dans  l'admi- 


286  LE    GRAND    MEAULNES 

ration  des  galopins  de  l'école  de  Sainte-Agathe. 
Cette  dualité  d'intrigue  —  et,  partant,  d'intérêt  — 
nuit  à  la  marche  même  du  récit.  D'autre  part, 
quelque  familiarisés  que  nous  soyons  avec  l'optique 
du  merveilleux,  chère  à  Alain-Fournier,  il  est  tout 
de  même  assez  «  fort  de  café  »  (passez-moi  l'ex- 
pression) qu'un  jeune  marié,  aussi  follement  épris 
qu'Augustin,  abandonne,  au  lendemain  de  ses 
noces,  la  femme  qu'il  a  eu  tant  de  mal  à  conquérir. 
La  crédibilité  n'est  pas  satisfaite. 

Mais  ceci  nous  amènerait  à  poser  la  question  du 
caractère  même  du  héros.  On  a  voulu  voir,  en  lui, 
un  monomane  de  la  fugue.  Ici,  l'on  me  permettra 
bien  de  laisser  la  parole  à  Alain-Fournier  lui-même. 
Voici  comme  il  s'explique,  au  sujet  d'Augustin, 
dans  une  lettre  du  4  avril  1910  :  «  Meaulnes,  le 
grand  Meaulnes,  le  héros  de  mon  livre,  est  un 
homme  dont  l'enfance  fut  trop  belle.  Pendant  toute 
son  adolescence,  il  la  traîne  après  lui.  Par  instants, 
il  semble  que  tout  ce  paradis  imaginaire  qui  fut  le 
monde  de  son  enfance,  va  surgir  au  bout  de  ses 
aventures,  ou  se  lever  sur  un  de  ses  gestes.  Ainsi, 
le  matin  d'hiver  où,  après  trois  jours  d'absence 
inexplicable,  il  rentre  à  son  cours  comme  un  jeune 
dieu  mystérieux  et  insolent.  Mais  il  sait  déjà  que 
ce  paradis  ne  peut  plus  être.  Il  a  renoncé  au  bon- 
heur. Il  est  dans  le  monde  comme  quelqu'un  que 
va  s'en  aller.  C'est  là  le  secret  de  sa  cruauté.  Il 
découvre  la  trame  et  révèle  la  supercherie  de  tous 
les  petits  paradis  qui  s'offrent  à  lui.  Et  le  jour  où 
le  bonheur  indéniable,  inéluctable  se  dresse  devant 
lui  et  appuie  contre  le  sien  son  visage  humain,  le 
grand  Meaulnes  s'enfuit  non  point  par  héroïsme, 


LE   GRAND   MEAULNES  287 

mais  par  terreur,  parce  qu'il  sait  que  la   véritable 
joie  n'est  pas  de  ce  monde.  » 

Nous  sommes  loin  de  l'explication  médicale  et 
facile  par  la  fugue  :  le  Grand  Meaulnes  n'est  pas 
un  cas  pathologique.  Et  je  ne  suis  pas  si  sûr  qu'il 
faille  insister  sur  la  cruauté  du  héros.  Si  Augustin 
Meaulnes  s'enfuit,  c'est,  tout  d'abord,  parce  que 
Fournier  n'a  pas  épousé  Yvonne  :  ce  roman  auto- 
biographique du  désespoir  ne  pouvait  s'achever 
sur  l'image  heureuse  d'un  foyer  comblé.  Mais  le 
dénouement  du  Grand  Meaulnes  n'est  pas  tant  une 
fuite  qu'une  acceptation.  Alain-Fournier  qui  a  soif, 
selon  le  mot  de  Claudel,  «  d'occuper  inimagina- 
blement  la  plénitude  »,  lui  qui  reconnaît  que  «  tant 
de  pureté  ne  peut  pas  être  de  ce  monde  »,;  com- 
ment n'arriverait-il  pas,  à  la  dernière  page  de  son 
roman  d'amour,  à  regarder  la  mort  en  face?  Alain- 
Fournier  a  transigé  un  instant  avec  lui-même  : 
Augustin  ne  s'en  ira  qu'au  lendemain  de  la  nuit 
des  noces.  C'est  pourquoi  une  petite  fille  naîtra. 
Mais  c'est  aussi  pourquoi  il  convient  qu'Yvonne 
meure... 

Que  si  vous  me  demandiez  maintenant  :  «  Faut- 
il  être  heureux?  »,  c'est  encore  à  Fournier  que  je 
vous  renverrais,  lui  qui  a  prononcé,  dans  cette 
même  lettre,  la  sentence  définitive  que  voici  : 
«  Faut-il  être  heureux  ?  Je  réponds  que  oui,  que 
le  grand  Meaulnes  est  un  grand  ange  cruel,  mais 
qu'il  n'est  pas  un  homme...  » 

*  *  * 
Tous  les  défauts  sont  sauvés,  sont  compensés  — 


288  LE  GRAND  MEAULNES 

et  si  largement,  n'est-il  pas  vrai?  —  par  d'éblouis- 
santes qualités,  lesquelles  se  résument  en  une  seule  : 
le  don  de  poésie.  Je  ne  sais  pas  ce  que  serait  la 
définition  exacte  d'un  roman  poétique.  Ce  que  je 
sais,  c'est  que  le  Grand  Meaulnes,  d'un  bout  à 
l'autre  bout,  est  baigné  dans  un  climat  miraculeux. 
Et  ce  mot  de  climat,  que  l'on  galvaude  aujourd'hui, 
il  est  ici  à  sa  place,  tant  l'accord  se  révèle  subtil 
et  vrai  entre  les  éveils  de  la  nature,  la  coloration 
du  ciel,  la  tiédeur  des  brises,  la  clarté  des  matins 
et  la  marche  même  des  événements  et  le  déroule- 
ment du  destin. 

On  n'a  peut-être  pas  suffisamment  observé  que 
tous  les  «  tournants  »  de  l'histoire,  que  tous  les 
nœuds  mêmes  du  récit  sont  comme  préparés  par 
la  complicité  secrète  des  choses.  Je  cite,  au  ha- 
sard, dans  les  premiers  chapitres  : 

C'était  un  froid  dimanche  de  novembre,  le  pre- 
mier jour  d'automne  qui  fît  songer  à  l'hiver  (pré- 
lude à  l'arrivée  de  Meaulnes,  chap.  I). 

La  pluie  était  tombée  tout  le  jour  pour  ne  cesser 
qu'au  soir.  La  journée  avait  été  mortellement  en- 
nuyeuse (première  phrase  du  chap.  III,  qui  annonce 
l'Aventure  imminente);  et  la  seconde  partie  de  ce 
chap.  III  commence  ainsi  :  A  quatre  heures,  dans 
la  grande  cour  glacée,  ravinée  par  la  pluie... 

A  deux  heures  de  l'après-midi,  le  lendemain,  la 
classe  du  Cours  Supérieur  est  claire,  au  milieu  du 
paysage  gelé  (début  du  chap.  IV). 


LE  GRAND  MEAULNES  289 

De  temps  à  autre,  sur  le  grand  calme  de  l'après- 
midi  gelé,  montait  l'appel  lointain  d'une  bergère 
(fin  du  premier  «  tempo  »  du  chap.  V). 

Le  quatrième  jour  fut  un  des  plus  froids  de  cet 
hiver-là  (première  phrase  du  chap.  VI)... 

Et  ainsi  de  suite. 

Mais  la  poésie,  elle  n'est  pas  seulement  dans  le 
climat  :  elle  est  aussi,  elle  est  surtout  dans  le  style. 
Il  m'a  toujours  paru,  ce  style  du  Grand  JMeaulnes, 
d'une  fluidité  admirable  :  un  style  tremblé,  sans 
rien  qui  pèse  ou  qui  pose,  pour  reprendre  l'expres- 
sion de  Verlaine,  le  triomphe  d'une  prose  d'art  qui 
serait  demeurée  à  mi-chemin  entre  les  balbu- 
tiements de  l'enfance  et  les  virtuosités  verbales  du 
faiseur,  un  style  à  la  Debussy.  La  prose  se  fait  ici 
vibration,  harmonie.  Il  y  a  les  cadences  volup- 
tueuses; puis  ce  «  français  de  Christ  »,  à  la  saint 
Mathieu. 

Comme  l'on  comprend  que  Jacques  Rivière  ait 
dit,  un  jour,  à  son  ami,  pour  traduire  —  préci- 
sément —  ce  va-et-vient  de  la  phrase  nue  à  la 
phrase  qui  chante  :  «  Tu  donneras  le  trouble  de  ne 
pouvoir  comprendre  comment  au  bout  d'un  mo- 
ment de  lecture  on  se  trouve  ailleurs  ».  Incidence 
miraculeuse,  sur  le  style,  du  passage  des  faits  à 
leur  prolongement  idéal,  du  narratif  au  symbolique, 
de  la  terre  où  nous  sommes  au  rêve  où  Fournier 
nous  emmène. 

*  *  * 


290  LE  GRAND  MEAULNES 

J'aurais  pu  insister,  plus  que  je  ne  l'ai  fait,  sur 
des  questions  de  technique,  montrer,  par  exemple, 
comment  Alain-Fournier,  dans  son  désir  de  conci- 
liation entre  les  droits  du  rêve  et  les  exigences  du 
réel,  a  été  amené,  plus  d'une  fois,  à  jouer  au 
géomètre-arpenteur.  Il  est  piquant,  en  effet,  de 
constater  que,  dans  ce  roman  où  la  crédibilité  est 
parfois  bousculée,  les  notations  précises  se  multi- 
plient :  notations  de  mensuration  et  d'horaire. 
C'est  là  une  de  ces  naïvetés  cousues  d'assez  gros 
fil  blanc,  et  que  je  trouve,  pour  ma  part,  aussi 
sympathiques  que  gauches. 

J'aurais  pu,  à  propos  du  métier  littéraire  d'Alain- 
Fournier,  instituer  des  comparaisons  avec  la  prose 
dont  usent  les  romanciers  contemporains,  qu'ils  se 
réclament  ou  non  de  la  tradition  du  roman  de  style. 

J'ai  préféré  concentrer  toute  mon  attention  sur 
l'élément  humain  —  et  personnel  —  de  cette  aven- 
ture littéraire  qui  engage,  dans  le  cadre  de  la 
transposition  romanesque,  les  souffrances  de 
l'amour  et  les  tourments  du  cœur.  Roman-rêve, 
roman  poétique,  soit!  Mais  ce  qui  me  passionne 
avant  tout,  c'est  l'homme.  Alain-Fournier  a  laissé 
tomber  quelque  part  cette  petite  phrase,  terri- 
blement lourde:  «  //  n'y  a  d'art  que  du  particulier  ». 
Disons  que,  seules,  sont  capables  de  nous  toucher 
les  catastrophes  personnelles.  Les  lois,  les  théories, 
les  abstractions,  les  généralités  :  c'est  trop  haut, 
c'est  trop  loin.  Pour  le  dire  en  terminant,  c'est  la 
lourde  hypothèque  qui  pèse  sur  le  roman  français, 
roman  de  logiciens-constructeurs,  beaucoup  plus 
épris,  que  de  vérité,  des  coquetteries  de  leur  intel- 
lect. Depuis  les  ratiocinations  savantes  d'un  Chré- 


LE  GRAND  MEAULNES  291 

tien  de  Troyes  sur  les  droits  de  la  dame  et  les 
devoirs  du  chevalier,  depuis  les  dissertations  un 
peu  grises  de  la  Princesse  de  Clèves,  depuis  le 
conte  philosophique  à  la  manière  du  XVIIIe  et  jus- 
qu'aux «  balançoires  »  psychologiques  —  je 
reprends  le  mot  —  d'un  Bourget,  le  roman  français 
avait  vécu  de  l'application  ingénieuse  de  Maximes. 
C'est  encore  ainsi  que  procède,  de  nos  jours,  un 
Chardonne. 

Un  homme  est  venu,  qui  a  ouvert  devant  nous 
les  perspectives  sans  limites.  Il  a  escaladé  la  bar- 
rière blanche  qui  fermait  l'allée  du  château.  Il  nous 
a  fait  monter  sur  la  barque  de  l'étang  aux  roseaux. 
Nous  avons  vécu  le  carnaval  des  enfants,  la  folie 
des  masques,  la  retraite  aux  flambleaux,  le  dîner 
de  noces  dans  la  grande  salle  des  assemblées.  Il  y 
avait  un  pierrot  lunaire,  de  la  neige  sur  les  che- 
mins. Il  y  a  eu  un  coup  de  feu  dans  la  nuit... 
C'était  pareil  à  ce  qui  se  passe  dans  les  rêves.  Et 
c'était  beau,  d'une  beauté  irréelle.  Et  c'était  poi- 
gnant, d'une  douleur  plus  lancinante  que  celle  que 
fait  un  couteau  dans  la  plaie. 


Et  qu'il  me  soit  permis  de  retenir  mon  lecteur, 
un  instant  encore,  sur  une  tombe  de  Champagne 
que  domine  une  croix  de  bois. 

Fournier  avait  rejoint,  le  4  août,  le  288e  R.  I. 
à  Mirande.  Il  faisait  partie  de  la  67e  division  de 
réserve,  comme  son  ami,  devenu  son  beau-frère, 
Jacques  Rivière.  Il  entendit  pour  la  première  fois 
le  canon  dans  la  Woëvre.  Pendant  les  dures  se- 


292  LE    GRAND    ME  AULNE  S 

maines  d'août  et  de  septembre,  il  combattit  autour 
de  Verdun".  Et  il  se  trouvait,  non  loin  des  Eparges, 
lieu  célèbre  dans  le  communiqué,  le  22  septembre 
au  matin.  Fournier  commandait  la  23e  compagnie. 
La  ligne  de  feu,  après  les  coups  de  boutoir  de 
l'armée  du  Kronprinz,  puis  d'une  autre  armée  alle- 
mande de  renfort,  tendait  à  se  stabiliser.  Le  capi- 
taine voulut  tenter  une  reconnaissance,  du  côté  de 
la  route  de  Vaux  à  Saint-Rémy.  Il  s'enfonça  sous 
bois,  avec  ses  hommes  disposés  en  colonne  par 
quatre.  L'ennemi  aperçut  la  petite  troupe  et  ouvrit 
un  feu  nourri.  Le  capitaine  essaya  d'entraîner  ses 
«  pantalons  rouges  »  à  l'assaut.  Il  y  eut  du  flot- 
tement. Seuls  s'élancèrent  les  deux  lieutenants  et 
quelques  hommes.  Fournier,  frappé  d'une  balle  au 
front,  tomba...  Il  tomba  comme  Péguy,  comme 
Psichari,  comme  tant  d'autres.  Son  corps  n'a  pas 
été  reconnu.  Et  c'est  sur  une  croix  de  bois  ano- 
nyme qu'il  nous  faut  nous  pencher  ici. 

...  N'importe!  Le  souvenir  de  ce  noble  et  délicat 
Alain-Fournier,  c'est  Augustin  Meaulnes  qui  nous 
l'a  rendu.  Notre  soif  de  mythes,  c'est  Augustin 
Meaulnes  qui  ne  cesse  pas  de  l'étancher,  le  Grand 
Meaulnes.  Chaque  soir  encore,  au  dedans  de  nous, 
il  s'en  va  vers  de  nouvelles  aventures,  pendant 
qu'une  petite  fille  née  d'une  seule  caresse  sourit  à 
ce  braconnier  qui  s'enfonce,  broussailleux  et  tenace, 
dans  l'infini  du  romanesque,  à  la  recherche  du 
bonheur... 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS  : 
FERNAND    SEVERIN 

La  critique  biographique  souffre,  en  ce  moment, 
d'une  crise  de  croissance.  Sainte-Beuve  avait  eu 
mille  fois  raison,  pour  nous  intéresser  à  l'œuvre, 
de  nous  intéresser  à  l'homme.  Mais  d'avoir  dépassé 
la  mesure,  les  romanceurs  —  comme  ils  disent  — 
ont  fini  par  fâcher  tout  le  monde.  Collection  verte, 
collection  bleue,  collection  jaune,  vie  amoureuse, 
vie  pitoyable,  vie  gigantesque,  la  vie  de  Vénus,  la 
vie  d'Homère,  la  vie  d'Adam,  n'êtes-vous  pas  sa- 
turés de  ces  révélations,  de  ces  indiscrétions,  de 
ces  ragots?  Un  grand  homme  n'est  plus  un  grand 
homme  pour  son  valet  de  chambre.  Or  voici  que 
les  secrétaires  eux-mêmes  se  sont  mis  à  déshabiller 
le  patron,  auquel  ils  glissent  des  pantoufles  mali- 
gnement brodées.  Le  mystère  d'une  existence  a 
pourtant  de  ces  recoins  jalousement  secrets  où  il 
me  répugne  de  voir  projeter  la  lumière  crue  et 
cruelle.  J'appelle  «  charognards  »  ces  gazetiers, 
voués  à  l'anecdote,  qui,  sur  l'œuvre  littéraire,  sur 
l'œuvre  d'art,  échafaudent,  à  grand  renfort  de  petits 
papiers,  le  roman  chez  la  concierge.  Quand  vous 
m'aurez  conté  jusqu'à  patron-minet  les  nuits  de 
Victor  Hugo  et  de  Juliette,  aurai-je  mieux  compris 
la  Tristesse  d'Olympio?  Les  inventaires  de  Fré- 


294  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

déric  Masson,  ce  sergent  fourrier,  recompteur  de 
boutons  de  culotte  et  collectionneur  de  savonnettes, 
ont-ils  jamais  aidé  personne  à  reconstituer  l'impé- 
riale figure  d'un  Bonaparte? 

Loin  de  moi  la  pensée  de  dénier  à  l'histoire  sa 
valeur  d'éclairage.  Il  est  des  cas  —  plus  nombreux 
que  ne  se  l'imaginent  les  théoriciens  de  la  «  cri- 
tique pure  »  —  où  la  connaissance  du  milieu,  de 
l'époque,  est  nécessaire  à  l'interprétation  d'un 
écrivain.  Dante  ne  s'explique,  ne  pourra  s'expliquer 
que  dans  l'atmosphère  des  luttes  civiles  de  l'Italie 
du  XIIIe  siècle,  dans  cette  Florence  qu'a  décrite 
Maurras,  avec  ses  palais  durs  et  sombres,  ses 
patios  faits  pour  l'assassinat,  quand  gens  du  Pape 
et  gens  de  l'Empereur,  guelfes  blancs  et  guelfes 
noirs  réglaient,  par  le  poison  et  par  le  fer,  leurs 
atroces  querelles.  De  même,  vous  n'aurez  rien 
entendu  à  Villon,  si  Auguste  Longnon,  Marcel 
Schwob  ou  Pierre  Champion  ne  vous  ont  conduit 
par  la  main  en  plein  Paris  de  1450,  sur  la  mon- 
tagne Sainte-Geneviève,  cité  des  collèges,  des 
cloîtres,  des  étuves,  des  tripots,  où  vivent,  au  len- 
demain de  l'occupation  anglaise,  d'une  vie  chétive 
et  tourmentée,  parmi  les  enseignes  qui  s'accrochent 
aux  crampons  de  fer  et  les  pendus  que  balance  le 
vent  aigre,  clercs  turbulents,  mauvais  garçons, 
truands  faméliques,  crocheteurs,  tire-laine,  piliers 
de  tavernes,  pipeurs  de  dés,  amateurs  de  Saint- 
Pourçain  et  «  mignoteurs  »  de  fillettes  mignonnes. 
Pour  n'en  plus  citer  qu'un  exemple,  la  littérature 
classique  doit  à  l'organisation  même  de  l'Etat 
louis-quatorzième  quelque  chose  de  sa  noble  et 
très  grave  ordonnance.    La  façade  de  Versailles, 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS       295 

les  jardins  de  Le  Nôtre,  une  perruque  à  marteau, 
telle  tragédie  de  Racine  :  qui  n'entrevoit  les  cor- 
respondances, et  que  Taine,  cet  «  équationniste  », 
a  su  fort  exactement  démêler? 

Et  pourtant,  il  existe,  à  travers  l'infinie  variété 
des  faits  littéraires  et  des  types  d'écrivains,  de  ces 
poèmes  et  de  ces  poètes  qui  échappent  au  rituel 
des  écoles,  à  l'observance  des  chapelains  dans  la 
chapelle.  Je  les  imagine  volontiers  hors  du  temps, 
délivrés  de  l'espace,  au  royaume  de  Chimérie 
peuplé  d'ombres  heureuses,  sur  les  bords  d'un 
Léthé  où  l'on  dépouillerait,  avec  sa  guenille,  l'en- 
nui du  conformisme,  des  vêtements  tout  faits,  du 
«  qu'en-dira-tout-le-monde  ».  Maurice  de  Guérin, 
le  Shelley  des  Odes,  le  Laforgue  des  purs  sanglots, 
deux  ou  trois  encore  :  ils  sont  peu.  C'est  à  leur 
troupe  singulière  qu'est  allé  se  joindre  Fernand 
Severin.  Pour  avoir  repris  en  des  chants  éternels 
quelques-uns  des  thèmes  de  la  grande  banalité 
humaine,  —  l'Amour,  la  Mort,  la  Solitude,  la  Can- 
deur, —  ils  ont  évité  de  tomber,  ces  insaisissables, 
dans  les  mailles  étroites  du  filet  chronologique. 
Ont-ils  vécu  il  y  a  cent  ans?  avant-hier?  vivent-ils 
encore?  pour  combien  de  jours?  d'années?  de 
siècles?...  Qu'importe!  Qu'importent  le  curriculum 
de  leurs  honneurs,  leur  date  de  naissance,  leurs 
promotions  et  grades  académiques!  Pareils  à  la 
jeune  antique,  ils  ont  chanté,  ils  ont  plu.  Gardez- 
vous  de  vous  assembler  autour  d'eux,  vos  fiches 
à  la  main,  reporters  étriqués  et  fabricants  de 
thèses!  Tant  de  curiosité  convient  mal  à  leur  cœur 
simple  et  nu.  Ils  vivront  simplement  dans  la  mé- 
moire des  hommes.  Tant  que  l'Amour,  la  Mort,  la 


296  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

Solitude,  la  Candeur  n'auront  pas  fini  de  peupler 
le  songe  éternel  du  poète. 

*  *  * 

Fernand  Severin  enseigna  les  jeunes  hommes. 
Il  joignit  au  culte  de  l'amitié  le  culte  des  Muses. 
L'amitié  lui  dicta  des  lettres  exquises.  Chaque  fois 
que  les  Muses  l'ont  visité,  sa  joie  s'est  exhalée  en 
des  chansons  douces... 

*  *  * 

J'ai  dit  que  Fernand  Severin  n'appartient  à 
aucune  école.  Il  ne  sera  pas  inutile  cependant, 
pour  mieux  marquer  sa  sereine  indépendance,  de 
se  rappeler  la  situation  des  lettres  belges  quand, 
en  1888,  parurent,  sur  des  pensers  antiques,  ces 
vers  nouveaux.  La  Jeune  Belgique  venait  de  pu- 
blier son  «  Parnassiculet  ».  Max  Waller  faisait  des 
pirouettes;  Rodenbach,  entre  frisure  et  alanguis- 
sement,  des  silences  ouatés;  Gilkin,  ses  «  Fioretti 
du  Mal  »;  Giraud,  du  Leconte  de  Lisle;  et  Valère 
Gille,  du  sous-Giraud.  Verhaeren,  truculent,  a 
campé  ses  «  Flamandes  »  avec  le  réalisme  brutal 
d'un  Maupassant  qui  mettrait  ses  contes  en  vers. 
Mais  tous  ont  ce  trait  commun  qu'ils  lorgnent  du 
côté  de  la  France  :  qui  vers  les  parnassiens,  les- 
quels n'ont  pas  encore  liquidé  tout  leur  stock  de 
coupes  ciselées;  qui  vers  les  symbolistes,  dont 
s'achève  déjà  la  période  militante;  qui  vers  les 
naturalistes  et  les  baudelairiens.  Seul,  Max  Waller, 
page  inconsistant  d'une  équipe  dont  il  est  le  minor, 
n'imite  personne,  puisqu'il  imite  tout  le  monde. 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS  297 

A  quelle  attraction  va  céder  Severin  jeune?  Fera- 
t-il  de  l'art  pour  l'art,  ou  bien  de  l'art  social?  Il 
fera  de  l'art,  tout  court.  Sans  doute,  quelques 
échos  trahissent,  au  début  de  la  carrière  poétique, 
l'influence  de  fréquentations  dont  Severin  ne  s'est 
jamais  défendu.  Un  poème  comme  Le  Don  des 
Lys,  — 

Vous    me    voyez,    ma   sœur,    l'âme    tout    éperdue, 

—  dédié  à  Mockel,  je  le  replacerais  assez  exac- 
tement dans  une  lignée  qui,  partant  de  Gustave 
Kahn,  aboutit  à  Francis  Vielé-Griffin  (et  ce  n'est 
pas,  malgré  la  consécration  académique,  un 
compliment!)  Cygnes  et  lys,  cygnes  mourants, 
lys  fanés,  ce  devient  fastidieux  de  retrouver  dans 
chaque  besace  même  viatique.  Mais  très  vite 
Severin  va  se  libérer.  Et  son  inspiration,  qu'il  n'ira 
plus  chercher  qu'en  lui-même,  nous  la  verrons 
désormais  jaillir  de  l'unique  source  intérieure,  au 
fil  de  ces  poèmes  qu'il  est  d'autant  plus  malaisé 
de  classer  que  l'art  du  poète  a  trouvé,  quasi  du 
premier  coup,  son  expression  définitive.  C'est  tout 
juste  si  les  intimes  croient  pouvoir  préférer  La 
Source  au  fond  des  bois,  le  dernier  recueil  publié, 
où  la  résonance  se  prolonge  étrangement,  comme 
si,  d'avoir  vécu  tout  seul  avec  ses  rêves,  Severin 
avait  fini  par  pénétrer  le  mystère  des  êtres  et  le 
mystère  des  choses. 

*  *  * 

Le  Don  d'Enfance,  Un  Chant  dans  l'Ombre,  Les 
Matins    angéliques,     La    Solitude    heureuse,     La 


298  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

Source  au  fond  des  bois  :  il  y  a  dans  ces  titres 
toute  une  poésie  déjà.  Qui  dira  la  vertu  d'un  titre 
sur  la  couverture  du  livre  où  nous  cherchons  l'oubli 
des  tristesses  quotidiennes?  Le  titre,  c'est  un  appel, 
une  invite,  l'invitation  au  voyage.  C'est  la  pro- 
messe des  horizons  tout  neufs  où  veut  nous  en- 
traîner la  trop  belle  aventure.  C'est  encore  une 
suggestion  douce,  la  mise  en  état  de  grâce,  l'art 
très  subtil  de  disposer  vraiment  le  cerveau  et  le 
cœur.  Le  titre  ne  doit  point  appuyer.  Ni  raccro- 
cheur,  ni  brutal,  ni  même  bien  précis.  Je  veux  qu'il 
ait  le  vague  infiniment  exquis  des  aveux  murmurés, 
des  rêves  qu'estompe  la  nuit  brune,  du  halo  qui 
tremble.  Et  il  faut  encore  qu'il  renferme,  le  titre, 
en  des  sons  assemblés,  toute  la  magie  verbale, 
l'élément  pur,  cette  extrême  fle'ur  de  poésie  qui 
nous  fait  attentifs,  et  déjà  presque  émus,  aux 
consonances  exotiques  de  cette  incantation  que  se 
chante  à  soi-même  Piquoiseau  le  fol,  quand  s'en 
va  Marius,  sur  la  mer  :  «  Aden...  Bombay...  Co- 
lombo... Macassar...  » 

*  *  * 

Le  Don  d'Enfance  rassemble  des  poèmes  écrits 
de  la  vingt  et  unième  à  la  vingt-cinquième  année. 
Il  y  a  décidément,  dans  ces  premiers  essais,  —  je 
tiens  encore  à  le  rappeler,  car  mon  admiration  pour 
Severin  est  d'autant  plus  profonde  qu'elle  se  refuse 
à  être  aveugle,  —  trop  de  cygnes  et  trop  de  lys. 
Un  recueil  publié  chez  Lacomblez,  en  1888,  ne 
portait-il  pas  ce  titre  (non  retenu,  d'ailleurs)  : 
Le  Lys?  D'autre,  part,  le  jeune  poète  n'a  pas  encore 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS       299 

acquis  cette  plénitude  rythmique  —  la  cadence, 
eût  dit  Barrés  —  qui  fera  le  charme  de  ses  plus 
belles  strophes.  A  la  manière  des  symbolistes,  il 
lui  arrive  de  dire  au  vers  :  «  Suspends  ton  vol!  ». 
D'où  cette  impression  de  heurt,  çà  et  là. 

Ce  que  fut  ce  «  don  d'enfance  »,  Severin  l'a  dit 
en  un  poème  qu'il  faudrait  relire  tout  entier  : 

En  quel  jardin  fermé  me  suis- je  réveillé? 

Ah!  rien  que  les  sanglots  d'un  cœur  émerveillé! 

Des  mots  ne  diront  pas  ce  que  l'âme  veut  dire... 

Un  certain  «  osbcurisme  »  n'est  pas  pour  nous 
décourager,  depuis  que  Valéry  nous  contraint,  l'in- 
sidieux, à  des  tours  de  force  exégétiques.  Ce  que 
je  veux  retenir  de  ces  déclarations,  c'est  le  profond 
émoi  suscité  dans  l'âme  du  poète  au  spectacle  des 
forêts  qui  abritèrent  sa  jeunesse  vagabonde,  de 
ces  bois  qu'il  recrée,  par  l'influx  de  la  poésie,  en 
leur  frondaison  neuve. 

Nous  touchons  ici  à  ce  que  j'ose  à  peine  appeler 
la  physionomie  littéraire  de  Severin.  Et  tout 
d'abord,  l'on  avait  affaire  à  un  poète  de  la  nature, 
de  la  nature  sylvestre.  C'est  dans  un  «  jardin  » 
qu'il  s'éveille;  mais  c'est  «  vers  la  paix  des  grands 
bois  »  que  l'égaré  —  ou  le  dirige  —  la  Muse, 
«  sous  ces  calmes  forêts  »  qu'il  veut  déjà  mourir. 
Il  convient  de  souligner  la  place  de  premier  plan 
que  tiennent,  dans  cette  œuvre  bien  wallonne,  les 
arbres  de  chez  nous.  Tandis  qu'un  Verhaeren  cé- 
lèbre toute  la  Flandre  avec,  barrées  des  routes  qui 
poudroient,  les  campagnes  qui  verdoient,  Severin 
exalte,  au  pays  fortuné  où  les  courbes  sont  lentes, 
les  ombres  bleues,  les  sources  claires,  les  nymphes 


300  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

attentives  aux  pipeaux  toujours  taillés,  Severin 
chante  les  coteaux  boisés,  les  chênaies,  la  forêt  pro- 
chaine. A  son  cœur  ingénument  panthéiste  le  culte 
des  arbres  n'est-il  pas  tout  indiqué,  dans  cette 
Wallonie  où  leurs  bras  grand  ouverts  étreignent 
chaque  horizon?  Octave  Pirmez,  le  solitaire  d'Acoz, 
avait  compris  de  son  parc  bien-aimé  la  séduction 
mystérieuse,  lui  que  révolte  la  cognée.  C'est  devant 
le  paysage  qu'on  découvre  de  la  Ramonette  que 
Van  Lerberghe,  l'ami  très  cher  de  Severin,  se  sen- 
tira touché  par  la  grâce  d'une  colline  où  se  pressent 
les  fûts  droits.  Eve  va  naître  ainsi,  d'une  médi- 
tation ardennaise  en  plein  paradis  feuillu;  et  Pan, 
dieu  sylvain.  J'aime  qu'Auguste  Donnay,  le  bon 
peintre  de  chez  nous,  ait  amoureusement  ombré 
les  arbres  tutélaires  qu'il  plante  dans  chacun  dé 
ses  dessins.  Jusqu'à  la  fin  de  sa  vie,  Fernand 
Severin  chérira  les  arbres  d'un  amour  passionné, 
presque  charnel,  comme  si  les  Dryades  et  les 
Hamadryades  hantaient  encore  le  tronc  argenté  du 
bouleau,  svelte  comme  une  jeune  femme.  Et  l'on 
ne  peut  lire  sans  émotion,  en  guise  d'épigraphe  à 
une  pièce  qui  s'intitule  précisément  Aux  Arbres, 
cette  citation  de  saint  Bernard  :  «  Aliquid  melius 
invenies  in  sylvis  quam  in  libris  ». 

A  côté  de  ce  culte  sylvain,  qui  n'est  en  somme 
que  le  revenez-y  d'un  déraciné  —  un  de  plus  !  — 
aux  horizons  de  ses  jeunes  annnées,  ce  que  j'en- 
trevois encore  dans  ce  poème  liminaire,  c'est  une 
aptitude  à  s'émerveiller  qui  constitue,  à  proprement 
parler,  le  «  don  d'enfance  ■».  L'enfant,  dit-on,  est 
naturellement  poète.  C'est  vrai,  dans  ce  sens  qu'il 
redécouvre  à  chaque  instant,  avec  une  faculté  de 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS       301 

renouvellement...  et  d'oubli  qui  tient  du  prodige, 
la  naïve  splendeur  des  spectacles  du  monde. 
N'est-ce  pas  le  plus  sûr  critère  de  l'amour  que  cette 
facilité  de  rebondissement  qui  nous  empêche  de 
nous  affaler  sur  l'oreiller  trop  mol  des  doutes 
devant  l'action?  Fernand  Severin  n'a  rien  d'un 
blasé.  C'est  d'un  œil  toujours  neuf  qu'il  reverra, 
chaque  matin,  des  beautés  toujours  nouvelles.  Il 
saura  même  oublier  —  ce  qui  est  infiniment  plus 
rare  —  les  souffrances  d'hier  devant  les  promesses 
d'un  éternel  demain  : 

Mais  que  les  purs  lêthés  de  ce  paradis  vert 
Font   aisément   douter   qu'on  ait   jamais   souffert, 
Et  que  mes  guérisons  mêmes  me  sont  lointaines! 

Retour  du  poète  aux  horizons  boisés  de  sa  jeu- 
nesse, faculté  de  s'émerveiller  à  chaque  pas  qu'il 
refera  d?ns  ce  vert  paradis  :  telle  m'apparaît,  dans 
son  essence,  l'inspiration  très  haute  des  juvenilia. 
Mais  si  le  poète  a  déjà  pris  son  vol,  l'écrivain  le 
poursuit  d'un  magnifique  essor.  Témoin,  cette 
Couronne,  sous  le  patronage  de  Virgile  (Flumina 
amem  sylvasque  inglorius)  :  merveille  d'entrelacs. 

*  *  * 

Un  Chant  dans  l'ombre,  tel  sera  le  leitmotiv  du 
recueil  suivant,  dont  les  productions  s'échelonnent 
jusqu'à  la  trente-deuxième  année.  Un  rossignol  a 
chanté  dans  la  nuit  de  printemps.  Dans  la  nuit  de 
printemps  qui  versait  au  bocage  une  clarté  lai- 
teuse, il  a  dit  le  désir,  le  trouble,  les  langueurs,  sa 


302  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

joie  soudain  —  cri  d'amour  éperdu,  et  tout  aussitôt 
les  regrets,  les  tendres  regrets, 

Ou   la   mélancolie    exguise    des   heureux. 

Le  poète  l'écoute,  dans  l'ombre.  Et  son  âme, 
discrète  et  fière,  communie  avec  l'âme  du  chan- 
teur esseulé  : 

Tes  pareils,  ô  chanteur,  ne  chantent  que  pour  eux. 

Que  Fernand  Severin  n'ait  jamais  cherché  le 
baiser  lumineux  de  la  gloire,  il  serait  sacrilège  d'y 
insister.  A  ses  yeux,  rien  ne  valait  la  satisfaction 
du  devoir  accompli.  Et  ce  devoir  s'est  toujours 
confondu  avec  le  service  très  dévotieux  d'une  Muse, 
qu'il  écrivait  par  une  M  majuscule,  et  qui  s'iden- 
tifiait elle-même  à  la  très  redoutée  et  très  puis- 
sante dame  des  parfaits  troubadours.  Quant  au 
reste,  —  argent,  honneurs,  palmes  et  titres,  rosettes 
et  prébendes,  —  il  le  mettait  à  sa  vraie  place,  qui 
est  médiocre.  Est-ce  à  dire  pourtant  qu'il  n'ait 
jamais  souffert  de  cette  sorte  d'ostracisme  dont  le 
tenait  frappé  l'incuriosité  de  ses  contemporains? 
Je  n'oserais  pas  l'affirmer.  Pour  un  soldat  de 
l'Idéal  comme  Severin,  l'exploit  personnel  ne 
compte  point;  mais  la  victoire  importe  tout  de 
même.  Dans  la  bousculade  d'une  foule  grossière, 
rejeté  d'une  société  où  le  poète  est  considéré  bien 
moins  qu'un  joueur  de  quilles,  l'auteur  d'Un  chant 
dans  l'ombre  aura  ressenti  jusqu'à  l'amertume  le 
discrédit  où  sombrait,  chaque  jour  davantage,  sa 
Poésie  très  chère.  Mais  s'il  ne  s'est  pas  résigné 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS  303 

sans  lutte  à  mettre  sous  le  boisseau  la  torche  vive, 
quelle  quiétude,  une  fois  rejointe  au  pays  fraternel 
l'ombre  fraternelle,  «  l'ombre  heureuse  »! 

révoque,  sous  un  ciel  ignoré  des  regards, 
Au  pays  pacifique  où  des  clartés  sereines 
Attardent  plus  longtemps  leur  doux  sourire  épars, 
Un  bois  tout  murmurant  de  sources  léthéennes... 

Un  soupir  est  dans  l'air!...   Tout  le  ciel  en  frémit! 
Au  gré  de  la  lueur  plus  vive  ou  plus  tremblante, 
Le  bruit  mélodieux  s'élève  ou  s'assoupit, 
Si  vague,  qu'on  dirait  de  la  clarté  qui  chante. 

Au  loin,  par  les  sentiers,  de  beaux  couples  s'en  vont... 
Au  loin,  par  le  mystère  adorable  des  sentes, 
Le  charme  souverain  de  la  douce  saison 
Mêle  plus  tendrement  les  bêtes  innocentes. 

Ces  cœurs  adolescents  s'aiment  sans  le  savoir! 
Etrangement  heureux,  pleins  d'obscures  alarmes, 
Ils  respirent  partout,  dans  la  beauté  du  soir, 
Comme  un  pressentiment  d'ivresses  et  de  larmes. 

Mais  d'autres,  absorbés  en  un  songe  sans  fin, 

—  A  quoi  sert  de  parler?  Les  choses  sont  si  belles!  — 

Parcourent  les  forêts  et  l'horizon  divin 

Comme   un  livre  ineffable   entr'ouvert  autour  d'elles. 

Les  plus  sages,  pourtant,  les  yeux  clos  à  jamais 
Au  mirage  incertain  qui  trouble  leurs  sœurs  pâles, 
Regardent  défiler,  sous  leurs  fronts  ceints  de  paix, 
Des  cortèges  muets  de  formes  idéales. 

Heureux  qui,  déjouant  l'énigme  du  destin, 

Du  songe  ou  de  la  vie  a  préféré  le  songe; 

Même  la  pureté  de  ce  ciel  enfantin, 

Au  prix  de  ses  pensers,  n'est  qu'un  divin  mensonge! 


304  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

L'air,  vague  et  lumineux,  du  calme  paradis 

Où  glissent,  deux  à  deux,  ces  âmes  apaisées, 

Fait,   dans  l'ombre  des  bois,  sur  ces  sommeils  bénis, 

Trembler  comme  un  halo  la  douceur  des  rosées. 

L'une  d'elles,  parfois,  parlant,  comme  à  regret, 
Avec  la  voix  lointaine  et  tendre  qu'ont  les  ombres, 
Semble  vouloir  livrer  un  peu  de  son  secret 
A  la  complicité  taciturne  des  ombres. 

Que  dit-elle?  Des  mots  de  paix  et  de  pitié... 

Des  mots  calmes,  et  tels  que  notre  âme  fiévreuse 

N'en  saurait,  désormais,  saisir  le  sens  aider; 

Et  F  on  ne  comprend  rien,  sinon  qu'elle  est  heureuse... 

Que  lui  sont  les  amants?  que  lui  sont  les  aimés 
Et  ces  cœurs  enfantins  que  la  terre  émerveille? 
Le  plus  beau  songe  encore  est  sous  les  yeux  fermés, 
Il  n'est  rien  au   dehors  qui  vaille   qu'on   s'éveille!... 

Et  ceci,  qu'il  écrivit  à  26  ans,  est  un  pur  chef- 
d'œuvre. 

*  *  * 

Dans  Les  Matins  angéliques,  qu'il  dédie  à  son 
ami  Ernest  Verlant,  Fernand  Severin  réunit  des 
poèmes  de  date  diverse  où  s'exprime  l'alléluia  de 
l'âme  libérée.  Poète  catholique,  c'est  dans  toute  la 
sincérité  de  son  cœur  qu'il  a  chanté  l'illumination 
intérieure,  le  triomphe  et  le  rayonnement  de  la 
grâce.  Avec  quelle  discrétion!  Et  c'est  très  bien 
ainsi.  Il  y  a  deux  choses  que,  pour  ma  part,  je  me 
résigne  malaisément  à  lire  dans  les  livres  :  les  effu- 
sions sentimentales  et  les  confessions  religieuses. 
L'Amour  et  la  Foi  sont  d'essence  trop  intime  pour 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS       305 

se  prêter  à  la  «  foire  des  vanités  ».  Et  comme  cette 
réserve  jolie  de  Severin  contraste  avec  les  allures 
matamoresques  du  converti  qui  se  bat  et  rebat  les 
flancs,  et  prend  à  témoins  'a  terre,  le  ciel,  voire 
l'enfer,  de  son  assiduité  au  catéchisme  !  Hélas  !  les 
sous-Bloy,  les  Huysmans  de  pacotille  et  les  pseudo- 
Retté  n'ont  pas  fini  d'assourdir  la  république  des 
lettres  de  leurs  rugissements,  de  leurs  imprécations, 
de  leurs  excommunications! 

Chez  Fernand  Severin,  rien  que  de  suggéré. 
Celle  qu'il  célèbre  sous  le  nom  fervent  de  Caris- 
sima,  c'est  une  Madone  indulgente,  toute  proche 
de  celle-là  que  chantait,  au  temps  du  dolce  stil 
nuovo,  Guido  Guinizelli,  cœur  plein  de  poésie. 
L'analogie  est  parfois  si  troublante  qu'on  ne  sait 
plus  vraiment  —  et  peut-être  le  poète  confond-il 
en  sa  rêverie  la  «  dame  de  grâce  »  et  la  dame 
d'amour?  —  si  l'on  est  sur  la  terre  ou  si  l'on 
touche  au  ciel.  Cette  dame  de  grâce  s'appellera 
Béatrice,  d'ailleurs.  Comme  il  advint  de  Béatrice, 
un  rôle  de  protection  lui  sera  dévolu.  Et  je  sais 
peu  de  vers  plus  délicatement  inspirés  que  ceux-ci, 
de  L'Ombre  gardienne  : 

//   m'est  doux  de  penser,   en  ces  heures  de  nuit, 
Qu'une  amie  est  au  loin,  dont  le  rêve  me  suit... 

Et  je  ne  suis  pas  seul,  bien  que  je  sois  loin  d'elle. 

C'est  sur  la  terre  d'Italie  que  Severin  semble 
avoir  le  mieux  compris  le  sens  d'une  religion  aussi 
naturellement  poétique.  De  l'Italie  il  devait  aimer 
de  dilection  la  campagne  ombrienne,  —  «  un  pays 
dont  la  douceur  est  grave  »,  —  avec  son  séraphique 


306  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

Francesco,  jongleur  du  Bon  Dieu.  Ombrie,  terre 
douce  et  de  forte  couleur!  De  Spolète,  j'ai  revu, 
l'autre  été,  toute  la  plaine  où  l'olivier  noueux  se 
marie  à  la  vigne  ; 

Là    bas,  les  horizons  frissonnent  dans  l'azur, 

horizons  onduleux  des  croupes  apennines;  et  l'œil 
cherche,  aux  sources  du  Clitumne,  les  cyprès  ren- 
versés au  miroir  des  eaux  calmes,  que  le  crépus- 
cule et  la  méditation  de  Carducci  font  roses. 

Deux  poèmes  seulement  (En  Ombrie,  La  Maison 
élue),  mettent  dans  Les  Matins  angéliques  une 
cloche  d'Ave  Maria.  Il  y  a  bien  aussi  ce  Campo 
Santo,  mais  qui  pourrait  s'entendre  de  tel  vieux 
cimetière  de  chez  nous,  où  l'on  souhaite  de  dormir 
au  soleil,  sous  la  pierre  chaude.  Je  veux  saluer  ici 
cette  admirable  sobriété. 

Fernand  Severin,  qui  a  goûté  le  charme  des 
paysages  transalpins,  pourquoi  n'a-t-il  pas  rap- 
porté dans  son  bagage  un  volume  de  vers  d'Italie? 
Son  talent  descriptif  n'est  certes  pas  en  cause. 
Nous  citerions  plus  d'un  tableau  de  nature  qui 
possède  un  étrange  pouvoir  d'évocation.  La  ré- 
ponse à  cette  interrogation,  je  la  cherche  ailleurs. 
Si  Severin  n'a  pas  songé  à  décrire  l'Ombrie,  c'est 
qu'à  ce  moment-là,  il  ne  se  sentait  pas  possédé  par 
le  dieu.  Nous  avons  fait  allusion  à  ce  qu'il  appelle 
volontiers  les  visites  de  la  Muse.  Sous  la  plume 
d'un  écrivain  aussi  parfaitement  probe,  cette 
expression  n'a  plus  rien  d'un  poncif.  En  réalité, 
Fernand  Severin  n'a  jamais  écrit  sinon  dans  cet 
état  second,  dans  cette  sorte  de  transe  intérieure 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS  307 

où  le  jetait  la  Poésie  inspiratrice.  Je  ne  puis  m'em- 
pêcher  de  songer  ici  à  d'autre  littérature,  sur  com- 
mande, et  qui  doit  nourrir,  bon  an  mal  an,  tous  ces 
pourvoyeurs  malgré  eux  :  «  Tu  feras  tant  de 
romans,  à  tant  de  lignes,  à  tant  la  ligne...  Tu 
trousseras  tant  de  scènes-en  tant  d'actes...  Tu  li- 
vreras à  l'éditeur  tant  de  vers  sur  tant  de  pages...  » 
Dérision!  Quand  l'on  peut  voir,  dès  que  reviennent 
les  vacances,  cingler  vers  les  pays  à  la  mode  — 
latitude  nord,  latitude  sud,  îlots  océaniens,  fleuve 
Congo,  route  mandarine  —  les  forçats  des  lettres, 
un  carnet  sur  le  sein  droit,  leur  stylo  sur  le  sein 
gauche!  Ah!  le  triste  voyage  que  le  voyage  où  il 
faut  «  prendre  des  notes  »!... 

Fernand  Severin  n'a  pas  pris  des  notes  en 
Ombrie.  Il  ne  se  soucie  point  de  nous  donner  de  la 
terre  italique  des  sensations  étrangement  colorées. 
Ce  qu'il  retrouve  au  vallon  d'Assise,  c'est  cette  âme 
assoiffée  d'idéal  qu'il  emportait  avec  lui,  en  tous 
lieux.  De  là  vient  que  ce  rêve  qu'il  a  caressé  de  la 
«  maison  élue  »,  — 

Quelque  chose  de  clair  comme  un  site  enfantin! 
Des  jardins  et  des  prés,  d'adorables  enclos, 
Dont  la  sérénité  d'un   éternel  matin 
A  peine  effleurerait  le  printemps  inéclos! 

—  nous  pourrions,  sans  y  rien  changer,  le  trans- 
poser sur  n'importe  quel  plan  de  solitude  heureuse, 

Dans    la    communion    des   humbles    et    des   doux. 
*    *    * 


308  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

La  Solitude  heureuse,  tel  s'intitule  précisément 
le  recueil  postérieur.  Revenant  sur  le  thème  favori 
d'Un  Chant  dans  l'ombre,  le  poète  rappelle  avec 
une  gravité  sévère  l'idéal  qu'il  s'est  choisi,  libre- 
ment. C'est  ici  le  couronnement  d'une  œuvre  déjà 
si  belle.  Tous  les  motifs  reviennent,  —  culte  des 
forêts,  émerveillements,  humble  résignation,  can- 
deur fervente,  —  plus  magnifiquement  orchestrés. 
Un  soir  au  pays  natal  réveille  sous  nos  yeux  l'en- 
fance champêtre,  avec  le  «  don  d'enfance  ».  Voici, 
par  la  bouche  d'un  «  sage  »,  la  confession  apaisée 
du  penseur  méconnu.  Et  voici,  comme  à  l'aube  des 
Matins  angéliques,  de  lumineux  tercets  (Si,  vrai- 
ment, la  tristesse...). 

Mais  ce  qu'on  ne  saurait  assez  louer,  c'est  la 
forme.  Elargie,  assouplie,  frappée  comme  une  mé- 
daille ou  douce  comme  une  caresse,  elle  chante,  la 
strophe  —  et  chaque  vers  enchante.  J'éprouve  jus- 
qu'à l'obsession  la  magie  d'un  poème  comme  Les 
Iles  en  fleur  : 

Bien    des  jours  avaient  fui  depuis  l'heure  fatale 

Ou,  reniant  enfin  l'obscurité  natale, 

J'étais    entré,   joyeux,    dans    l'inconnu    des    flots! 

Et  souvent,  devançant  Fessor  de  mes  galères, 
J'avais  interrogé  les  lointains  solitaires 
Que  le  rêve  menteur  change  en  eldorados. 

C'était    en    vain!    Malgré    mon    attente    éperdue, 
La  mer,  la  vaste  mer,  emplissait  Vétendue, 
Où  descendait  bientôt  t 'anxiété  du  soir... 

Mais,  un  jour,   le  parfum   d'une   terre  prochaine 
Nous  arrivait,  avec  la  douceur  d'une  haleine, 
Enivrant  nos  vingt  ans  d'un  radieux  espoir. 


UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS       309 

Et  tandis  que  la  houle  écumait  sous  Vétrave, 
J'aspirais,  exaucé,  ce  grand  souffle  suave 
Qui  s'était  promené  sur  des  îles   en  fleur... 

Le  moment  serait  venu  de  parler  de  La  Source 
au  fond  des  bois,  qui  constitue  en  quelque  sorte  le 
testament  spirituel  du  plus  spiritualiste  des  poètes. 
Mais  le  lecteur  nous  permettra  bien  de  lui  laisser 
la  joie  de  la  découverte.  Et  qu'on  ne  prenne  point 
pour  une  subtile  gageure  le  silence  qu'à  ce  propos 
nous  avons  décidé  de  ne  point  rompre  ici.  Il  y  a, 
dans  ces  vers  que  Severin  voulut  nouer  pour  une 
gerbe  suprême,  tout  ce  qu'ajoute  à  la  simplicité  de 
l'enfant  la  méditation  de  l'homme. 

Une  source  a  jailli  dans  le  vallon  natal,  comme 
une  présence;  Bellérophon,  fils  de  Méduse,  se  cabre 
en  vain  sous  l'étreinte  de  son  fier  cavalier;  âpre 
orgueil  d'être,  au  sein  des  grands  bois,  aux  rives 
du  torrent  écumeux,  le  Centaure;  douceur  d'évo- 
quer les  pays  bienheureux,  l'autre  Arcadie;  et 
pleurent  les  Nymphes  en  détresse;  et  poursuivent, 
au  fond  du  ciel,  leur  course  errante,  les  nuages; 
printemps  de  Hollande,  soirs  anglais;  bondissante 
Semois  où  s'est  mirée  un  jour  l'Eve  de  Van  Ler- 
berghe;  la  joie  de  créer;  telle  volupté  de  souffrir; 
une  certitude  heureuse  de  survivre;  et,  près  du 
sourire  énigmatique  de  la  Joconde,  l'apparition  du 
visiteur  nocturne  dont  le  souffle  est  glacé,  et  qui 
s'appelle  peut-être  la  Mort... 


310  UN  POETE  DE  CHEZ  NOUS 

Le  donquichottisme  littéraire  est  un  périlleux 
exercice.  Redresser  les  torts  ne  paie  pas.  D'ail- 
leurs, qu'importe  à  la  mémoire  d'un  Fernand 
Severin,  à  la  fidélité  de  ses  amis  et  de  ses  proches, 
la  consécration  officielle  d'un  talent  définitif,  d'une 
œuvre  qui  demeure! 

Mais,  sans  prétendre  vulgariser  le  «  don  d'en- 
fance »,  amplifier  par  je  ne  sais  quel  haut  parleur 
brutal  «  un  chant  dans  l'ombre  »,  sans  déflorer  la 
paix  des  «  matins  angéliques  »,  sans  troubler  dans 
son  éternel  repos  celui-là  qui  connut  la  «  solitude 
heureuse  »,  il  doit  être  permis  d'orienter  vers  la 
«  source  au  fond  des  bois  »  les  bonnes  volontés 
touchantes.  Cherchez  la  source  au  fond  des  bois. 
Elle  est  claire  et  fraîche,  à  ravir.  Et  dès  que  vous 
l'aurez  trouvée,  trop  heureux  si  j'ai  pu  vous  servir 
de  guide,  je  m'efface,  — 

Les   mots   humains    sont  impuissants 
A  définir  sa  jeune  grâce, 

—  je  m'efface  derrière  le  sourcier  plein  d'enchan- 
tements, qui  n'est  plus  parmi  nous  que  le  murmure 
de  la  fontaine,  la  limpidité  du  cristal,  le  jaillisse- 
ment secret,  au  fond  des  âmes,  de  l'eau  qui  danse. 


L'AME    WALLONNE 

Laissons  de  côté  la  question  de  la  race.  Aban- 
donnons aux  anthropologues  le  soin  délicat  de 
mesurer  les  crânes  des  brachycéphales  et  des  doli- 
chocéphales, d'enregistrer  sur  leurs  tablettes  le 
diamètre  du  cheveu,  la  couleur  du  poil.  Le  type 
wallon  existe. 

Il  existe,  puisque  je  le  vois.  Je  le  reconnaîtrais 
entre  mille.  Et  je  l'aime.  Non  point  par  chauvi- 
nisme, ni  par  esprit  de  clocher  :  par  habitude.  En 
le  reconnaissant,  c'est  moi-même  que  je  retrouve 
en  lui;  et  j'ai  l'impression  de  me  pencher  sur  un 
miroir. 

Les  miroirs  sont  complaisants.  L'esquisse  que  je 
vais  tracer  risque  fort  d'être  flattée.  Mais  pour 
atteindre  à  l'âme  d'un  peuple,  —  ou  d'un  homme, 
—  ne  convient-il  pas  de  faire,  joyeusement,  l'effort 
de  sympathie,  le  geste  amical?... 

*  *  * 

Il  y  aurait,  me  semble-t-il,  quelque  simplisme  à 
opposer  au  paysan  des  Flandres  l'ouvrier  wallon. 
Sur  la  vignette  d'un  billet  de  banque,  le  diptyque 
a  de  l'allure  :  d'un  côté,  la  houe;  de  l'autre,  le 
marteau.  Pour  reprendre  un  assez  vilain  mot  histo- 
rique, les  deux  mamelles  de  la  Belgique  seraient 


312  L'AME  WALLONNE 

l'agriculture  et  l'industrie;  et  la  frontière  des 
langues  séparerait  aussi  laboureurs  du  plat  pays, 
compagnons  des  métiers  de  nos  bonnes  villes.  Le 
parallèle  littéraire  est  un  genre  faux.  Si  vous  en 
appliquez  les  recettes,  et  procédés  à  la  géographie 
humaine,  vous  allez  sacrifier  la  nuance  à  la  for- 
mule. En  réalité,  qu'il  soit  cul  terreux  ou  mineur, 
qu'il  gratte  l'âpre  sol  des  Ardennes  ou  qu'il  abatte 
le  minerai  de  houille  dans  la  veine,  le  Wallon  a  son 
individualité  propre. 

Je  faisais  tout  à  l'heure  allusion  au  type  phy- 
sique. C'est  vrai  que  nous  sommes  fiers  de  notre 
tête  ronde.  Le  Wallon  est  courtaud,  plutôt  bas  sur 
jambes,  au  poil  châtain  foncé.  J'en  connais  plus 
d'un  à  qui  on  pourrait  appliquer  le  signalement  de 
Villon  peint  par  lui-même  :  «  Sec  et  noir  comme 
écouvillon  ».  Le  type  sarment  brûlé  n'est  pas  rare 
en  Wallonie.  Et  c'est  bien  pourquoi  les  obèses 
suscitent,  plus  qu'ailleurs,  lazzis  et  quolibets. 
«  Gros  plein  de  soupe  »  est  une  injure  que  tous 
les  galopins  de  tous  nos  ruisseaux  n'hésitent  guère 
à  proférer.  Dans  cet  ancien  pays  de  vignobles  et 
qui  a  gardé  le  culte  des  vins  de  Bourgogne  et  des 
prestes  refrains  bachiques,  la  bière  me  paraît  une 
intruse,  une  boisson  d'importation.  On  regrette  la 
disparition,  sur  les  coteaux  de  Meuse,  de  ces 
vignes  qui  s'accrochaient  aux  éboulis  et  qui  sem- 
blaient appeler  sur  la  Wallonie  tout  entière  les 
bénédictions  du  soleil,  le  secret  des  ivresses  légères. 

Pour  voir  de  près  le  vrai  Wallon,  celui  que  n'a 
pas  touché  le  conformisme  des  villes  tentacu- 
laires,  il  faudrait  aller  s'asseoir,  à  la  vesprée,  sur 
le  banc  de  la  maison  du  maïeur,  dans  tel   village, 


L'AME  WALLONNE  313 

auquel  je  songe,  de  l'Entre-Sambre-et-Meuse. 
Parce  que  c'est  la  saison  des  prunes,  l'air  est  tout 
embaumé  de  senteurs  sucrées,  tout  vrombissant  de 
vols  de  guêpes.  Les  tâcherons  reviennent  de  la 
«  pâture  »  comme  on  dit  là-bas.  Ils  portent  le 
chapeau  de  paille  noir  à  bords  courts,  la  chemise 
largement  échancrée;  point  de  sabots.  Une 
coquetterie  est  sur  eux.  Et  cela  se  traduit  par  un 
bouton  d'églantine  au  harnais  du  cheval.  Pour 
vous  dire  le  bonsoir  d'une  voix  qui  chante,  le  pay- 
son  wallon  ôte  un  instant  de  sa  bouche  la  pipe  de 
merisier.  Les  ouvriers  de  l'usine  regagnent  à 
bicyclette  leur  maison  des  champs.  Mais,  tandis 
qu'à  la  même  heure  crépusculaire,  sur  les  pistes 
sablonneuses  de  Campine,  les  Flamands  vont  par 
bandes,  le  Wallon  —  observez-le  —  roule  volon- 
tiers seul.  Tout  seul,  il  a  monté  la  côte.  Et  il  se 
presse...  Non  dans  l'attente  de  la  soupe,  non  dans 
l'espoir  d'un  sommeil  proche  et  béat,  mais  parce 
qu'il  y  a  le  journal  à  lire,  le  bouton  de  la  T.  S.  F. 
à  tourner.  Du  côté  de  l'abreuvoir,  les  vaches  meu- 
glent. Mais  les  dépêches  de  Paris,  de  Londres,  de 
Berlin,  de  Rome,  l'ouvrier  de  mon  pays  les  écoute 
—  et  les  comprend. 

*  *  * 

De  tracer  un  portrait  moral,  c'est  une  aven- 
ture plus  périlleuse.  Commençons  par  un  défaut  : 
le  Wallon  est,  dit-on,   léger. 

Je  plaiderai  coupable.  Il  est  vrai  que  la  plu- 
part de  ces  fils  de  Gaulois  méritent,  au  moins  une 
fois  le  jour,  le  reproche  que  César  adressait  à  leurs 


314  L'AME  WALLONNE 

lointains  ancêtres.  Cette  légèreté  est  faite  surtout 
d'une  singulière  mobilité  d'impressions.  Nous  ne 
sommes  pas  des  «  concentrés  ».  Si  la  méditation 
ne  nous  est  pas  tout  à  fait  étrangère,  volontiers 
s'égare-t-elle  aux  détours  de  la  curiosité.  Les 
nuances,  bien  plus  que  le  cristal  :  voilà  ce  qui  nous 
retient  penchés  sur  le  prisme. 

Et  cette  légèreté  est  aussi  la  rançon  d'une  viva- 
cité d'esprit  qui  nous  fait  très  contents  de  nous- 
mêmes.  Ici,  d'ailleurs,  je  mettrais  une  sourdine  à 
notre  los.  Nous  le  chantons  avec  une  belle  indis- 
crétion. En  vérité,  certains  Wallons  ont  «  la 
goutte  à  l'imaginative  ».  Mais  ils  rachètent  ce 
péché  contre  la  race  par  une  sorte  de  facilité  épi- 
dermique  qui  sauve  du  moins  les  apparences. 

Rarement  le  Wallon  manque  de  faconde.  On 
affirme  qu'il  est  le  Tartarin  de  la  Belgique.  C'est 
assez  juste.  A  cette  différence  près  qu'il  y  a  plus 
loin  du  Liégeois  fort  en  gueule  au  West-Fla- 
mand  taciturne  et  susceptible  que  du  Méridional 
pétaradant  au  Parisien  disert.  Même  à  Bruxelles, 
le  franc-parler  wallon  somme  comme  une  incon- 
gruité, une  impertinence.  La  gouaille  ne  va  pas 
sans  quelque  malice  ou  méchanceté.  A  leur  jeu 
favori,  qui  est  de  s'envoyer  en  riant  des  choses 
terribles,  il  advient  que  les  bretteurs  démouchet- 
tent les  fleurets.  Ici  encore,  l'excès  serait  propre- 
ment intolérable  pour  qui  n'a  pas,  d'emblée, 
accepté  les  règles  d'un  véritable  «  jeu  »  (il  faut 
reprendre  le  mot),  où  comme  le  dit  un  proverbe 
de  chez  nous,  «  ce  sont  les  mieux  moqués,  les 
mieux  gardés  ». 

Frondeurs  et  narquois,  les  vrais  Wallons  ont  la 


L'AME  WALLONNE  315 

pudeur  de  leurs  sentiments  les  plus  intimes.  Je  me 
garderais  bien  de  mettre  ce  goût  de  la  blague  — 
ou  de  la  hâblerie  —  sur  le  compte  de  la  légèreté. 
J'y  vois  plutôt  signe  d'orgueil,  le  besoin,  quelque- 
fois, de  briser  un  sanglot  en  un  éclat  de  rire. 

Dans  cette  esquisse  que  je  voudrais  le  plus 
dépouillée  qu'il  soit  possible,  je  m'abstiens  délibé- 
rément de  faire  appel  à  la  littérature.  J'aurais 
évoqué  volontiers,  cependant,  notre  Mistral  du 
Pan  de  bon  Dm  :  Henri  Simon.  D'ailleurs,  la 
notion  même  de  littérature  wallonne  aurait  besoin 
d'être  précisée,  si  l'on  considère  en  tout  cas  les 
œuvres  écrites  en  français  sur  le  territoire  de  nos 
provinces  du  Sud.  Mais  les  lettres  patoisantes, 
mais  ces  florilèges  —  humbles,  souvent  —  de 
chansons  pour  la  bien-aimée  et  de  pauvres  rimes 
sur  des  thèmes  archiusés  révèlent  à  quel  point  le 
poète  wallon  répugne  aux  confidences  indiscrètes. 
Le  vocabulaire  même  de  la  passion  a  des  demi- 
teintes  adorables.  De  la  jeune  fille  pour  qui  l'on 
meurt  d'amour,  on  dit,  en  Wallonie  :  «  Je  la  vois 
volontiers  ».  Réserve  farouche,  orgueilleuse  timi- 
dité :   signe  de  race. 

Et  c'est  un  autre  signe  de  race  que  l'individua- 
lisme wallon.  Certes,  tous  les  Belges  ont  la  pas- 
sion de  l'indépendance.  «  Liberté  »  :  tel  est  le 
dernier  mot  de  notre  hymne  national,  ce  mot  qui 
est  un  cri  et  sur  lequel  monte  et  s'enfle  la  voix 
quand  les  foules  du  stade  chantent  la  Braban- 
çonne. Mais  il  ne  s'agit  pas  ici  de  joug  à  secouer, 
de  chaînes  à  rompre. 

Libre  et  fier,  le  Wallon  entend  appliquer  à  la 
lettre  ce  «  mot  »  d'une  vieille  charte  au  pays  de 


316  L'AME   WALLONNE 

Liège  :  «  Pauvre  homme  en  sa  maison  est  roi.  » 
En  sa  maison.  Nous  avons  horreur  de  tout  ce  qui 
ressemble  à  un  embrigadement.  Cette  passion 
d'échapper  à  la  règle  peut  nous  jeter,  d'ailleurs, 
dans  les  aventures  les  plus  folles.  La  discipline  a 
sa  beauté.  Elle  a  sa  vertu.  Nous  ne  sommes  pas 
disciplinés.  Nous  cultivons,  jusqu'à  Toutrecui- 
dance,  le  droit  de  marcher  sur  les  pelouses  inter- 
dites et  de  faire  la  nique  aux  éciiteaux. 

Tel  est,  chez  un  Wallon,  le  goût  du  «  singu- 
lier »,  du  personnel,  le  culte  du  moi,  comme  eût 
dit  Barrés,  que  le  sentiment  de  la  nature  échappe 
le  plus  facilement  du  monde  aux  séductions  du 
panthéisme.  Je  ne  crois  pas  qu'un  Verhaeren  soit 
possible  aux  rives  de  la  Meuse.  Verhaeren  s'iden- 
tifie à  la  plaine  flamande.  Il  souffre  de  ses  enfan- 
tements laborieux,  après  qu'il  s'est  livré  tout 
entier,  avec  elle,  aux  baisers  du  soleil.  Le  prome- 
neur wallon  n'est  pas  seulement  un  promeneur 
solitaire  :  sa  rêverie  est  tournée  vers  le  dedans.  Il 
écoute  le  chant  des  oiseaux  ;  mais  c'est  pour 
mieux  percevoir  l'écho  de  ce  chant  dans  son  âme. 
Et  il  perçoit  les  mille  et  une  résonances  de  l'écho, 
parce  que  chacun  des  oiseaux  —  le  merle,  le  bou- 
vreuil, la  fauvette,  le  rossignol  —  gai  de  sa  note 
dans  le  concert  sous  la  feuillée.  Le  Cantique  des 
Créatures,  de  François  d'Assise,  est  une  prière  qui 
a  son  climat  sentimental  chez  nous. 

C'est  un  trait  de  lumière,  pour  qui  veut  pénétrer 
l'âme  wallonne,  que  l'attitude  du  Wallon  devant 
la  nature.  La  nature  ne  nous  apparaît  pas  comme 
le  Grand  Tout  où  il  fait  bon  se  fondre,  se  dis- 
soudre,   mais    comme    le    spectacle     multiforme, 


L'AME   WALLONNE  317 

changeant,  de  ce  qui  vit,  de  ce  qui  passe  et  se 
renouvelle  sans  cesse.  Les  Wallons,  qui  savourent 
la  beauté  du  paysage,  ne  sont  pas  des  peintres 
cependant.  Pour  fixer  sur  la  toile  un  moment  de 
leur  sensibilité,  il  faudrait  d'abord  arrêter  le  flux 
éternel,  le  «  panta  rheï»...  Ils  préféreront  la 
musique,  de  tous  les  arts  le  plus  subjectif,  le  plus 
individuel  sans  doute.  Voilà  pourquoi  à  la  palette 
du  peintre  flamand  nous  opposons  les  riches  tona- 
lités de  nos  musiciens  de  Wallonie.  Le  peuple  de 
chez  nous  est  un  peuple  qui  chante. 

D'une  sensibilité  qui  peut  paraître  à  fleur  d'épi- 
derme,  prompt  à  la  répartie,  spirituel  jusqu'à  la 
gouaille,  pudique  dans  tes  expansions,  défenseur 
obstiné  du  château  intérieur,  si  jaloux  de  ton 
«  moi  »  que  tu  te  chanteras,  pour  ton  plaisir  soli- 
taire et  secret,  la  musique  de  tes  plus  beaux 
rêves  :  tel  mon  frère  wallon,  je  te  reconnais,  tel 
je    t'aime  ! 

*  *  * 

Mais  l'âme  wallonne,  à  son  tour,  est  infini- 
ment nuancée.  Il  faudrait  distinguer  le  Borain  du 
Liégeois,  l'Ardennais  du  Hesbignon,  l'homme  de 
Chimay  de  l'homme  de  Nivelles.  Tous  ces  exem- 
plaires d'un  même  type  humain  ont  leurs  carac- 
téristiques émouvantes  ou  drôles.  Ce  n'est  pas 
seulement  affaire  d'accent  local.  Ni  de  costumes 
régionaux.  Certes,  les  traditions  folkloriques  ne 
meurent  qu'à  regret.  Un  «  Binchou  »  sera  fier,  tant 
que  Binche  sera  Binche,  des  grelots  de  sa  cein- 
ture et  des  plumes   de   son    chapeau.    Il    arrive 


318  L'AME   WALLONNE 

encore  de  croiser,  sur  la  route  de  La  Roche,  la 
paysanne  plus  ridée  que  reinette  au  cellier  et  qui 
n'a  pas  consenti  à  laisser  sur  l'armoire  de  frêne 
le  chapeau  à  bavolet.  Mais  les  Wallons  sont  aussi 
différents  les  uns  des  autres,  parce  que  la  nature 
du  sol  et  les  habitudes  de  vie  leur  ont  façonné 
tel  ou  tel  visage. 

Ce  serait  le  lieu  de  dire  la  rude  existence  du 
mineur,  du  métallurgiste,  du  souffleur  de  verre, 
de  la  hiercheuse.  Les  bronzes  de  Constantin  Meu- 
nier surgissent  sous  nos  yeux.  Ils  disent  la  beauté 
de  l'effort  rude,  des  muscles  tendus,  des  dos  qui 
s'arc-boutent,  la  splendeur  du  feu  dompté,  de  la' 
terre  éventrée  jusqu'en  ses  profondeurs.  L'ou- 
vrier wallon  est  aussi  un  artisan  racé.  Héritier  des 
traditions  des  métiers  de  nos  bonnes  villes,  il  a 
sauvegardé,  à  travers  les  siècles  et  en  dépit  du 
machinisme,  le  goût  du  fignolage,  le  sens  du 
«  chef-d'œuvre  »  de  maîtrise.  Les  batteurs  de 
cuivre,  les  «  copères  »  au  pays  de  Dinant  ont 
disparu.  Mais  restent  les  armuriers  de  Liège,  les 
tisserands  de  Verviers  et  d'ailleurs.  Un  fusil  lié- 
geois est  objet  de  patience  et  d'amour.  Il  ne  s'agit 
pas  seulement  que  l'arme  soit  de  haute  précision, 
le  canon  rayé  selon  les  lois  de  la  plus  sûre  balis- 
tique. Le  spécialiste  en  chambre  s'attache  avec 
ferveur  à  graver  l'écusson.  Damasquiné  comme 
un  poignard  d'émir,  le  fusil  fera  l'orgueil  de  celui 
qui  sut  y  incruster,  d'après  un  dessin  inédit,  filets 
d'or  et  nervures  d'argent.  De  même,  l'ouvrier  de  la 
laine  supporte  mal  les  règlements  d'atelier  qui  ten- 
dent à  uniformiser  les  prestations  devant  le  métier. 
C'est  l'origine   de   conflits  syndicaux,    de  grèves 


L'AME  WALLONNE  319 

opiniâtres.  Car  l'individualisme  n'a  plus  sa  place 
au  siècle  où  nous  sommes.  Et  l'individu  outre- 
passe, d'ailleurs,  en  maintes  occasions,  ses  droits. 

Le  sol  donne  aussi  ses  conseils,  ses  «  orien- 
tations ».  Cette  géographie  humaine  de  la  Wal- 
lonie, pourquoi  n'irions-nous  pas  la  suivre  au 
penchant  des  coteaux,  aux  méandres  des  rivières  ? 
Nous  n'avons  pas  encore  rappelé  que  la  terre 
wallonne  est  profondement  ravinée.  Les  plus  beaux 
sites  de  chez  nous  ferment  le  ciel  sur  un  horizon 
tourmenté.  Je  crois  que  l'âme  flamande  doit  quel- 
que chose  à  l'immensité  des  plaines  basses.  Ces 
routes  qui  «  s'allongent  dans  le  soir,  infinies  », 
comme  dit  Verhaeren,  sont  favorables  aux  évasions 
sans  but,  vers  N'Importe-Où.  Le  Wallon,  par  une 
sorte  de  choc  en  retour,  est  obligé  de  revenir 
constamment  sur  lui-même.  Toute  promenade  a, 
pour  lui,  ses  imprévus.  Tout  détour  du  chemin 
peut  révéler  la  fumée  d'un  toit. 

Et  cependant,  qui  va  du  Tournaisis  au  plateau 
de  Hervé,  prenant  la  Belgique  en  écharpe,  sera 
frappé  de  la  diversité  des  paysages.  Mais  la 
couleur  du  ciel  —  mauve  et  plus  gris  que  bleu  ■ — 
reste  la  dominante,  et  presque  toutes  les  maisons 
ont  un  capuchon  d'ardoises.  Voici  des  champs  de 
blé  à  l'ombre  des  terrils  noirs.  Voici  la  Sambre, 
si  capricieuse  en  ses  détours.  Avec  le  Namurois, 
commence  la  forêt  d'Ardenne.  Tous  ces  rochers 
friables  portent  l'empreinte  du  sabot  de  Bayard, 
le  cheval  des  preux.  Et  comme  il  est  devenu  cher 
à  nos  cœurs,  ce  site  de  la  vallée  mosane  qui  vit  la 
dernière  ascension  —  la  plus  haute  —  d'Albert 
le  Grand  !...  Nous  entrons  sous  la  futaie  luxem- 


320  L'AME   WALLONNE 

bourgeoise.  Brament  les  cerfs,  grogne  le  sanglier. 
Dans  la  clairière,  le  sabotier  entaille  le  bois  ten- 
dre et,  de  la  pointe  du  couteau,  il  gravera  des 
fleurs  sur  les  plus  petits  sabots. 

De  Pirmez  à  Severin,  d'Adolphe  Hardy  à  Tho- 
mas Braun,  nos  poètes  ont  redit  les  enchantements 
de  la  forêt.  Et  c'est  encore  la  forêt  ardennaise,  la 
forêt  wallonne,  qui  a  le  mieux  inspiré  un  Lemon- 
nier,  un  Van  Lerberghe  à  la  Ramonette.  Nos 
eaux  courantes,  nos  cascatelles  attendent  toujours 
d'être  captées  par  quelque  magicien  du  rythme. 
Mais  peut-être  qu'elles  prolongent  leur  chanson 
sur  les  cailloux  dans  telle  mélodie  fluide  de 
Lekeu  ?... 

Comment  il  s'amuse,  le  peuple  Wallon?  —  Avec 
bonne  humeur. 

La  joie  de  vivre  est  comme  un  mot  d'ordre, 
chez  nous.  Elle  ne  s'interdit  pas  les  truculences 
rabelaisiennes.  Le  wallon  (la  langue  wallonne), 
dans  les  mots,  brave  l'honnêteté.  Quelques-uns  des 
plus  savoureux  fabliaux  —  des  plus  lestes  —  du 
moyen  âge  ont  été  contés  par  nos  pères.  Ils 
savaient  également  dire  le  mot  et  faire  la  chose. 
Pas  bégueules  pour  un  sol.  Religieux,  au  demeu- 
rant, avec  une  pointe  d'anticléricalisme  qui  sent 
aussi  son  fabliau.  Le  moine  et  le  curé  sout  pré- 
textes à  railleries.  Dans  les  familles  les  plus  chré- 
tiennes, le  sujet  est  inépuisable.  Même  les  dîners 
au  presbytère  se  pimentent  d'anecdotes  dont  l'en- 
soutané  fait  les  frais. 


L'AME  WALLONNE  321 

Sans  jamais  tomber  dans  la  goinfrerie,  le 
Wallon  est  une  «  fine  gueule  ».  Les  crus  les  plus 
fameux  achèvent  de  donner  leur  bouquet  dans  le 
silence  poussiéreux  des  caveaux  du  notaire  et  du 
gérant  de  charbonnage.  Tel  capitaine  d'industrie 
surmené  ne  consentira  pas  à  passer  son  smoking 
pour  une  soirée  au  théâtre;  mais  il  souffrira  le 
supplice  du  plastron  glacé  si  vous  lui  avez 
signalé  le  dernier  restaurant  où  l'on  mange.  La 
carte  gastronomique  du  pays  wallon  multiplie 
comme  à  plaisir  les  appellations  savoureuses  et  les 
dyspepsies  incurables.  Tout  événement  joyeux  — 
ou  triste —  déclenche  le  rituel  des  agapes  et  liba- 
tions. Mais  c'est  au  fond  des  bourgades  de  pro- 
vince que  se  cultive  et  s'épanouit  l'art  difficile  du 
bien-manger.  Je  songe  à  telle  villette  du  Hainaut 
où  l'on  se  met  à  table  dès  les  onze  heures  du 
matin.  A  minuit,  après  le  Champagne,  vient  un 
gâteau  au  beurre  et  à  la  crème  Chantilly  !...  Et 
c'est  ainsi  que  nous  souffrons  presque  tous  d'une 
maladie  de  foie  contractée  par  notre  grand-père, 
lequel  tranchait  les  noires  venaisons  au  lendemain 
des  chasses  au  daguet. 

Le  sport-roi  de  la  Wallonie  est  le  jeu  de  balle- 
pelote,  cette  «  petite  reine  blanche  »  dont  un  de 
nos  conteurs,  Maurice  des  Ombiaux,  a  dit  le  pres- 
tige sur  les  jeunes  garçons.  C'est  un  jeu  très  vif, 
très  allant,  où  l'esprit  d'équipe  cède  aux  impro- 
visations fulgurantes  du  «  petit-mitan  »  ou  du 
«  cordier  ».  Dis-moi  comment  ce  peuple  s'amuse, 
et  je  te  dirai  comme  il  est  ! 

Au  village,  l'orphéon  a  la  cote  d'amour.  Le  Wal- 
lon, né  musicien,  aime  que  les  cuivres  versent  en 


322  L'AME   WALLONNE 

son  cœur  l'héroïsme  dominical.  Certaines  régions, 
plus  mélomanes,  jouissent  d'une  réputation  qu'el- 
les défendraient  au  besoin  à  coups  de  trombone 
sur  les  crânes.  C'est  ainsi  que  Verviers  se  pique 
de  donner  Yadmittatur  aux  chanteurs  d'opéra  et 
que  le  Borinage  est  la  terre  classique  des  ténors. 
Que  de  contre-ut  ont  été  poussés,  entre  le  sau- 
cisson et  les  cerises,  sur  le  chantier,  à  l'heure  de 
la  pose  méridienne,  par  un  candidat  à  la  Mon- 
naie !  Les  musiciens  ambulants  réunissent  les 
foules  autour  de  l'accordéon  et  du  violoneux.  Le 
dimanche,  sur  les  quais  de  Liège,  le  marché  de 
la  Batte  est  un  concert  en  plein  vent;  et  la  Meuse 
emporte  vers  les  plaines  de  Zélande  des  lambeaux 
de  refrains  et  ces  résidus  puérils  et  touchants  de 
la  sensiblerie  populaire. 

D'ailleurs,  le  Wallon  tient  à  passer  pour  un 
intellectuel,  avec  tout  ce  que  l'étiquette  comporte 
de  sympathique  et  de  détestable.  J'ai  dit  déjà  que 
l'ouvrier  lit,  matin  et  soir,  «  son  »  journal.  Il  le 
lit  et  il  le  commente.  Il  ne  s'interdit  pas  de  hanter 
la  bibliothèque  de  l'instituteur  ou  du  curé.  Sans 
prendre  conseil  ni  du  curé,  ni  de  l'instituteur. 
Pour  nourrir  sa  faconde  naturelle,  il  fait  ainsi 
provision  de  mots  bien  sonnants,  de  formules  à 
l'emporte-pièce.  Et  ce  serait  peut-être  le  moment 
d'écrire  un  paragraphe  sur  les  dangers  de  l'in- 
struction gratuite,  obligatoire  et  mal  digérée. 

*  *  * 

Mais  ce  témoignage  d'un  Wallon  sur  les  Wal- 
lons ne  peut  se  clore  sur  une  note  chagrine.  Seule 


L'AME   WALLONNE  323 

serait  de  mise  la  raillerie  légère.  J'y  renonce  pour- 
tant. Au  moment  de  signer  les  quelques  pages 
qui  doivent  dire  nos  singularités  de  Gaule,  je  sens 
trop  bien  que  j'ai  mis  l'accent  —  que  je  me  devais 
de  mettre  l'accent  —  sur  nos  qualités  plus  que 
sur  nos  défauts.  J'évoquais,  en  commençant,  le 
travail  de  mensuration  des  anthropologistes.  On 
ne  fait  pas  de  science  exacte,  froidement  objective 
et  objectivement  ennuyeuse,  lorsque  le  cœur  est  en 
cause. 

Parce  que  j'aime  ma  Wallonie  de  tout  mon 
cœur,  je  voudrais  que  la  leçon  de  mon  témoignage 
wallon  se  traduisît  par  un  accroissement  de  sym- 
pathie, de  curiosité  diligente  et  fervente  pour  mon 
cher  petit  coin   de  sol. 


FIN 


III.   VARIA 


Eloge    de    la   tradition    

La   situation   morale   du   professeur   d'Université 
Le  thème  de  l'inquiétude  dans  la  littérature   ... 

«    Le    Grand    Meaulnes    »    

Un   poète   de    chez   nous  :    Fernand   Ceverin    ... 
L'âme    wallonne        


9 


TABLE   DES  MATIERES 

I.    <     ..    VERS   LE   MOYEN   AGE   ENORME   ET  DELICAT  >    : 

Comment  le  moyen  âge  a  vu  Virgile  :  professeur  de 
grammaire,  prophète  du  Christ,  magicien,  amou- 
reux          

Virgile  selon  Jean  d'Outremeuse 32 

La  littérature  antiféministe  au  moyen  âge 47 

Les  «  Miracles  de  Notre-Dame  »  dans  la  littérature 

médiévale        76 

IL   LITTERATURE    COMPAREE  : 

Où   en   est   la   question   des   origines  de   la   lyrique 

provençale  ? 99 

Les  sources  italiennes  de  la  légende  de  Tannhâuser  120 

L'évolution  du  poème  chevaleresque  en  Italie 147 

Le  personnage   d'Iphigénie  chez  Goethe 183 


215 
239 
254 
262 
293 
311 


Imp.   SOLEDI,  Liège    (Belgique). 


AUX  ÉDITIONS  SOLEDI 


A-  CARABIN  : 

FACES  ET  PROFILS  LITTERAIRES 
DE  BELGIQUE 

Un  document  littéraire  et  national...  Trente 
portraits  d'écrivains  belges  tracés  avec  une  sou- 
riante sincérité  et  un  art  original  et  vivant  de 
l'anecdote Fr.  39,M 

Carlo  BRONNE  : 

PELERINAGES  LITTERAIRES  EN  BELGIQUE 

Les  souvenirs  que  laissèrent  en  nos  provin- 
ces Apollinaire,  Chateaubriand,  Curel,  Erasme, 
Erckmann-Chatrian,  Féval,  Hugo,  Las  Cases, 
Laforgue,  Marmontel,  Mirabeau,  Pages,  Pé- 
trarque, Perk,  Retté,  Rilke,  Rodin,  Stendhal, 
Tacite,  Viélé-Griffin,  Villiers  de  l'Isle-Adam,  etc.      Fr.  3t,M 

Maurice  KUNEL  : 

BAUDELAIRE  EN  BELGIQUE 

Une  œuvre  magistrale  devenue  introuvable, 
remaniée  et  augmentée  de  dix  chapitres  inédits, 
ornée   d'un   portrait   hors   texte Fr.  45,0* 

D'  BIOT  : 

LE  CORPS  ET  L'AME 

<  Le  Spirituel  est  lui-même  charnel  »,  disait 
Péguy.  «  Il  est  couché  dans  le  lit  de  camp  du 
Temporel  >,  ajoutait-il. 

Contre  l'amoralisme  et  contre  le  régime. 

Une  œuvre  qui  complète  admirablement 
l'ilumme,  cet  inconnu,  du  Dr  Carel. 

Une  conception  très  stricte  de  l'être  humain, 
qu'il  s'agisse  de  morale  sexuelle  ou  de  problè- 
mes pédagogiques.  Fr.  45.H 

A.  f   A.  11933.  Imp.  SOLEDI,  Liège  (Belgique) 


^ 


PN  De^onay,  Fernand 

54-3  Dépaysements 

D^7 


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